19 fév 2017

Coopération et/ou compétition : le choix des valeurs (3/3)

Jean-Marie Pelt, le 19.02.2017

La loi de la nature est celle de la complexification par des symbioses renouvelées et des systèmes coopératifs toujours réinventés. L’humanité est en grave péril, parce qu’elle n’a pas compris que la coopération, et non la compétition, est la clé du vivant, tant pour la Terre que pour les sociétés.

On peut passer à des exemples de coopérations qui sont encore beaucoup plus étroites. Voici d'abord ce que pourrait être, dans la nature, la rubrique des petites annonces... Un de mes collègues avait écrit : « Les petites annonces du cœur de la nature ». C'était très beau. On pouvait y lire ceci : « Bolet : ami des sols siliceux, très accommodant, accepterait de lier son sort avec les racines d'un sapin, d'un pin ou d'un chêne, quoique sa préférence irait plutôt au châtaignier ». Ou bien : « Pin chinois : installé loin de son pays d'origine, sur un sol ingrat, ressent un intense besoin de collaboration ; amanites, girolles ou russules seraient les bienvenues ».

La puissance du mycélium

Qu'est-ce que cela veut dire ? Ça signifie que les plantes ne sont pas stupidement plantées dans le sol. Les plantes sont en relation. Comme je l'ai évoqué pour les orchidées, elles ont des racines doublées de filaments de champignons, et ces derniers apportent aux racines des éléments nutritifs minéraux dont elles ont besoin. Ce système mixte entre champignons et racines s'appelle le système mycorhizien.

La plupart des arbres ont besoin de racines de ce genre, de mycorhizes pour pouvoir exister. Beaucoup d'arbres n'existeraient pas dans nos forêts, s'ils n'avaient pas, dans le sol, ces petits filaments blancs autour de leurs racines. Quand on arrache des arbres, de l'herbe, des buissons, on voit souvent dans le sol des petits filaments blancs. Ce sont des mycorhizes. Il y a là une coopération extrêmement étroite et efficace, entre d'une part la grande plante, le grand arbre que l'on voit et qu'on croit bien entendu capable de se débrouiller tout seule, et les toutes petites plantes, champignons en l'occurrence, qui sont dans le sol et qui rendent à la grande plante des services éminents parce qu'on a toujours besoin d'un plus petit que soi.

Les goûts, bien sûr, sont éclectiques : Les hêtres, par exemple, peuvent trouver plusieurs espèces de champignons pour leur faire ces fausses racines, et pour les aider à se développer puissamment. Les châtaigniers, en revanche, ne peuvent vivre en coopération qu'avec une seule espèce de champignon : le cèpe de Bordeaux. Le chêne vit en coopération avec la truffe, le mélèze avec le bolet élégant. Il y a des combinaisons monogames et des combinaisons polygames. Le hêtre est certainement le plus polygame, et le mélèze celui qui est le plus monogame, mais il y a toutes sortes de mariages possibles dans la nature.

Il y a des plantes qui sont très tolérantes, et qui acceptent dans leur environnement toutes sortes d'êtres, pourvu qu'ils leur rendent service. Il en est d'autres, très exigeantes, qui ne veulent se marier qu'avec tel ou tel être en particulier. Ce sont les plus fragiles, puisque si cet être-là n'est pas dans leur environnement, elles ne pourront pas pousser.

L’illusion de la compétition

L'exemple qui nous fait bien prendre conscience de l'importance de ces mycorhizes dans le sol, est celui des sapins de Noël en Australie. On a voulu introduire en Australie le sapin de Noël. Il n'y a pas de sapins en Australie, il n'y a que des plantes qui ressemblent à des sapins, mais qui n'en sont pas. On a fait venir des sapins d'Europe, d'Amérique... on les a plantés, et ils sont tous morts. Ils ne prenaient pas... Un importateur a eu l'idée de planter les sapins avec la motte. Là, le sapin a poussé, parce que dans la motte telle qu'elle était venue d'Europe, il y avait les mycorhizes en question : ces petits champignons microscopiques se sont répandus dans le sol aux alentours. On a pu planter d'autres sapins, et c'est ainsi que des plantations de sapins de plus en plus nombreuses ont pu être faites, et on a gagné la partie. Maintenant ces sapins-là poussent, au moins dans certaines régions d'Australie.

Avec le mycorhize, nous sommes à un niveau de coopération très étroite. Ce qui est étrange, c'est que ces réflexions sont très peu avancées dans le milieu scientifique. On n'a pas beaucoup l'habitude de rechercher des modes de coopérations. En revanche, on s'acharne à trouver des formes de compétition, parce qu'on croit que la compétition c'est la règle absolue, que tout marche par la compétition, alors qu’en réalité, ce n'est pas le cas.

Un plus un égale un

Beaucoup de choses marchent dans les écosystèmes par des mécanismes de coopération. Voyez cette très belle coopération entre un lichen et une algue. Les lichens sont des êtres doubles : ils sont fabriqués d'une petite algue monocellulaire et de filaments de champignons. Ils sont néanmoins des êtres très stables. On pourrait presque dire qu'ils sont doubles comme nous le sommes nous-mêmes, nous qui provenons d'une cellule mâle et d'une cellule femelle qui ont fusionné, et qui ont donné l'être que nous sommes, et qui - par son génome - n'est semblable ni à ce qu'il y a dans la cellule mâle, ni à ce qu'il y a dans la cellule femelle. Nous résultons d'une additivité, d’une symbiose parfaitement réussie de gamètes mâles et de gamètes femelles.

Le lichen résulte aussi d'une additivité entre une cellule algue et un filament de champignon. Dans les deux cas, la règle biologique est simple : 1 + 1 = 1. C'est le contraire de la règle qui prévoit la division cellulaire de la plupart des cellules de l'organisme, où 1 donne 2. On a dit d'une cellule qu'elle n'avait qu'une pensée claire : se diviser pour donner deux, chacune des deux cellules se divisant de nouveau pour en donner deux encore, et ainsi de suite de générations en générations.

Ici, c'est le contraire. Il n'y a pas séparation, mais rencontre et coopération. Cela donne des êtres qui sont forts, résistants, qu'on voit sur les toits - alors qu'on n'y voit rien d'autre - parce qu'ils peuvent vivre dans des milieux très secs. L'algue en effet ne se divisera pas, parce que le champignon lui fait un petit manteau qui maintient l'humidité autour d'elle. L’algue est nourrie d'ailleurs par le champignon qui lui apporte des matières nutritives minérales. Le champignon, de son côté, reçoit de l'algue des sucres pour sa propre nourriture... C'est la symbiose parfaite, l'exemple d'un mariage parfait...

Mariage, mais aussi divorce

Les biologistes se sont posé la question de savoir si ce mariage était vraiment parfaitement parfait. Du fait que les mariages parfaits sont rares et ne tombent pas sous le sens, et que tous les mariages sont en voie de perfectionnement, donc perfectibles, ils se sont dit : « C'est peut-être comme dans un mariage, pas parfaitement parfait ; il y a peut-être des tensions entre l'algue et le champignon. ». On a montré, en effet, que ces lichens avaient des équipes différentes d'un individu à l'autre. Tantôt les algues étaient un petit peu effrontées et les champignons un peu mis de côté ; tantôt, au contraire, les cham­pignons avaient pris tout le territoire, et l'algue était dans un coin à bouder parce qu'elle n'avait plus grand-chose à dire.

On retrouve donc les tensions élémentaires de la nature, surtout lorsqu'elle est de l'ordre du bipôle, dans le fonctionnement interne d'un lichen. Parfois ça ne marche pas, et les lichens divorcent ! On a montré aussi que, tout à coup, certains lichens éjectent brutalement les petites algues qui font désordre ; alors, c'est un divorce spectaculaire avec la paire de claques en plus. Il se fait d'une manière dure et brutale, parce que c'est le risque des unions serrées. Plus les unions sont serrées, plus il y a de risques qu'elles explosent. C'est une loi de la matière, qu'on voit très bien dans le système du nucléaire.

Avec ce système des algues, on est en présence d’un modèle de coopération très avancé où la petite algue et le petit champignon forment le lichen, et où tous les deux ne font plus qu'une seule chair, comme il est dit du mariage dans l'Evangile. Cette chair, il faut qu'elle réussisse — ou tende à réussir — à rester unie et à se reproduire de génération en génération, mais parfois elle n'y parvient pas. On a donc dans la nature, pour ceux qui ont besoin de modèles, des modèles aussi de divorces !

Systèmes de défense

Pour terminer, afin d’être un peu « branché », il convient d’évoquer la communication. Est-ce qu'il y a dans la nature de la communication ? La réponse est oui. Il y a de la communication non seulement entre les animaux et nous — on le voit bien avec les chiens qui frétillent de la queue quand ils nous voient — mais aussi entre plantes et animaux et, plus extraordinairement encore, entre plantes et plantes.

Une belle histoire est celle des antilopes en Afrique du Sud, qui se nourrissent d'acacias. Les acacias sont des arbres piquants avec des feuilles qui semblent comestibles pour les antilopes, et également pour les koudous. Ils ne sont pas complètement broutés ni tondus. Il reste toujours des feuilles à droite à gauche ; le koudou semble en avoir marre et il va voir un autre acacia. C’est pourquoi on s'est demandé pourquoi ils ne mangeaient pas toutes les feuilles.

Comme les expérimentateurs sont un peu sadiques, on a pris toutes les feuilles de l'arbre, et on les a fait manger à un koudou... Résultat : il en est mort ! On a alors regardé ce qu'il y avait dans son intestin. Les feuilles étaient là, elles n'avaient pas été digérées. On les a analysées, et on a vu qu’elles contenaient du tanin. On s'est demandé comment cela se faisait qu'il y avait du tanin dans les feuilles broutées par le koudou, alors qu’il n’y en a pas quand il ne les broute pas.

On a regardé ce qui se passait quand le koudou broutait les feuilles. Au début, les premières feuilles sont sans tanin, et puis, au bout d'un certain temps, il y a du tanin qui commence à monter dans les feuilles, et puis tout d'un coup, toutes les feuilles sont pleines de tanin. Et les koudous ne peuvent plus brouter parce qu'il y a trop de tanin. On s'est donc dit que le koudou ne mange pas toutes les feuilles d'un arbre parce que, au bout d'un moment, il y a du tanin. Donc il va chercher des feuilles ailleurs. Mais il ne va pas à l'arbre d'à côté, il va plus loin. Pourquoi ne va-t-il pas à l'arbre d'à-côté ? On a constaté que, ô stupeur, l'arbre d'à-côté non brouté par le koudou a aussi des feuilles qui contiennent des quantités de tanin. Pourquoi ? Parce que, en broutant le premier arbre, le koudou a déclenché la libération d'une substance chimique - l'éthylène - qui s'est répandue dans l'environnement, et qui a déclenché la fabrication des tanins dans le deuxième arbre. Cet éthylène va plus ou moins jusqu'à sept ou huit mètres.

Autrement dit, l'arbre qui a été brouté le premier ne doit pas donner naissance à un broutage de l'arbre d'à-côté. Le koudou le sait bien, qui va toujours brouter d'un arbre à un autre arbre séparé d’au moins sept à huit mètres du précédent. En fait, les plantes se défendent contre le broutage des animaux. C'est pourquoi, dans une prairie ou broutent des vaches, vous ne verrez jamais la disparition de la prairie en question. Cela n'existe pas. Si vous regardez comment les vaches broutent, vous remarquez qu'elles broutent un peu ici, puis un petit peu là, etc.

Vous les regardez droit dans les yeux, et vous les pensez un peu sottes. Mais pas assez sottes pour ne pas savoir que si elles broutaient tout au même endroit, cela serait mauvais pour elles et que le trou que l'on verrait avec de la terre au fond, parce que toute la végétation aurait disparu, aurait probablement comme conséquence de les empoisonner. Les plantes en effet auraient développé des toxines et la vache se serait empoisonnée. Quand une vache tombe sur des plantes toxiques, comme le colchique, elle les recrache.

L’intelligence dans la nature

Il y a donc une importante communication dans la nature en ce qui concerne le bien et le mauvais, étant bien entendu que ce que je vous raconte est de nouveau trop simple, car il y a aussi des animaux qui mangent du tanin. Il y a cependant encore mieux que cela. Il existe une petite bestiole, un insecte qui, quand elle va prendre son repas sur une feuille d'arbre, commence par prendre des précautions. Elle arrive sur la feuille, et avec ses mandibules, elle va faire des trous tout autour de la feuille, comme on fait des crans autour des timbres. Du coup, le milieu ne tient plus que par des petites accroches. C’est ce qu’elle va manger de bon appétit, sachant que les tanins qu'elle déclenche tout autour ne peuvent pas venir par les accroches. Elle peut donc être tranquille, car elle est sur une partie qui est de bonne qualité pour elle. Et comme elle sait qu'elle va faire dégager de l'éthylène en broutant, elle va sauter à quelques distances delà, et pas sur la feuille d'à côté, qui est déjà contaminée par son broutage sur la première feuille, et par l'éthylène qu'elle a envoyé. C'est pourquoi elle va plus loin. Elle a réussi à décoder le système et à vivre en maîtrisant un système qui a été fait pour la maîtriser, elle.

C'est l'intelligence qui est dans la nature. Il y a dans les relations écologiques beaucoup de choses, d'événements très surprenants, qu'on ignore encore pour la plupart complètement, mais la moralité de cette histoire, c'est qu'il est extrêmement difficile de mettre, en absolu, des valeurs positives ou négatives sur des situations précises. D'abord, si nous le faisons, nous le faisons en tant qu'humain - le point de vue peut ne pas être du tout celui de telle ou telle espèce. Ce qui est bon pour telle ou telle espèce, ne l'est pas forcément pour une autre. La feuille de belladone, excellente pour les lapins, est catastrophique pour nous puisque nous en mourons, alors que les lapins n'en meurent pas. Quand on veut dire « ceci est bon et ceci ne l'est pas », il faut tout de suite ajouter « pour nous ». Et surtout pas pour la nature !

Au-delà du bien et du mal

Car la nature nous dépasse, et nous ne sommes qu'une espèce dans la nature. Il y a dans la nature peut-être trois ou quatre millions d'espèces. Donc, nous ne pouvons absolument pas déclarer le bien et le mal, comme c'est exprimé si justement dans l'Evangile, en fonction de notre petite vision qui est tout à fait déformante et qui ne correspond qu'à nos intérêts propres. L'intérêt global dont nous sommes une partie, qui est l'intérêt du fonctionnement global de toute la vie et de tous les écosystèmes, nous conduit à voir les choses dans leur complexité totale.

Le mot complexité est un des maîtres mots de l'écologie, car c'est en évoluant dans la complexité que la vie se perfectionne et se renforce. Nous pouvons alors nous rendre compte que, dans le mécanisme d'harmonie - je le rappelle en conclusion - la vie à tout moment choisit les plus fort, les meilleurs, les plus adaptés, ceux qui se reproduisent le plus. C'est une part incontestable de la réalité. C'est ce que font, dans les sociétés, les élections, les sélections et les concours, et la concurrence économique.

Mais ce n'est qu'une partie de la vérité. Car on ne peut sélectionner que ce qui s’est créé. La nature fabrique en complexifiant continuellement, par des symbioses renouvelées et des systèmes coopératifs, continuellement réinventés. C'est le point qui n'a pas été vu au siècle dernier. Nous sommes en grave péril, parce que nous n'avons pas compris que l'essentiel du mouvement, à la fois de la nature et de la société, doit, sans doute, dans le futur, passer par une prise de conscience de ces mécanismes de coopération.

Le Chemin, No 110, automne 2016, extraits d'une session intitulée « Science et foi » donnée par Jean-Marie Pelt au Centre de Rencontres Spirituelles Béthanie en 1996.

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Coopération et/ou compétition : le choix des valeurs (1/3)
Coopération et/ou compétition : le choix des valeurs (2/3)