21 juin 2016

Hannah Arendt : comprendre pour agir (4/4)

Philippe Baud, le 21.06.2016

A l’heure où nos sociétés sont en proie aux fanatismes de tous ordres, la relecture d’Hannah Arendt offre des pistes stimulantes et profondes pour affronter le mystère du mal. Quatrième et dernier volet d’une philosophe engagée qui a fait de l’Histoire et de la politique son principal souci. Jusqu'à la mort, elle aura été travaillée au par la question de la pensée.

Notre propos ne peut pas être ici de suivre dans le détail l’évolution de la carrière brillante, complexe et parfois surprenante de Hannah Arendt. En 1951, elle obtient la nationalité américaine. Elle voyage à plusieurs reprises en Europe. En 1949-50, elle retourne pour la 1ère fois en Allemagne, rendant visite aux Heidegger, puis séjourne à Bâle chez les Jaspers. En 1952, nouveau séjour de cinq mois à Munich, Paris et Heidelberg. En 1953, elle est invitée à donner un cycle de conférences à Princeton – première femme à se voir attribuer un tel honneur. En février 1955 elle est professeur-invité à Berkeley et y donne un cours sur « Les théories politiques européennes ». En 1956, elle effectue un troisième voyage européen – elle reviendra désormais en Europe presque chaque année – alors que les étudiants se soulèvent à Budapest et que les troupes soviétiques interviennent dans une répression qui fera des milliers de victimes.

Le sens de la politique

De 1963 à 1967, elle est professeur à l’université de Chicago. Elle enseigne aussi au Brooklyn College de l’université de Columbia. En 1968, elle obtient la chaire de philosophie politique à la New School for Social Research à New York. Pendant les événement de mai, elle correspond avec… Daniel Cohn-Bendit[1]. Elle ne cesse de s’interroger sur le sens de la politique qui n’est autre, pour elle, que la quête de la liberté. Dans son Journal elle note : « Tout se passe comme si, depuis Platon, les hommes ne pouvaient prendre au sérieux le fait d’être nés, mais uniquement le fait de mourir ».

Ce qui lui importe, ce n’est pas d’échafauder un énième système qui rende compte du totalitarisme, mais de penser comment et à quelles conditions la vie ensemble sur terre et la liberté sont encore possibles. Car la politique consiste d’abord et avant tout à assurer la simple possibilité de la vie, celle de l’humanité entière. Au lieu de la mettre en accusation, de la rejeter dans le monde du chaos et de s’enfermer dans le désespoir, elle préfère en appeler à la compréhension de la réalité. Il faut bien dépasser le totalitarisme pour pouvoir continuer à penser, et donc continuer à vivre et à espérer. Elle cite Kafka, qu’elle a contribué à faire connaître aux USA : « Il est difficile de dire la vérité car il n’y en a qu’une, mais elle est vivante et a, par conséquent, un visage changeant. » Hannah désire comprendre les tourments du monde et en même temps prendre en charge la complexité du réel qui se dérobe sans cesse.

Nul n’est détenteur de la vérité. Les livres ne sont pas des armes et les mots employés pour combattre des idées, s’ils ne sont pas porteurs de dialogue, deviennent vite des clichés éculés, de la mauvaise propagande. Contre toute idée d’endoctrinement, d’enfermement dans une idéologie, Hannah opte pour une démarche de compréhension de soi-même. Elle constate, acerbe, que les temps sont troubles et les modes d’engagement complexes : « Car si nous savons simplement, sans le comprendre encore, ce contre quoi nous luttons, nous savons et comprenons encore moins ce pourquoi nous nous battons. » Elle plaide pour une nouvelle inventivité de l’esprit et du cœur, elle aspire à un ressourcement au sens commun et un dépassement de son propre savoir pour trouver, en toute humilité, les nouveaux instruments de navigation qui permettraient de décrypter les chaos du monde. S’écartant des théories toutes faites pour s’attacher à la perception du réel, elle en appelle à une vraie quête de sens, même si celle-ci est à la fois stimulée et freinée par notre incapacité à en produire.

Le spectre des fanatismes

Elle demeure convaincue de la nécessité de la création d’un État juif pour remédier à l’absence de sens politique qu’elle a toujours dénoncé dans la tradition juive. L’« acosmisme » développe certes chez les Juifs des qualités personnelles de justice et d’entraide, mais néglige un « espace d’apparence » qui respecte leur singularité et les liens qui fondent toute démocratie. Elle s’oppose à la partition de la Palestine décidée par l’ONU en 1948 et dénonce « le chauvinisme raciste » des discours officiels des gouvernants d’Israël (Ben Gourion, Golda Meir), consécutif à l’idée d’une « race élue ». Elle plaide pour l’instauration urgente d’une coopération avec les Anglais et les Arabes pour éviter que le jeune État sioniste ne s’installe dans une mobilisation militaire permanente contre l’« opposition solidement menaçante de plusieurs millions de gens, du Maroc jusqu’à l’Océan indien ».

En Amérique, elle s’inquiète parallèlement de la montée du maccarthysme et de ses violentes campagnes anticommunistes, comme elle se scandalise du racisme envers les Noirs, similaire à l’antisémitisme qu’elle a elle-même subi en Europe. Elle se bat contre les lois interdisant les mariages interraciaux, tout en dénonçant l’intégration scolaire forcée, peu respectueuse de l’identité propre[2].

Les réflexions d’Hannah Arendt nous renvoient immanquablement aujourd’hui aux questions que nous posent les flux migratoires actuels et au « statut » des « sans-papiers » : ces phénomènes, s’ils devaient rester non résolus par des mesures politiques, économiques et juridiques de la part des États-nations et de la Communauté européenne, pourraient susciter des « cristallisations » analogues à celles provoquées par les minorités avant la Seconde Guerre mondiale. Les thèmes qui ont préoccupé Hannah Arendt n’ont donc rien perdu de leur actualité. L’être humain, rejeté de ses espaces habituels et de sa mémoire, arraché à son sol et donc littéralement dé-solé, est la proie toute désignée de fantasmes qui peuvent promptement se muer en fanatismes mortifères.

En quête de la vie intérieure

Hannah Arendt est alors une des théoriciennes politiques les plus en vue des États-Unis, une philosophe dont les revues et les universités les plus prestigieuses réclament les analyses. Mais ce qui importe le plus pour elle, ce n’est pas tant d’écrire – bien qu’elle écrive toujours – que de trouver la disponibilité pour penser. Platon disait déjà que le terrain favorable à la philosophie était soit l’exil, soit la fragilité. Avec les années, après avoir beaucoup bataillé pour devenir une citoyenne comme les autres, Hannah sait ce qu’elle est : une exilée, dont le trait de caractère le plus profond est la fragilité. C’est pourquoi, sans doute, elle s’applique sans cesse à penser. Nuit et jour, sa pensée la « surhabite ». Elle aimerait bien pouvoir pactiser avec elle pour trouver un peu de tranquillité ou penser « tout simplement », et non pas toujours avoir à « penser sur ».

À l’aube de sa vieillesse, elle en est à reprendre sans cesse les questions qui l’ont hantée depuis l’enfance : Qui suis-je ? Suis-je unique ou comme les autres ? Qu’appelle-t-on vivre ? Que se passe-t-il entre la vie et la mort ?... Toutes ces questions existentielles qui constituent depuis toujours sa vie intérieure[3]. Dans la dernière étape de sa vie, elle choisit de s’atteler au sujet par essence le plus philosophique de la philosophie : que veut dire penser ? Que se passe-t-il dans ce dialogue intérieur et silencieux entre moi et moi-même ? Si penser c’est s’oublier, se déshabiter, où est le vrai moi ? Où est-on quand on pense ? Cette question peut paraître ingénue, mais nous permet d'associer explicitement pensée et durée. C'est parce que la pensée permet de se retirer du monde des phénomènes que l'homme est capable de percevoir une temporalité, c'est-à-dire, de se rendre également présent, dans l'acte de la pensée, à « ce qui n'est déjà plus » et à « ce qui n'est pas encore », puis d'opérer une réflexion sur cette durée, de lui chercher un sens.

Hannah relit les tragiques grecs, annote Hegel, replonge dans l’œuvre de Nathalie Sarraute, à la recherche de la compréhension de ce qu’elle nomme « la vie intérieure ». Comment décrire ce qui se passe quand on pense ? « Bien que la pensée soit un parler avec soi-même, il est impossible de dire en quoi elle consiste, il n’y a pas de langue pour cela, du fait qu’elle est elle-même muette, alors que toute langue se fait entendre du fait qu’elle est inapparente par essence, alors que ce qui est dit apparaît ». (Journal de pensée, août 1969, § 27).

Qu’est-ce que penser ?

Après le décès de son mari, le 30 octobre 1970, Hannah peine à trouver l’énergie qui lui est nécessaire pour continuer à vivre au rythme intense qui a toujours été le sien. Voyages en Europe, distinctions académiques, correspondance avec Heidegger, elle songe à l’écriture d’un nouveau livre – le Vouloir – et rassemble une abondante documentation sur le thème, et tombe sur l’œuvre de Dun Scot qui la fascine.

Qu’est-ce que penser ? C’est le questionnement incessant qui accompagne les dernières années de sa vie, en poursuivant les chemins ouverts par Kant et Heidegger : Comment établir la juste distinction entre pensée et savoir ? C’était déjà la question soulevée par le procès d’Eichmann. L’absence de pensée peut-il conduire à méconnaître les frontières entre le bien et le mal ? Être sans pensée justifie-t-il l’absence de responsabilité ? Hannah différencie l’incapacité de penser de ce qu’elle appelle la stupidité. La stupidité ne résulte pas d’une faiblesse cérébrale, mais d’une perversité du cœur. Cette apparence d’oubli mental est un choix. Un idiot de village peut, en ce sens, être beaucoup moins stupide qu’Eichmann, car simplicité et bonté d’âme peuvent fort bien s’accorder. Tout homme – « roseau pensant » – possède, par essence, la capacité de penser. Donc Eichmann est un monstre : sa perversité de cœur – preuve de sa liberté – permet de le condamner.

« Qu’est-ce qui nous fait penser ? » et « Où est-on quand on pense ? » sont les titres qu’Hannah donnera aux réflexions qui constitueront le premier tome de La Vie de l’esprit. Les premières lignes du premier chapitre du livre commencent avec ces mots : « Dieu nous juge-t-il sur les apparences ? J’ai bien l’impression que oui. » C’est une citation de son ami le poète et critique Wystan H. Auden (1907-1973). Quant à la question traditionnelle : « Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? » elle y répond en empruntant une vieille plaisanterie de saint Augustin : « Il préparait l’enfer pour les sondeurs de mystères[4]. »

Mais comment faire naître en l’être humain le désir de réfléchir sur son propre destin ? Hannah réaffirme qu’il n’existe de pensée que dangereuse, parce que le seul fait de penser est en lui-même une entreprise dangereuse. Mais ne pas penser – voir Eichmann – est plus dangereux encore. À une question qu’un journaliste lui pose sur l’héritage du XXe siècle, elle répond : « Vous êtes jeune, je suis âgée... Mais nous sommes encore là, tous les deux, pour laisser quelque chose. » Elle pense qu’il restera de notre époque l’art moderne, l’architecture et la poésie.

Au travail jusqu’à la mort

Sa réflexion sur Israël évolue aussi. Au même journaliste elle explique : « L’État d’Israël est ce qui nous représente aux yeux du monde… » Les juifs sont inassimilables. Un peuple ne se suicide pas. Il n’y a pas d’assimilation possible du Juif dans la culture ambiante. Être juif, c’est en soi une culture, un mode de vie. Du reste, selon la loi juive, un Juif demeure toujours juif. D’origine allemande, citoyenne américaine, Hannah Arendt reste avant tout juive. Ce qui ne l’empêche pas, comme citoyenne américaine, de s’enflammer publiquement contre la guerre au Vietnam, le Watergate, l’amnistie de Nixon par Ford, événements dans lesquels elle voit le déclin du pouvoir de la République.

Inlassablement elle travaille, écrit toujours, donne des conférences, mais fatiguée, souvent déprimée, elle sent que la vie s’éloigne d’elle. Elle médite cet aphorisme de Kant : « Qui se livre à des spéculations sur la vie après la mort est semblable à la chenille qui sait que son véritable destin est de devenir papillon » (in Fragments posthumes). Nous sommes enfermés entre le passé et l’avenir. Penser, pour Hannah, c’est trouver sa place dans le « maintenant », ce creux entre passé et avenir, en assumant son rôle d’arbitre dans les multiples affaires du quotidien, dans une existence ballottée par le temps. Penser, c’est vivre une action atemporelle qui transcende la finitude du temps. Interrogeant la vie intérieure, elle explore la volonté et retrouve saint Augustin qui, très tôt dans l’histoire de la philosophie, a eu l’intuition que ce qui est en guerre en nous, ce n’est pas tant la chair mais l’esprit, en tant que volonté, ce moi le plus profond au-dedans de l’homme, dressé en permanence contre lui-même. Elle médite ce vers de son ami Auden : « Et la fêlure de la tasse / Ouvre accès au pays des morts. »

Seule la pensée peut vaincre l’idée de la mort parce que, justement, l’être au monde sait, par essence, qu’il est mortel. Saint Augustin encore, qu’elle cite de mémoire : « Jamais je ne suis plus actif que lorsque je ne fais rien, jamais moins seul que dans la solitude. » Jamais Hannah ne s’est demandé si la vie de l’esprit était supérieure ou non à la vie active. Elle est physiquement, psychiquement, mentalement, née pour le travail de la pensée. Elle n’abandonnera jamais. Jusqu’à son dernier souffle, elle honore la promesse qu’elle s’est faite : essayer de penser.

Hannah Arendt meurt comme elle a vécu : en pleine course, en pleine réflexion, en pleine écriture : un soir où elle avait invité Jeannette et l’historien américain d’origine juive Salo Baron (1895-1989) et son épouse à dîner chez elle, dans son appartement de New York. À l’heure du café, dans son fauteuil, elle perd connaissance et rend son dernier souffle. Sur sa machine à écrire, une feuille avec le titre du livre qu’elle vient d’achever : La Vie de l’esprit. À côté sur le bureau, avec deux citations au crayon, le titre du livre suivant : Le Jugement.

Toute sa vie elle avait répété qu’elle n’était pas philosophe, préférant s’interroger sur la définition de la philosophie.

La question du rapport au temps

Au terme de cette rapide présentation, considérant les trois figures que nous avons brièvement esquissées – Simone Weil, Etty Hillesum, Hannah Arendt – nous remarquons que ces trois femmes qui ont marqué la philosophie du XXe siècle sont toutes d’origine juive, même si aucune d’entre elles n’a réellement pratiqué le judaïsme. Du côté masculin, les grandes personnalités juives ne manquent pas non plus au catalogue des philosophes du XXe siècle : Franz Rosenzweig, Martin Buber, Walter Benjamin, Paul-Louis Landsberg, Hans Jonas, Ernst Bloch, Léo Strauss, Raymond Aron, Alexandre Kojève, Emmanuel Levinas, etc. Peut-on inscrire ce penchant à la réflexion philosophique comme un trait de la judaïté ?

Tout en évitant les raccourcis et les amalgames, reconnaissons que ces personnages ont évidemment tous été marqués par des traits qui ont façonné la conscience juive de cette époque, à savoir l’exil, la dispersion et les persécutions. Pas étonnant si leurs œuvres interrogent avec force notre rapport au temps, dans un contexte où la mémoire du passé ne peut être abolie et où il importe de garder l’avenir ouvert. Ces philosophes qui, peu ou prou, contestent tous le scientisme et l’idéalisme qui régnait – surtout en Allemagne – au début du siècle, ont en commun d’avoir été des « penseurs des temps sombres ». Ils doivent cependant aussi à l’idéal messianique du judaïsme d’être restés des « témoins du futur ».

La question si moderne du rapport au temps, à l’Histoire, qui imprègne leurs œuvres, est aussi l’un des traits qui caractérisent, depuis son origine, la réflexion du peuple juif. Voyez la figure incontournable de Moïse ! Que vous lui prêtiez les traits juvéniles du jeune homme de la fresque de la synagogue de Doura-Europos, ceux émaciés de l’ascète du portail de Chartres, ou ceux altiers, sévères, musclés de la statue de Michel-Ange, Moïse reste, par-delà tous les masques et les clichés, le visage qui symbolise le peuple juif arraché à la servitude. Élevé comme un prince d’Égypte, assimilé, Moïse avait commencé par échapper à la condition des Hébreux. Mais brusquement, un événement l’éveille à sa conscience juive. Dans la souffrance, la lutte, le sang et l’errance, il redevient juif, renonce à être un homme « comme les autres », s’engage dans le dialogue avec Dieu, inscrit sa vie dans le plan général d’une alliance, avec ses moments de clarté éclatantes – la Révélation au Sinaï – et des nuits de sombre brouillard.

Moïse – qui ne verra pas la terre d’Israël, sinon de loin – est le Juif que tout prédisposait à échapper à son destin, assimilé dès la petite-enfance jusqu’à oublier son identité et tout soudain rappelé à son destin, renvoyé – volontairement ou sous la contrainte – vers ses frères. De ce destin mystérieux aux dimensions universelles, témoignent ces vers d’un jeune philosophe, poète et cinéaste juif, Benjamin Fondane. Né en Roumanie en 1898, il vécut en France et mourut à Auschwitz en 1944. Pour conclure nos rencontres, écoutons dans le silence cette voix unique et… innombrable :

C’est à vous que je parle, hommes des antipodes.
Je parle d’homme à homme,
Avec le peu en moi, qui demeure de l’Homme,
Avec le peu de voix qui me reste au gosier.

Mon sang est sur les routes. Puisse-t-il, puisse-t-il,
Ne pas crier vengeance !
Le hallali est donné. Les bêtes sont traquées.
Laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
Que nous eûmes en partage :
Il en reste peu d’intelligibles !

Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
Nous serons au-delà du souvenir. La mort
Aura parachevé les travaux de la haine.
Je serai un bouquet d’orties sous vos pieds.
Alors… Eh bien ! Sachez que j’avais un visage
Comme vous ; une bouche qui priait comme vous…

J’ai lu comme vous, tous les journaux, les bouquins,
Et je n’ai rien compris au monde,
Et je n’ai rien compris à l’Homme,
Bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer
Le contraire.

Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
Ai-je prétendu savoir ce qu’elle était ; mais vrai,
Je puis vous le dire à cette heure,
Elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
Étonnés de si peu comprendre.
Avez-vous mieux compris que moi ?   

Et pourtant non !
Je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes.

Personne n’a jeté à l’égout vos petits
Comme des chats encore sans yeux.  
Vous n’avez pas erré de cité en cité,
Traqués par les polices,
Vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
Les wagons de bestiaux 
Et le sanglot amer de l’humiliation,
Accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
Du crime d’exister…
Changeant de nom et de visage
Pour ne pas emporter un nom qu’on a hué…
Un visage qui avait servi à tout le monde
De crachoir !        

…Quand vous foulerez ce bouquet d’orties
Qui avait été moi dans un autre siècle,
En une histoire qui vous sera périmée,

Souvenez-vous seulement que j’étais innocent
Et que, tout comme vous, mortels, ce jour-là,
J’avais eu, moi aussi, un visage marqué
Par la colère, par la pitié et la joie,

Un visage d’Homme… tout simplement.

 

Note de l'auteur: «Cet exposé est nourri des travaux des nombreux auteurs qui se sont penchés sur Simone Weil et auxquels je n'ai pas hésité à emprunter, tout en renonçant ici à en mentionner les références, afin de ne pas en alourdir le propos.»

Lire aussi: Hannah Arendt : comprendre pour agir (1/4)
Lire aussi: Hannah Arendt : comprendre pour agir (2/4)
Lire aussi: Hannah Arendt : comprendre pour agir (3/4)
 


[1] Elle était une amie de son père Erich Cohn-Bendit (1902-1959), d'une famille juive de Berlin. Militant de gauche menacé d'arrestation après l'arrivée au pouvoir de Hitler, il quitte l'Allemagne dès mars 1933 et s'installe à Paris et y fréquentera un cercle de réfugiés comprenant Walter Benjamin, Heinrich Blücher et Hannah Arendt. Interné comme ressortissant allemand, il s’évadera pour rejoindre son épouse à Montauban. Daniel, leur second fils, naîtra juste après le débarquement de Normandie.

[2] En 1957, il faut l’encadrement de l’armée pour que neuf étudiants noirs, conformément à un programme pionnier, soient intégrés au lycée public de Central High School, à Little Rock (Arkansas). Un demi-siècle plus tard, cet Etat du sud a décidé de l’abandonner, alors même que la ségrégation reprend le dessus.

[3] Voir la grande toile de Paul Gaugin : D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Gaugin écrit : « J'ai mis là, avant de mourir, toute mon énergie, une telle passion douloureuse dans des circonstances terribles et une vision tellement nette, sans correction, que le hâtif disparaît et que la vie surgit... ».

[4] Confessions, XI, 12.