8 nov 2015

Castellucci : une prière en forme de corps-à-cœur

Michel Maxime Egger, le 08.11.2015

Sur le concept du visage du fils de Dieu est à l’affiche du théâtre de Vidy du 11 au 15 novembre 2015. Loin d’être blasphématoire ou iconoclaste, cette pièce à la fois réaliste et symbolique nous interroge de manière viscérale sur notre capacité d’amour et de compassion face à la déchéance humaine. Une expérience charnelle et intérieure.

Romeo Castellucci, fondateur de la Societas Raffaello Sanzion, une compagnie en Emilie-Romagne, est l'une des figures majeures du théâtre international. Il poursuit depuis les années 1990 une recherche expérimentale au confluent des arts de la scène, de la philosophie, de l'histoire et de la théologie. Offertes à l'interprétation créative du spectateur, ses paraboles invitent à une expérience intérieure et sensorielle forte à travers le déplacement des frontières du corps, du verbe et de l'image.

Pour preuve, Sur le concept du visage du fils de Dieu. Au fond de la de la scène, le visage gigantesque du Christ peint par l’artiste de la Renaissance Antonello da Messina – un tableau intitulé Salvador Mundi. Sous son regard, doux et insondable, se joue une scène quotidienne des plus triviales et tragiques : le face-à-face primordial, quasi archétypique, entre un père et un fils. Un drame à la fois réaliste, allégorique et hautement plastique en trois temps.

La compassion jusqu’au désespoir

Premier moment. Dans un appartement luxueux d’une blancheur virginale, quasi clinique, un cadre dynamique s’apprête à partir au travail quand son vieux père, en train de regarder des animaux à la télévision, a une crise d’incontinence. Le fils rit, prend soin de son père, le console, lui torche les fesses avec amour. Sitôt fini, le père défèque à nouveau, se salit et tache tout alentour. Le fils, patient, s’agenouille et recommence sa besogne, plein de pitié et d’abnégation. On pense à la fois à Sisyphe et à la Vierge des sept douleurs.

Le calvaire cependant n’est pas terminé. A peine changé et nettoyé, le père est repris d’une diarrhée immense, incontrôlable. Il éclate en sanglots devant le spectacle de sa propre déchéance. Le fils, cette fois-ci, se met en colère, manifeste son aversion, puis pleure à son tour dans les bras de son père en lui demandant pardon. A bout de force et de patience, il finit par aller chercher refuge auprès du visage du Christ qu’il implore et couvre de baisers. Au premier plan, le père continue de vider ses intestins, maculant l’appartement et les meubles.

Le visage décomposé

Deuxième moment. Des enfants surgissent et tirent de leurs cartables des jouets en forme de grenade dont ils bombardent le visage du Christ, lequel semble hors d’atteinte. Une scène inspirée par la photo de Diane Arbus montrant un enfant avec des grenades à central Park en 1962. Les bruits d’explosion se transforment peu en peu en musique religieuse médiévale.

Troisième moment. Le visage du Christ est progressivement déchiré de l’intérieur, à coups de cassures et de lacérations violentes. Des fissures coulent des filets d’encre. Finalement, un voile noir recouvre le portrait, comme si Dieu se retirait. Y apparaissent, en grandes lettres blanches, cette affirmation ambiguë : « You are (not) my shepherd » (« Tu n’es (pas) mon berger »).

Des réactions violentes à contre-sens

La pièce, radicale et troublante, est une épreuve pour le spectateur. Non seulement parce qu’elle ne nous épargne rien, mais surtout parce qu’elle vise à toucher notre corps et notre cœur. Viscéralement. Je l’ai vue au festival d’Avignon en 2011. Lors de sa tournée, elle a divisé le public et même fait scandale. Elle a notamment suscité l’ire de groupements chrétiens intégristes qui ont crié au blasphème et commis des attentats.

Une telle réaction est franchement débile et absurde, car totalement à contre-sens. La création de Castelluci n’a, en effet, rien d’une provocation gratuite et blasphématoire. Elle est au contraire une profonde interrogation christique où, comme le dit le metteur en scène, « le scatologique ouvre sur l’eschatologique » : « Fondamentalement, c’est une histoire d’amour entre le fils et le père. Jésus éclaire cette histoire dans la mesure où il a été lui-même disponible à cette humiliation. » Autrement dit, l’amour du Fils et celui du fils, qui en est le reflet, illumine la situation d’avilissement d’un « père qui ne peut plus se retenir et laisse filer sa dignité dans son flot de matière ».

La perte de soi

Comme tous les spectacles de Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu a plusieurs niveaux d’interprétation et doit être lu de manière symbolique. « C’est le devoir et la tâche du spectateur de comprendre. Ce que je fais requiert une lecture patiente, du temps et de la réflexion. Ce que je fais est un appel à l’intelligence et à la sensibilité de chacun des spectateurs », déclare Castellucci. Qui ajoute : « L’incontinence du père est une perte de substance, une perte de soi. » Une expérience de « kénose », du mot grec qui signifie « vide ».

De même que le père se vide de sa matérialité dans ce qu’elle a de plus repoussant (la merde), de même le Fils de Dieu, – en s’incarnant en Jésus-Christ – s’est vidé de sa divinité et abaissé pour assumer la condition humaine jusque dans ce qu’elle a de plus misérable et douloureux. Jusqu’à la mort la plus abominable sur la croix et le désespoir : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » De même que le père boit – en le faisant boire du même coup à son fils – le calice de la honte et de l’impuissance jusqu’à la lie, de même le Christ, au jardin de Gethsémani, a bu la coupe de la souffrance – la sienne et celle de toute l’humanité – jusqu’à suer des gouttes de sang. Des larmes d’amour et de miséricorde, laquelle désigne étymologiquement les entrailles de tendresse du sein maternel.

Questionnement viscéral

Au bout compte, nous regardons moins un spectacle que nous sommes regardés par le Christ. C’est sur nous que sont posés les yeux du Fils de Dieu. Son regard, mystérieux et intense, plonge littéralement dans notre âme. Il nous observe, nous appelle, nous interpelle, nous met à nu – raison pour laquelle le spectacle est si dérangeant. Lorsqu’à un moment il disparaît pour devenir un « trou noir », ce noir devient « un miroir qui reflète tous les visages des spectateurs » (Castellucci).

La pièce nous renvoie à notre condition d’être charnel, faible, mortel, qui naissons physiquement « entre excréments et urine » (saint Augustin). Elle nous confronte à la réalité – pas toujours reluisante – de notre chair et de notre finitude, avec nos peurs et nos croyances. Elle nous place finalement devant nos limites. Avec ces questions : quand un être humain perd-il sa dignité ? Que reste-t-il de l’image de Dieu, dont le Christ est l’icône, dans la décomposition d’un homme frappé d’incontinence ? De quel amour sommes-nous capables ? Jusqu’où va notre patience et notre compassion ?

Autant de questions cruciales à l’heure où nos sociétés pataugent plus que jamais dans les eaux froides du capitalisme et de l’égoïsme matérialiste, symbolisé par l’appartement immaculé. L’encre qui coule comme des larmes du visage lacéré du Christ ne sont-elles pas l’expression de la douleur et du chagrin du Fils de l’Homme devant le spectacle du monde ?

Mise au monde à travers le Christ

Mais pourquoi, alors, les enfants lancent-ils des grenades contre la face du Christ ? Par simple jeu, révolte, défi, provocation ou volonté d’accuser cette figure divine qui semble impassible et incapable d’éviter le pire ?

Castellucci précise son propos : « Il n’est pas dans mon intention de désacraliser le visage de Jésus, bien au contraire. Pour moi, il s’agit d’une forme de prière qui se fait à travers l’innocence d’un geste d’enfant – les grenades ayant été conçues comme des jouets dépourvus de tout réalisme. Ces gestes d’une apparente violence sont à interpréter comme une prière de Dieu, de l’Homme, une prière du rapport asymétrique entre l’Homme et Dieu. Ils constituent un cri d’amour définitif et portent une demande de prise en considération. Si ces jouets heurtent le visage de Jésus, c’est pour mieux le solliciter, l’invoquer dans une nouvelle et nécessaire forme de Passion. »

De la même manière, le fait de déchirer la toile figurant le visage du fils de Dieu n’a rien d’iconoclaste. « Ce geste nous indique au contraire un chemin, un passage à accomplir à travers la membrane d’une image, un passage à travers le Christ, une identification complète avec le Christ, un bain en lui, une mise au monde de lui en nous. » Tout est dit.