11 fév 2017

En marche vers l'intériorité citoyenne

Thomas d'Ansembourg, le 11.02.2017

La crise actuelle n'est pas une crise économique, mais une crise de l'intériorité. Cette dernière n'est plus du ressort de la vie privée, mais un enjeu citoyen. Une manière de cultiver le meilleur de soi pour le bien de tous. Dans une élévation de la conscience au-delà des dualismes.

« L'intériorité citoyenne : le meilleur de soi au service de tous » est le sous-titre que vous avez donné à votre livre Du JE au NOUS. Pourquoi avoir choisi d'associer ces deux termes qui, en apparence, appartiennent à deux univers différents ?

J'ai commencé à ressentir que cette connexion était nécessaire lorsque j'étais avocat. J'ai mesuré que je mettais beaucoup d'énergie à trouver des solutions à des problèmes qui étaient principalement liés à des questions de communication, de gestion des émotions et de compréhension de la relation humaine. J'ai pris conscience que nous éviterions bien des conflits si l'on apprenait à se connaître et à développer une intériorité nous permettant d'être plus alignés, plus conscients, plus pacifiés.

La première étape, pour moi, a été de me rendre compte que je n'étais pas au bon endroit dans mon métier, que j'aspirais à une autre vie. J'ai donc changé de métier et, pendant une dizaine d'années, j'ai été animateur d'une association pour jeunes en difficulté. En observant la violence extériorisée de ces jeunes, ou celle qu'ils retournaient contre eux, j'ai pris conscience que les causes de la violence étaient liées à un tragique manque de discernement de qui nous sommes, et de vocabulaire pour identifier et exprimer nos sentiments de colère, de solitude, d'impuissance, de découragement...

Bien qu'ayant grandi dans un environnement différent de celui des gamins dont je m'occupais, et bien qu'ayant hérité d'une éducation catholique, je n'avais reçu aucune clef de connaissance de soi. J'ai donc suivi une thérapie, puis je suis devenu thérapeute. Depuis vingt ans, j'accompagne des personnes dans un travail intérieur, profond et rigoureux, et je constate que la majorité de mes patients se mettent systématiquement au service du monde. Le chemin de l'intériorité ne débouche pas sur l'enfermement et l'égoïsme, mais au contraire sur la générosité, l'altruisme, le don de soi. Cela est vrai pour une mère de famille qui prend soin de ses enfants ou pour un chef d'entreprise qui met de l'humanité dans ses rapports humains.

Entrer en résonance avec le monde

C'est pour cette raison que vous dites que l'intériorité acquiert de plus en plus de dimension citoyenne.

Oui. J'ajouterai que mon intuition a été confirmée par des découvertes en physique quantique, qui attestent que « des particules subatomiques n'existent pas en elles-mêmes mais seulement en relation avec d'autres ». L'univers serait un réseau dynamique d'interconnexions, et tous les êtres vivants résonneraient avec le monde. L'élévation de notre niveau de conscience est donc contagieux, il a un impact sur la communauté. C'est ce que le physicien Ervin Laszlo nous rappelle lors qu'il dit que « notre cerveau fait des vagues ».

En proposant ce titre-là, je voulais rappeler que, tôt ou tard, nous nous posons tous ces questions, le plus souvent en boutade : « Qui suis-je ? Où cours-je ? Quoi sers-je ? », mais, en général, lorsque nous sommes au pied du mur. Nous ferions l'économie de bien des souffrances si nous nous les posions par anticipation. Nous fuyons qui nous sommes, en cherchant à l'extérieur de la valorisation, de la reconnaissance, de l'identité. Nous sommes dépendants du regard de l'autre, de son approbation.

Personnellement, j'étais un bon avocat, mais je me fuyais sans le savoir. Lorsque j'étais pris dans « la course à tout bien faire », je me dépêchais et me déplaçais vite, à pied comme en voiture. Je croyais que la minute était toujours à vivre ailleurs ou plus tard, car elle serait remplie de plus de vie que l'instant présent. Je n'étais pas ancré dans mon élan de vie. Après m'être longtemps menti, j'ai accepté de réaliser que ma vie ne me plaisait plus. J'ai entendu une petite voix intérieure qui m'a dit : « Cesse d'être gentil avec toi-même, sois vrai. »

Cesser de courir

Une attitude qui implique un autre rapport au temps…

Patrick Viveret fait un lien entre notre rapport au temps et notre rapport à l'argent. Il dit : « En réalité, la monnaie fascine parce qu'elle est une promesse de vie future, et souvent de vie intense, susceptible d'aider à faire face au sentiment dépressif. Mais le paradoxe le plus fréquent, c'est que cette lutte pour une promesse d'avenir se paie du temps présent. » Quand nous n'avons pas trouvé les clefs d'une vie intérieure nourrissante, nous permettant d'avoir des relations humaines profondes et joyeuses, alors nous cherchons gloire et argent.

Lorsque je cours hors de moi, mon voisin fait la même chose. Nous avons créé une société où tout le monde court tout le temps. Cette course nous épuise, et épuise la planète. Nous devons ralentir. Si nous voulons changer le système, cela ne peut passer que par notre ralentissement individuel ; par le fait de générer des biens et des services autrement. Cette parole d'Etty Hillesum illustre bien ma pensée : « Cette gloutonnerie semblait indiquer qu'elle avait peur d'être privée de quelque chose dans la vie. [...] Cette peur de ne pas tout avoir dans la vie, c'est elle qui vous fait tout manquer. Elle vous empêche d'atteindre l'essentiel. »

Nourrir l’action par la méditation

On touche là aux sources profondes de l’engagement

Il me tient à cœur de démanteler la croyance – qui a la dent dure ! – qui est que la vie intérieure implique de ne pas s'engager socialement, mais de s'isoler dans un ermitage ou de méditer dans un ashram. Je me suis souvent interrogé sur la force créatrice de personnalités comme Nelson Mandela, Vaclav Havel ou Gandhi. Où puisaient-ils la force qui les a menés à des révolutions sociales non-violentes ?

Il est clair que leur action sociale et politique s'est nourrie de méditation, de retrait et de dépouillement. Leur vie intérieure a eu un impact géopolitique considérable, et a stimulé la clarté de leur vision, de leur conscience citoyenne, la cohérence entre leurs actes et leurs paroles. Ces hommes et ces femmes remarquables, qui ont transformé les structures sociales et politiques de leur pays, nous rappellent qu'il est important de se poser, d'être par moments dans l'inaction. Les temps de silence, de contemplation, de reliance à l'esprit sont des temps de fécondation de l'action sociale.

Par ailleurs, je voudrais lever le voile sur une autre confusion : pour beaucoup de gens, l'intériorité est associée à la pratique d'une religion. Pourtant, la pratique d'une religion ne garantit pas un véritable travail sur l'intériorité. Et, malheureusement, des personnes n'ayant pas trouvé de réponses spirituelles dans la religion sont tentées de renoncer à toute réalisation intérieure. Je veux montrer que si l'intériorité peut se vivre parfois à travers une religion, elle peut aussi être vécue de façon athée. L'intériorité est un espace de ressourcement accessible à tous.

S’inspirer des créateurs de culture

Vous insistez sur la figure du « créatif culturel », pour reprendre la formule des deux sociologues américains, et que vous préférez appeler « créateur de culture ». En quoi le créateur de culture est-il un citoyen qui cultive son intériorité ?

Les créateurs de culture sont des gens ordinaires ! Ils construisent par petits bouts une vie qui les enchante. Ils tentent de mettre en pratique leurs valeurs. Je voyage deux semaines sur trois pour donner des conférences et des formations, et je rencontre de plus en plus de gens qui n'attendent pas que le système change pour changer leur façon d'être dans le système. Ces personnes sont alignées dans un changement, en décidant par exemple d'être plus proches de la terre ou d'avoir une vie spirituelle.

J'observe qu'il se dégage d'elles une vibration apaisante et inspirante, qui souvent fait contagion. Leur exemple fait tache d'huile. « Comment fais-tu ? » La réponse est simple : « Je vis plus doucement. » J'aime cette parole de Rabindranath Tagore : « Je dormais et je rêvais que la vie n'était que joie. Je m'éveillai et vis que la vie n'était que service. Je servis et je compris que le service était joie. » La capacité d'un être humain à créer du changement social, économique et écologique ne s'enracine pas tant dans son savoir ou dans son savoir-faire que dans son savoir-être.

Le créateur de culture pourrait faire sienne cette réflexion de Gandhi : « Devenons nous-même le changement que nous voulons voir dans le monde. » Il ne s'agit pas de « tout bazarder » dans notre vie sociale et professionnelle, mais de mettre plus de cohérence entre les valeurs auxquelles nous croyons et notre vie. Le déclenchement de ce changement naît souvent d'une insatisfaction profonde.

Un mouvement qui illustre bien cette émergence d'une nouvelle culture est le Réseau québécois pour la simplicité volontaire, né au Québec, et dont l'un des principes est « Moins de biens, plus de liens ». Notre capacité à être créateur ajoute du bien-être dans le monde, crée des liens puissants, nourrissants, joyeux. L'état de bonheur intérieur nous suffit, nous sommes alors dans le « assez » et pas dans le « toujours plus ». « Vivre simplement pour que simplement d'autres puissent vivre », disait Gandhi. Les adeptes de la simplicité volontaire ont constaté que le désencombrement matériel facilite celui du cœur et de l'esprit. On peut alors consacrer cet espace à ses proches ou à des actions en faveur du bien commun. On retrouve une qualité de vie.

Sortir de la pensée dualiste

Parmi les causes de la crise sociale et morale, et de la déprime qui frappe un nombre considérable de personnes en Occident, vous avez relevé « la logique binaire »...

Nous sommes imprégnés par la logique binaire, qui est l'une des conséquences du cartésianisme. Cet enfermement dans l'intelligence logico-mathématique nous entraîne à penser en termes de tiroirs. Nous croyons que lorsqu'on en ouvre un, on doit en refermer un autre. Nous sommes déchirés. J'observe que l'intériorité naît dès que nous adoptons une posture non plus binaire, mais une compréhension complémentaire.

Quand j'ai une décision à prendre, j'ouvre tous les tiroirs et je laisse foisonner les différentes parties de moi. Dans cet état d'accueil, de non-compétition, ce qui émerge, la plupart du temps, est beaucoup plus créateur que la solution pour laquelle j'aurais optée dans la pensée binaire. Je vous donne quelques exemples : un ami avocat est devenu masseur en gardant son métier d'avocat – il n'est pas parti pour le Larzac élever des chèvres. L'un de mes collègues proches est devenu thérapeute tout en gardant à mi-temps son métier d'architecte. Dans mon dernier livre, je cite l'exemple de cette jeune fille de vingt ans, Charlotte, qui, déchirée entre deux élans de cœur, la peinture ou l'action humanitaire dans un pays en développement, est passée par deux tentatives de suicide, pour finalement trouver une troisième voie réconciliante : elle est aujourd'hui art-thérapeute pour enfants. Enfin, je pense à cette magistrate, qui, pour nourrir son besoin d'être plus manuelle et créative, donne des cours de dessin pour enfants le soir et le week-end.

Quittant la logique binaire, les créatifs culturels ne se laissent plus enfermer dans les clivages politiques « gauche-droite », ni ne se sentent obligés de choisir entre la tradition et la modernité. Pour eux, s'occuper de soi n'est pas de l'égocentrisme, et s'occuper des autres ne nécessite pas de se couper de soi. La spiritualité va de pair avec le développement psychologique et l'implication sociale.

Transmettre des outils des transformation de soi

Dans l'un des chapitres de votre livre, vous écrivez : « En ne favorisant pas l'accès à l'intériorité transformante, nos familles, nos écoles, nos institutions, nos entreprises, nos églises et nos États ne seraient-ils pas en situation de non-assistance à personne en danger ? »

Les personnes qui se retrouvent dans des voies de garage, ou se sentent désespérées, ont tendance à entrer dans des mécanismes de compensation, à travers la consommation d'alcool, de drogues, d'Internet ou d'achats compulsifs. Leurs tensions rejaillissent sur leur couple ou leurs enfants. Pourtant, beaucoup de misère psychologique pourrait être évitée et soignée par un travail sur nos mécanismes inconscients, notre alignement sur l'élan de vie.

Quand je vois que les Églises sont résistantes au travail de connaissance de soi, alors que c'est la clef de l'ouverture spirituelle, ou que l'école entretient toujours la survalorisation et la compétition, je pense, effectivement, que l'absence de transmission d'outils à la vie intérieure est de la non-assistance à personne en danger. On touche là à un phénomène de santé publique. Aujourd'hui, 30 % de la population, en France et en Belgique, est sous médication. Il y a donc un enjeu citoyen à prodiguer des clefs de connaissance de soi pour aider les gens à traverser la dépression.

Comment percevez-vous les jeunes face à ces questions ?

L'intériorité n'est plus du ressort de la vie privée, c'est un enjeu citoyen. En quelques mois, dans notre entourage proche, ma femme et moi avons appris le suicide de plusieurs adolescents. Ces jeunes paraissaient pourtant bien intégrés, certains faisaient même du scoutisme... Leurs copains sont sous le choc et ne comprennent pas... Les jeunes veulent vivre dans un monde beau et généreux, et aimeraient que les adultes leur montrent qu'ils ont cette même aspiration.

Le message « Travaille dur pour gagner ta place » appartient à un vieux système qui est en train de mourir, et qui devrait être remplacé par un nouveau système reposant sur des valeurs de collaboration et de partage des richesses. Les jeunes ont besoin, près d'eux, d'adultes éveillés qui les encouragent à trouver les moyens de contribuer au nouveau monde. On voit bien que la crise d'aujourd'hui n'est pas une crise économique, mais une crise de l'intériorité. Je pense que chacun aspire à une paix intérieure profonde et généreuse. C'est ce que nous aimons chez les figures charismatiques... Leur sérénité rejaillit sur nous.

Propos recueillis par Nathalie Calmé, Alliance pour une Europe des consciences, No 32, juin-août 2013.