18 nov 2016

Coopération et/ou compétition : le choix des valeurs (1/3)

Jean-Marie Pelt, le 18.11.2016

La modernité occidentale marque un renversement du système de valeurs. La compétition l’emporte progressivement sur la coopération. Dans l’économie comme dans la politique, où même la démocratie devient une affaire de « luttes » et de « batailles ».

Jusqu'au XIXe siècle, on peut dire que les philosophes ont beaucoup insisté sur l'idée de « coopération » – parfois aussi nommée « harmonie » ou « sympathie » – qui lie et unit harmonieusement précisément les êtres vivants de la nature, et qui font que de cette harmonie naît un univers cohérent.

Quelques citations vous donneront la tonalité de ce mode de pensées. Un auteur latin, Marc Aurèle, empereur romain, écrit ceci : « Représente-toi sans cesse le monde comme un être unique, comme une âme unique. Considère comme tout contribue à la cause de tout, et de quelle manière les choses sont tissées et enroulées ensemble. » C'est une manière de voir les choses qui est profondément écologique. Il voit très bien comment causes et effets sont en relation continue, comment il en résulte des équilibres complexes, comment entre un pôle de l'équilibre et un autre pôle, il peut y avoir des interrelations par chaînes successives. Et quand il dit : « comment les choses sont enroulées ensemble », nous avons ici une idée typiquement écologique, qui est celle des cycles, qui sont imbriqués les uns dans les autres, et c'est une pensée qui est non-linéaire.

L'âge de la coopération

La deuxième citation, je l'emprunte à Pascal. Il écrit ceci : « Toute chose étant causée et causant, aidée et aidant, médiatement et immédiatement, toutes s'entretenant par un lien, naturel et insensible, qui lie les plus éloignés et les plus différents, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître les parties. » Là aussi, les liens se tissent, non linéaires. L'idée que le tout est plus que la somme des parties, nous la retrouverons souvent. C'est une idée typiquement pascalienne, qui n'est pas cartésienne, qui n'est pas intégrée dans la science contemporaine, mais qui fait bien partie de cette vision, où il y a à la fois cohérence, solidarité et communion/coopération entre tous les éléments qui constituent la nature.

La troisième citation vient du Suisse Paracelse, qui écrit ceci : « L'Univers est Un. Son origine ne peut être que l'éternelle unité. C'est un vaste organisme dans lequel les choses naturelles s'harmonisent et sympathisent réciproquement. Sympathisent réciproquement, nous sommes au XVIe siècle ! Paracelse privilégie la sympathie, comme, plus tard, au XIXe siècle, Darwin privilégiera la lutte.

Dernière citation, plus proche de nous, celle de Goethe : « Voici bien des années, mon esprit s'efforçait de découvrir et d'apprendre comment la nature vit et crée. C'est l'éternelle unité qui se révèle dans la diversité. » Aussi à nouveau, une vision globale ; aussi à nouveau, cette idée que les choses sont intriquées...

Ainsi a été, en gros, la philosophie. Je suis sûr que, si on creusait dans les écrits des Pères grecs, on trouverait beaucoup d'analogies de ce genre, et de textes de ce genre, de cette tonalité là ; et ça dure jusqu'au xviiie siècle.

Le temps de la compétition

Au XVIIIe siècle, il y a un renversement de la philosophie, tout à fait important, considérable. Il se produit à travers de nombreux philosophes, la plupart allemands – dont le premier est Hegel – qui proposent une philosophie où le sujet commence à s’affirmer, lui. C'est ce qu'avait déjà commencé à faire Descartes, quand il disait : « Je pense donc je suis. » Cela part non pas d'une harmonie, d'un équilibre, d'une sympathie globale, mais de « Moi » et de « Moi, je... ».

Cette nouvelle philosophie a, comme on peut le constater, totalement envahi le monde contemporain dans lequel nous sommes. Elle a trouvé, pour la défendre sur le plan de la nature et de l'écologie, un promoteur très zélé : Darwin. Celui-ci a beaucoup insisté sur le fait qu'il y avait ce qu'il a appelé lui-même la « loi de la jungle ». Pour lui, dans la nature, ce n'était pas la sympathie et l'harmonie qui l'emportaient – d'ailleurs, il ne les a même pas vues, car ce n'était pas son truc –, mais des luttes, des affrontements, des compétitions, des rapports de force. Et c'était le plus fort qui, naturellement, allait gagner.

Les philosophies du XIXe siècle se sont fondées entièrement sur cet idéal compétitif, qui a très profondément marqué le siècle, à l'époque où l'industrialisation s'impose. Elle prospère très précisément dans ce concept-là. On le voit très bien avec les idéologies naissant à cette époque. Avec l'écologie libérale qui se fonde sur la concurrence et la compétition entre les entreprises humaines, de quelque nature qu'elles soient, la compétition est considérée comme le régulateur fondamental de la société, comme, en quelque sorte, le bien en soi du fonctionnement social. Cette économie libérale est une économie qui est dure pour l'homme ! Si on ne se fait pas sa place au soleil, on est éliminé. Donc, le but pour chacun, c'est de faire son trou, et puis, par la nécessité même de la biologie telle qu'elle est perçue par Darwin, de donner un petit coup de pied à droite, et un petit coup de pied à gauche pour garder sa place. Dans cette affaire, la solidarité n'a plus sa place. Elle est exclue au profit de la concurrence. Tel est le le libéralisme du XIXe siècle.

Le marxisme du XIXe siècle est la même chose. Cette fois-ci, la lutte n'est pas orientée entre les individus, mais entre les systèmes. La compétition est extrêmement rude entre les différentes formes virulentes ou atténuées du marxisme, et les différentes formes virulentes ou atténuées du libéralisme. Alors, on voit une guerre se perpétuer – jusqu'à nos jours – et prendre, curieusement aujourd'hui, une coloration nouvelle, due à la régression, pour ne pas dire l'effondrement total du marxisme, qui laisse subitement le libéralisme seul. Ce dernier est l’idéologie dominante, avec en face quelques ingrédients de marxisme soupirant et fatigué – peut-être renaissant dans quelques années, on n'en sait rien – ainsi que l'écologie qui a moins de punch maintenant qu'elle n'en a eu à la période forte de sa pénétration dans les médias et dans les consciences. […]

Le libéralisme prétend que l'avenir de l'humanité se construira dans le libre-échange mondial des biens et des marchandises, qui, lorsqu'il sera établi selon les normes prévues, fera le bonheur de l'humanité toute entière. [… Or, cela ne marche pas]. Premièrement, la machine remplace l'homme, à toute vitesse et partout ; donc on a de moins en moins besoin de postes de travail. Deuxièmement, comme nous produisons plus cher, nous avons tendance – grâce à la libéralisation internationale – à produire à l'étranger et à ne pas donner de travail aux nationaux. Il en résulte un effondrement, en particulier de l'emploi  […].

Démocratie gangrénée par l’esprit guerrier

Ces valeurs s'incarnent aussi dans les démocraties. Curieusement, celles-ci expriment aussi fortement la notion de lutte et de compétition, évoquée ci-dessus. La démocratie est fondée sur l'idée de diversité, et la diversité se manifeste par la pluralité des partis politiques – sinon, ce n'est plus la démocratie, mais c'est le totalitarisme. De manière très étonnante, sans qu'on s'en rende compte, le langage de la démocratie est devenu un langage guerrier. Il n'est plus question que l’on regarde la démocratie comme une large symbiose, comme une superbe harmonie, comme des éléments qui co-agissent et co-réagissent ensemble, et qui forment un tout régulé et cohérent. La démocratie n'est rien de tout cela ! Et rien de tout cela n'entre dans le vocabulaire de la démocratie.

Quel est le vocabulaire de la démocratie ? C'est un vocabulaire qui est puissamment compétitif. On parle de « luttes » politiques qui se développent au cours de « batailles » électorales que l’on mène dans des « campagnes » qui rappellent celles qu'a menées Napoléon quand il est allé en Italie, c'est-à-dire quand on fait la guerre. C'est d'ailleurs d'une guerre qu'il s'agit à chaque élection, puisque les partis « mobilisent » leurs troupes !

C'est leur propre langage que je prends, et que je leur renvoie. Ces troupes ne sont pas, c'est vrai, des troupes de militaires, mais des troupes de militants (c'est presque la même chose), et la finalité de l'objectif est de « battre » l'adversaire. Il est vrai qu'un homme du Moyen-Âge, entendant ce langage, serait pétrifié ! Il ne comprendrait pas de quoi on cause ! Mais il comprendrait encore moins qu'il soit possible de poser de cette manière le système qui fait fonctionner la société, car il y a eu un tel renversement de valeurs depuis Descartes, et depuis aussi la Révolution française.

Nous nous sommes installés – avec le vocabulaire, la sensibilité et le cœur – dans des systèmes de compétition, qui sont des systèmes sévères que l'on voit aussi dans l'économie. Si on regarde le langage de l'économie, on parle de « guerre économique ». Nous sommes en guerre contre les « dragons » du Pacifique ; nous devons leur « ravir » des parts de marché, etc. Et tout le climat mondial s'analyse avec de tels critères, avec partout d'innombrables conflits, dans lesquels j'ai oublié d'évoquer les conflits sociaux, qui couronnent la trilogie : guerres économiques, luttes politiques et conflits sociaux.

Voilà donc comment marche notre société. Il y a eu un inversement et un renversement des valeurs, entre des vertus d'abord coopératives jusqu'à la fin de la Renaissance et au début des temps modernes, auxquelles ont succédé des valeurs compétitives, notamment après la Révolution française et au xixe siècle.

Reflux de coopération

Ces phénomènes d'inversion ne sont pas aussi brutaux que je les ai décrits. Il y a même eu, dans la partie de notre siècle que nous avons vécue ensemble, en tous cas pour les moins jeunes d'entre nous, des périodes particulières où – pour des raisons qui nous échappent et qui touchent à l'air du temps – la coopération était première [Jean-Marie Pelt évoque la déstalinisation avec Khroutchev, l’ouverture au monde des Etats-Unis avec Kennedy, les processus de décolonisations dans les pays en développement]. Le Concile de Vatican II a secoué la poussière des siècles dans l’Eglise catholique et a réajusté un certain nombre de points de sa théologie et de sa pratique liturgique. On pouvait donc entendre dans les années 1950-60 que le monde entrait dans une période de stimulante coopération.

Puis, cela s'est arrêté. La guerre froide a repris, l'Eglise s'est un peu refroidie, les colonies se sont senties déçues de la toute petite place qu'on leur faisait à la table des nations, et il a fallu attendre 1988/89 pour qu'une deuxième fois, un épisode de réchauffement et de flux coopératif se manifeste. […] Il y a eu à nouveau un dégel des relations Est-Ouest, qui est allé tellement loin qu'il a fini par faire s'effondrer l'empire soviétique. Il fait crouler le mur de Berlin, lequel – symboliquement – croule l'année où il y a de très grandes tempêtes qui ont conduit, par exemple, à la destruction très importante des forêts en Bretagne. Et on a un peu le sentiment étrange que le mur a été emporté par une tempête physique. La terre entière a tremblé, bougé. Et le mur est tombé. Les conflits régionaux aussi graves que qu’entre l’Irak et l’Iran, en Namibie, Angola ou encore Nouvelle Calédonie ont régressé. Et c'est là aussi que YasserArafat a prononcé le mot qui restera au centre de sa carrière politique ; il a dit que les anciens affrontements, les an­ciennes positions étaient « caducs », et qu'on pouvait s'engager sur un terrain de discussion.

Et plus que tout, le miracle des miracles pour nous Français, en 1988, c'est qu'on a réélu François Mitterrand d'une manière non ordinaire ! On l'a réélu sur un thème qui était « la France Unie ». C'était la seule fois dans toute l'histoire de la France, sauf sous saint Louis, qu'il n'y avait pas une droite et une gauche, mais qu'il y avait une unité entre tous les Français. En tous cas, perçue comme telle quand ils ont voté ! Elle n'a duré que le temps de l'élection, naturellement, après quoi la machine politique a repris son fonctionnement normal. Mais, ça a laissé supposer la possibilité d’un effondrement des idéologies politiques les plus enracinées. C’était tout à fait surprenant, parce qu'on ne pouvait pas imaginer une France qui n'ait pas une gauche et une droite, depuis cent cinquante ans. […]

On voit donc qu'il peut y avoir des périodes où le flux de la solidarité et de la coopération dans les affaires de ce monde devient puissant, et est capable de l'emporter sur la tendance dominante au conflit et à la déflagration.

Le Chemin, No 110, automne 2016, extraits d'une session intitulée « Science et foi » donnée par Jean-Marie Pelt au Centre de Rencontres Spirituelles Béthanie en 1996.

A lire également:
Coopération et/ou compétition : le choix des valeurs (2/3)
Coopération et/ou compétition : le choix des valeurs (3/3)