10 oct 2013

Mystères du Léman, la nature réenchantée

Michel Maxime Egger, le 10.10.2013

L’art peut être un outil formidable pour réenchanter notre regard sur la nature. Pour preuve, l’exposition Lemancolia au Musée Jenisch. Elle décline le lac Léman, véritable « œil du paysage » (Victor Hugo) comme miroir du cosmos, de l’âme et de l’au-delà. Bocion, Holder et Turner, entre autres, sont au rendez-vous.

La modernité occidentale a conduit à une vision désacralisée et matérialiste du cosmos. Elle l’a vidée de tout mystère et présence intérieure. La nature a ainsi été réduite à un environnement matériel, un stock de ressources à disposition de l’être humain pour la satisfaction non seulement de ses besoins, mais de son avidité infinie qui détruit la planète.

L’un des enjeux écologiques actuels est – sans l’idolâtrer – de redonner à la nature sa dimension mystérique et sacrée. Cela suppose de changer, réenchanter notre regard. A cette fin, l’art peut être un formidable outil. Pour preuve, l’exposition Lemancolia qui se termine ces jours au Musée Jenisch (Vevey, Suisse). Elle propose un parcours artistique fascinant sur le Léman. Ni plus ni moins que le plus grand lac d’Europe occidentale. Un lieu mythique entre terre et ciel, plaine et montagne, fini et infini, dont François Bocion a magnifié l’harmonie et la splendeur humaine et naturelle. Il était sans doute d’accord avec Gustave Courbet qui le considérait comme « le plus beau du monde entier ». Alphonse de Lamartine, lui, le regardait comme une « seconde création du monde » : « À mes pieds étincelait le lac Léman, moitié dans l’ombre, moitié dans la lumière. [...] Jamais, même à Naples, pareil spectacle n'avait émerveillé mes yeux. »

Le paysage grandiose du Léman qui a coupé le souffle à la plupart des innombrables poètes, peintres et romanciers qui ont parcouru ses eaux et ses rives. Ainsi, Denis de Rougemont et Francis Scott Fitzgerald y ont vu le « centre du monde ». D’autres comme Henri Frédéric Amiel, Ferdinand Hodler et Rosa Luxembourg l’ont vécu comme un « paradis », à l’instar de Stendhal : « Je voyais ce beau lac s’étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées et leur donnait une physionomie sublime. Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait. Pour un tel moment il vaut la peine d’avoir vécu. »

L’œil du paysage

« Le lac, œil du paysage », écrivait Victor Hugo. Le Léman, « miroir de la vie et du ciel, un grand miroir est là, où je me mire », renchérissait Charles Ferdinand Ramuz, comme en écho au « miroir liquide » chanté par Fenimore Cooper. C’est sur cette double symbolique que repose Lemancolia. Elle explore non seulement les différents yeux avec et à travers lesquels les peintres, bédéastes, cinéastes et photographes ont regardé le Léman et s’y sont mirés comme dans un miroir, mais aussi comment le lac lui-même, en tant que site, constitue un œil qui voit et donne à voir. « L’image sied à la morphologie du Léman, dont la courbure rappelle celle d’une paupière à peine entrebaîllée », écrit Julie Enckell Julliard dans le catalogue de l’exposition.

Miroir du monde

L’imposante surface du Léman est d’abord peinte comme un miroir de l’immensité cosmique. « Vers Genève, l’horizon imitait l’océan », écrivait Victor Hugo. A quoi Stendhal faisait écho : « La pédanterie n’avait point Sali les eaux du lac de Genève. Enfin, j’aperçus ce lac immense du haut des collines de Changy ; il a vraiment l’air d’une mer ». Vue du balcon de Chexbres, cette « mer » manifeste le cosmos dans son unité et sa totalité, auxquelles répondent la rotondité de la terre, ainsi que l’ont très bien exprimé dans leurs œuvres panoramiques sur le lac Ferdinand Holder et Oscar Kokoshka. Face au Léman, celui-ci était ébahi par «l’espace même du monde » : «Tout est trop grand, décors et eau ».

Hodler, de son côté, élève et approfondit son point de vue pour développer la notion de « paysage planétaire », animé par le « parallélisme » comme principe d’ordre universel régissant à la fois la nature et son art. Une manière de manifester – à travers le réel et ses reflets – l’unité fondamentale entre la terre et le ciel, l’harmonie éternelle intrinsèque à la nature : « Regardez comme en face tout n’est plus que lignes et espace ! N’avez-vous pas l’impression de vous tenir au bout du monde et de dialoguer librement avec l’univers. » Le parallélisme s’est accentué dans les sublimes vues lémaniques qui ont accompagné l’agonie sans fin de la femme aimée, Valentine Godé-Darel. L’horizontalité du paysage, de plus en plus radicale, finit par refléter celle de son amante sur son lit de mort, dans un ballet mélancolique et tragique entre la puissance du cosmos et l’impuissance humaine, la lumière et la nuit, le mouvement et l’immobilité, l’absolu et le néant, la pesanteur et la grâce. La montagne s’aplanit vers la surface de l’eau, attirée de plus en plus – comme le corps humain – par le centre de la terre. Le monde perd ses contours et ses formes pour se fondre dans des surfaces de plus en plus abstraites et monochromes.

Miroir de l’âme

Miroir du monde, le Léman se veut aussi miroir de l’âme. C’est en pensant au Léman que Henri Frédéric Amiel écrit : « Un paysage quelconque est un état de l’âme, et qui sait lire dans tous deux est émerveillé de retrouver la similitude dans chaque détail. » Cette dimension du lac va trouver son apogée dans le romantisme. Avec une couleur dominante : la mélancolie, consacrée par Albrecht Dürer dans sa gravure sur cuivre Melencolia – la présence du Léman est attesté par le château Chillon visible entre les barreaux de l’échelle.

Jean-Jacques Rousseau, en barque sur le lac, sent « augmenter la mélancolie » dont il est « accablé ». Et Henri Frédéric Amiel de confesser : « J’ai eu l’intuition nette et profonde de la fuite de toute chose, de la fatalité de toute vie, de la mélancolie qui est au-dessus de la surface de toute existence, mais aussi du fond qui est au-dessous de cette onde mobile. » Le Léman, avec ses vagues et ses moires, les variations du bleu au noir de ses eaux à la profondeur «sans fond » (Fenimore Cooper), devient ainsi la psyché de l’âme humaine. D’où le titre en jeu de mots de l’exposition : Lemancolia.

Miroir de l'au-delà

Au-delà des deux faces du miroir – l’extérieur et l’intérieur – le Léman est aussi ouverture sur l’au-delà. Un reflet non seulement de l’immensité cosmique et des tourments de la psyché, mais aussi de l’invisible. Il prend alors une coloration métaphysique, qui ouvre sur une quatrième dimension, surnaturelle. Une dimension dont la lumière – sublimée par le vidéaste Alexander Hahn – est la manifestation par excellence.

La lumière est précisément la clé des aquarelles atmosphériques de William Turner. Depuis les hauts de Lausanne, il parvient à saisir l’insaisissable mystère de la nature à travers des jeux de transparence, les vibrations de l’air et les rayons irisés du soleil couchant. Nos yeux de chair perçoivent la radiation des énergies incréées qui animent et transfigurent la création. Le Léman semble comme enveloppé d’un voile diaphane que le peintre à la fois tisse, pénètre et déchire pour en révéler l’essence cachée, au-delà des apparences. L’immanence et la transcendance de l’Infini au-delà de tout nom ne font qu’un, comme la la vie et de la mort toujours aux aguets, signifiée par la barrière de cyprès dans la partie inférieure de Funérailles à Lausanne.

 

La conscience intime de l’infini
« Le lac Léman me sourit, avec son front de cristal, miroir où les étoiles et les montagnes admirent le calme de leur aspect, leurs sommets élevés, et leurs éclatantes couleurs. […] Les montagnes, les vagues et les cieux ne sont-ils pas une partie de mon âme, comme je suis une partie d’eux-mêmes? L’amour qu’ils m’inspirent n’est-il pas pur dans mon cœur? […] Limpide Léman ! Le contraste de ton lac paisible avec le vaste monde au milieu duquel j’ai vécu, m’avertit d’abandonner les eaux troubles de la terre pour une onde plus pure. La voile de la nacelle sur laquelle je parcours ta surface semble une aile silencieuse qui me détache d’une vie bruyante; j’aimais jadis les mugissements de l’océan furieux; mais ton doux murmure m’attendrit comme la voix d’une sœur qui me reprocherait d’avoir trop aimé des sombres plaisirs. […]

C’est dans de semblables moments que nous sommes moins seuls que jamais ; c’est alors que se réveille en nous la conscience intime de l’infini. Ce sentiment émeut et purifie tout notre être. Il est tout à la fois l’âme et la source d’une mélodie qui nous révèle l’éternelle harmonie, et répand un charme nouveau sur chaque objet, comme la ceinture fabuleuse de Cythérée. Ce charme seul désarmerait le spectre de la mort, s’il frappait les hommes avec une arme matérielle. [...] Le lac, comme enflammé par les éclairs, semble une mer phosphorique. [...] Je me trouve encore sur ton rivage, beau Léman ! Que d’objets s’offrent à mes rêveries ! Quel site ravissant, où je puis reposer mes yeux charmés. »

Lord Byron, Childe Harold, chant III.

 

Rien d’étonnant, dans cette perspective, que Konrad Witz, au carrefour du gothique et de la Renaissance, ait fait du Léman le décor de La pêche miraculeuse (1444). Le lac devient ici symbole, au sens étymologique du mot grec symbolon : l’anneau qui unit. Le tableau tisse des correspondances formelles fascinantes entre le buste de Jésus et le Môle qui prolonge l’axe du corps du Christ, entre la barque de Simon Pierre et la montagne des Voirins. Le peintre transforme le Léman en mystère eucharistique.

 Symboliques sont aussi les peintures du Léman d’Hodler. Pas seulement parce que le lac représente l’océan de l’amour qui submerge tout, mais parce que s’y unissent progressivement la terre et le ciel, la montagne et le lac, au point de se confondre dans une surface unique. L’horizon de l’azur et celui de l’eau, le réel et son reflet se rejoignent à l’infini comme deux horizontales tendent asymptotiquement vers zéro. C’est-à-dire un point-limite qui, loin d’être le néant, est au contraire le lieu de concentration maximale de la lumière, créée et incréée.

Oui Cocteau avait raison : « Le lac de Genève, il faut se résoudre à subir sa morphine. Une goutte de plus, il déborde. Son charme se refuse à l’interprétation. Nul, sinon Dieu, n’est responsable de son décor. C’est la résidence du désintéressement. » La manifestation de la nature comme mystère de l’unité ontologique entre le cosmique, l’humain et le divin.