14 avr 2017

C’est quoi, la résurrection?

Olivier Clément, le 14.04.2017

L'événement de Pâques reste à jamais l'avènement de l'Amour vainqueur de la mort. Un mystère au-delà du Jésus de l’histoire et de la compréhension de la raison seule. La résurrection n'est pas la réanimation d'un cadavre, mais la transfiguration universelle anticipée à travers la pénétration de la matière par l’Esprit. La source d'un être nouveau, dans la lumière de l'œil du cœur.

La résurrection de Jésus-Christ est un fait, le fait central de la foi et de l'existence chrétiennes. « Si le Christ n'est pas ressuscité, alors notre prédication est vide, vide aussi notre foi... Nous sommes les plus malheureux de tous les hommes » (1 Cor. 15, 14-19).

Quel est ce Christ ressuscité dont parle l'Apôtre des gentils ? Existe-t-il réellement un problème du Jésus de l'histoire différent du Christ du « kérygme »[1], comme a tenté de l'affirmer une exégèse « existentiale » ? Quels sont les récits qui attestent la résurrection de Jésus-Christ ? Telles sont les interrogations que voudrait évoquer, très brièvement et très simplement, cette étude sans prétention.

Jésus réduit à l’histoire et au mythe

Jusqu'au « siècle des lumières », il n'y eut jamais de doute, parmi les chrétiens, sur l'authenticité des récits évangéliques concernant la résurrection du Seigneur. L'affirmation naïve du fait historique de la résurrection et la foi dans le Ressuscité se mêlaient inextricablement ; à quoi s'ajoutaient les attestations « objectives » – aujourd'hui suspectes – d'historiens non chrétiens comme Flavius-Josèphe et Tacite. Le problème apparut lorsqu'une science elle-même « pré-critique » posa en principe qu'il n'existe pas d'autre réalité, d'autre modalité de l'être, que le monde des sens et de la quantité, et donc que le « miracle » doit être nié a priori. La théologie libérale du xixe siècle se développe dans cet univers sans mystère. Ses idoles sont la rationalité et l'histoire. Pour elle, le Christ ressuscité, celui que l'Evangile considère comme le Sauveur, ne peut être qu'un mythe, au sens le plus pauvre de ce mot. La raison et l'histoire ne s'intéressent qu'au Jésus de l'histoire, l'homme de Nazareth, le Messie banalement politique dont l'aventure s'achève dans l'échec sans lendemain de la croix.

Mais les Evangiles sont tellement structurés de signes et d'énigmes, l'invisible y pénètre si profondément le visible, la conscience suggérée sans cesse par Jésus de son identité divine est si nette, qu'il fallait retrancher toujours si l'on voulait ne garder qu'une histoire rationnellement garantie. A la limite, l'histoire elle-même s'évanouissait, Jésus n'était plus qu'un fantôme. Alors vint Bultmann. Laissant de côté, ou presque, le Jésus de l'histoire, il déchiffre dans le « mythe » de la Résurrection l'événement de la foi vécu par les premières commu­nautés chrétiennes. Le monde restant ce qu'il est, soumis aux « lois » que précise la science, la foi se réfugie dans la pure subjectivité.

Le mystère du Vivant

Aujourd'hui, chez beaucoup, la pensée de Bultmann se mitige, mais n'est pas réellement dépassée. La continuité entre le Jésus de l'histoire et le Christ de la foi n'est plus niée, mais elle est purement « personnelle », sans conséquence pour le corps même de Jésus. Dire que le Christ est ressuscité, c'est affirmer qu'il est toujours vivant et que le monde sera transfiguré. Quant au corps de Jésus, il serait tombé en poussière comme tous les corps...

Ainsi le « scandale » de la Résurrection est escamoté et l'affirmation centrale de saint Jean (1,14) : « Le Verbe s'est fait chair », se voit singulièrement relativisée.

Certes, par rapport à la foi, non seulement individuelle mais ecclésiale, la résurrection du Christ n'est pas un « événement phénoménal » que le flash d'un appareil photographique aurait pu fixer sur un film. Le corps du Ressuscité est un « corps pneumatique » (soma pneumatikon dit saint Paul) qui brise et métamorphose les modalités de notre existence séparée.

On ne peut donc le saisir selon les conditions de cette existence ! L'erreur fondamentale de la controverse entre libéraux » et « fondamentalistes » fut d'ergoter sur les « preuves » matérielles, scientifiques, de la Résurrection. On aboutit à l'opposition banale de l'objectif et du subjectif, alors que le corps du Ressuscité est réel sans être objectivé, parce qu'il est matière pénétrée par l'Esprit, alors que la foi, loin d'être subjective, est la faculté, éveillée en nous par l'Esprit, qui nous fait pénétrer dans ce monde « pneumatisé ».

A travers les récits de la Passion, qui précisent, mais dans un étonnant désordre, les jours, les heures, les noms des témoins, les Evangiles ne veulent pas être des biographies qui satisferaient à notre notion rationaliste de l'histoire : leur désordre apparent suggère une transcendante et une omniprésence du Ressuscité qui n'est plus soumis à nos conditions d'espace et de temps — d'espace qui sépare et de temps qui tue.

Les Evangiles suggèrent un Vivant plus vivant que notre vie mêlée de mort et son ordre précaire. Or ce Vivant ne s'inscrit dans l'histoire rationnelle que par une croix et un tombeau vide. C'est seulement si mon cœur s'ouvre à lui que le Crucifié se révèle à moi comme le Ressuscité et me fait entrer dans le monde transfiguré où l'œil du cœur, justement, c'est-à-dire l'œil de la foi, découvre la vérité des êtres et des choses. C'est donc l'historien qui doit se placer humblement devant Jésus, et non le contraire.

La chaîne des témoins

Les Evangiles nous fournissent, en quelque sorte, les constats d'une inimaginable absence-présence : Jésus ressuscité n'est plus englobé par le cosmos mais l'englobe. A travers un langage dont les structures et les symboles sont ceux de l'époque – mais nous pouvons déchiffrer ce langage dans la grande unité de la communion des saints –, les Evangiles nous donnent non seulement la synthèse de la catéchèse et de la louange des premières communautés chrétiennes, mais l'expérience même des apôtres qui ont enregistré sans bien comprendre les manifestations du Ressuscité, mais ont été pleinement éclairés sur leur sens – un sens infini – par l'effusion de l'Esprit à la Pentecôte.

« Je vous ai donc transmis tout d'abord ce que j'avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures, qu'il a été mis au tombeau, qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures, qu'il est apparu à Céphas, puis au Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois – la plupart d'entre eux vivent encore et quelques-uns sont morts – ; ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et en tout dernier lieu, il m'est apparu à moi aussi, comme à l'avorton » (1 Cor. 15, 3-8).

Cette liste, ou plutôt cette « chaîne » de témoignages, que l'Apôtre des gentils a probablement recueillie à Jérusalem dans les années 40, remonte à l'Evénement même. Il est caractéristique que Paul ajoute à cette liste sa propre attestation, qui n'est plus vision oculaire mais expérience ecclésiale : le « kérygme » des premières communautés chrétiennes naît à la fois de l'expérience des apôtres éclairés par la Pentecôte, et de l'expé­rience baptismale, eucharistique et « pneumatique » des fidèles (car l'Esprit ne cesse de reposer sur le Corps du Christ) qui, immergés sacramentellement dans la mort et la résurrection du Seigneur, voient s'ouvrir à eux, dans la Tradition de l'Eglise, la conscience même qu'avait Jésus de son identité divine, de sa passion, de sa victoire sur la mort. L'Eglise actualise cette expérience de la résurrection dans chaque baptême, dans chaque eucharistie, dans chaque Pâque, cette expérience constitue en quelque sorte son être même et, de génération en génération, apparaissent des saints qui, se faisant totalement transparents à l'être ecclésial qui les fonde, « voient » le Christ ressuscité, de sorte qu'on peut ajouter leur nom, après celui de Paul, à la « chaîne d'or » des témoins.

La transfiguration anticipée

Avant d'en venir aux témoignages scripturaires concernant le Ressuscité, il faut rappeler que la notion biblique de « résurrection », dans le contexte hébraïque, ne signifie pas réanimation pure et simple d'un cadavre, pas plus qu'elle n'est le symbole de l'immortalité de l'âme. Pour la Bible en effet, l'existence personnelle assume tout l'invisible et tout le visible de l'homme, non seulement son âme mais son corps et même, à travers son corps, la « poussière » du monde. Dans ce contexte, la résurrection n'est pas la réanimation d'un cadavre mais la transfiguration universelle anticipée, ou plutôt décisivement commencée dans une existence personnelle passant non seulement de la mort à la vie, mais à une vie proprement nouvelle, non plus mêlée de mort mais d'éternité, et capable d'assumer la mort, de la retourner, d'en faire un « passage », c'est-à-dire, au sens premier, une « pâque ».

Dans les traditions non bibliques et notamment dans les cultes orientaux qui, au début de notre ère, commençaient à se répandre dans l'empire romain, le thème de la mort-résurrection, répercuté en mythe de « remembrement » d'un être divin déchiré, est essentiellement un thème initiatique de rénovation spirituelle. Mais il ne comporte ni la notion d'une transfiguration du créé, puisque la création est soit une émanation sans consistance propre, soit une contre-création ténébreuse dont il faut s'échapper, ni le grand mystère de la divino-humanité puisque l'humain, quand il meurt et ressuscite, se résorbe dans le divin.

Dans les Evangiles, les résurrections opérées par le Christ – et préparées par celles qu'avaient réalisées Elie et Elisée –, n'ont pas de sens en elles-mêmes : elles constituent seulement des « signes » de la plénitude que recèle Celui qui, devant Lazare mort, avait pu dire : « Je suis la résurrection et la vie. » La résurrection du Christ manifeste seulement cette plénitude, mais elle la manifeste au moment de la plus grande séparation – non seulement d'avec les hommes, car la croix est un supplice abject, et « maudit est celui qui pend au bois », mais même d'avec le Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Alors, la séparation la plus impensable s'emplit de l'amour plus fort que la mort, cet amour qui est l'essence même de la Trinité, et pour ceux qui sont baptisés dans cet amour, il ne peut plus y avoir de séparation, ni d'avec Dieu, ni d'avec les hommes.

L’inconnu s’adresse au coeur

La résurrection du Christ est donc l'événement unique qui donne sens à tout ce qui le précède et à tout ce qui le suit, qui confère sa vérité à tout être et à toute chose. « Ne crains rien, c'est moi le Premier et le Dernier, le Vivant ! J'ai été mort, mais me voici vivant pour les siècles des siècles, détenant la clé de la mort » (Apoc. 1, 17-18).

Le Christ, par signes, énigmes et paradoxes le plus souvent, a tenté de faire comprendre aux apôtres et son identité divine et la nécessité de sa mort : insupportable contradiction ! Après sa résurrection, lorsqu'il apparaît, par exemple, aux disciples d'Emmaüs et à Marie-Madeleine, il ne s'impose pas comme un objet s'impose à nos sens et à notre investigation scientifique. Sa présence non plus n'est pas une simple vision subjective. Un Inconnu est là, que Madeleine prend pour le jardinier et les deux disciples pour un voyageur mal informé. Mais l'Inconnu s'adresse au cœur. Et lorsqu'il s'est désigné à travers la Parole de Dieu et le partage déjà eucharistique du pain, alors le cœur devient brûlant et le reconnaît (Luc, 24, 31-32). Et lorsqu'il appelle Marie, lorsqu'il lui dit son nom comme lui seul savait le dire, alors « elle se retourna » — métanoïa de la conversion — et le reconnut : de ce plus profond, de ce plus personnel d'elle-même que l'appel, le nom avaient désignés (Jean, 20,16). Et chaque fois, à Emmaüs comme au jardin, il disparaît, se dérobe, pour bien montrer que sa présence ne relève pas du monde déchu où l'on saisit, où l'on possède, parce que tout est extérieur à tout, mais du monde transfiguré, pneumatique, où, dans l'Esprit, le Ressuscité sera désormais avec nous, en nous, la source d'un être nouveau, d'une existence vraiment instaurée.

Simultanément, le Ressuscité invite ses amis à le toucher, partage avec eux une humble nourriture, pour leur montrer que son corps, qui triomphe des lois du temps et de l'espace déchus parce qu'il est un corps « pneumatique », n'en est pas moins un corps réel, pétri de toute la chair de la terre. La progression du texte de Luc est admirable, avec son dépouillement quasi scientifique, allant de la surgie subite parmi les apôtres à l'invitation à la vue, puis au toucher, puis au poisson grillé mangé sous leurs yeux (Lc, 24, 36-43). Et toujours le leitmotiv : « Ils s'imaginaient voir un esprit... Touchez-moi et rendez-vous compte qu'un esprit n'a ni chair ni os comme vous voyez que j'en ai. »

Dans tous ces textes, rien de folklorique ou de mythologique. Mais le mystère d'une transfiguration réelle de la création, de la matière.

Une invite à la foi

Précisons cependant que la vision du corps transfiguré du Seigneur n'est pas donnée à tous, mais seulement à ses amis, car seule la foi, seul le libre amour personnel permettent au Christ de se manifester. Et l'invite finale est toujours à la foi : « Parce que tu me vois, tu crois », dit Jésus à Thomas, mais « bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu » (Jn 21, 29). La résurrection devient force d'évangélisation et, pour ceux qui croient, puissance transformante.

Le fondement sur lequel Dieu, dans son dessein pré-éternel, a établi toutes choses, est la puissance cachée de la Résurrection ; dessein merveilleusement fidèle, qui révèle le don de Vie depuis son jaillissement original jusqu'à son accomplissement par la croix vivifiante ; dessein pleinement réalisé, une fois pour toutes, dans cette humanité assumée par le Fils de Dieu et associée en lui à la Vie de la Trinité. C'est pourquoi l'événement de Pâques reste à jamais – en particulier dans l’Eglise – l'avènement de l'Amour vainqueur de la mort.

Tiré de: « La résurrection : que disent les Ecritures ? », in : Anachroniques, Ed. Desclée de Brouwer, 1990.




[1] Du grec ancien κήρυγμα (kerugma: « proclamation à voix haute ») désigne, dans le vocabulaire religieux chrétien, l'énoncé premier de la foi, la profession de foi fondamentale des premiers chrétiens tout autant que des chrétiens d'aujourd'hui.