21 mai 2017

Nicolas de Flüe, la spiritualité au service de la paix

Philippe Baud, le 21.05.2017

On commémore cette année le 600e anniversaire de saint Nicolas de Fluë. Un homme simple, analphabète, qui par sa sagesse acquise dans la prière et sa vie en Dieu, a été la conscience spirituelle et politique d’un pays. L'artisan d'une paix qui vient non pas des tractations entre les hommes, mais de l'ouverture à l'Esprit et du cœur.

Nicolas de Flue, figure vénérée, mais qui dérange parce qu’on ne voit pas bien la place d’un maître spirituel dans les affaires de ce monde. L’Église catholique l’a inscrit au calendrier de ses saints, mais cela bien tardivement, en 1947, soit il y a tout juste 70 ans. Nous souffrons encore très souvent d’une vision désincarnée, décharnée, de la vie en Dieu. Pourtant le mystère de l’incarnation est inscrit au cœur de la foi chrétienne. Et si Jésus déclare qu’il faut «rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu» (Mt 22, 21), quand on l’interroge sur la légitimité de l’impôt, ce n’est pas pour inviter ses disciples à se soustraire aux lois de ce monde, à moins qu’elles ne soient injustes. Il a voulu préciser un ordre de priorités.

Un souverain qui fut, lui aussi, un saint (et cela est assez exceptionnel pour être souligné) fit de cette consigne « Dieu, premier servi ! » sa devise. Il s’agit de Louis IX, roi de France. Mais le sujet est délicat. La tradition chrétienne, quand elle vénère un saint, donne en exemple l’amour de Dieu et des hommes tel qu’il nous a été manifesté dans sa vie. Elle ne consacre pas pour autant tous ses actes et toutes ses pensées. Elle canonise saint Louis, son amour de Dieu, son humilité, son souci des pauvres, mais non pas sa vision politique, prisonnière des conceptions de son temps : il faudrait sinon glorifier les croisades, qui furent une aberration.

Artisan de paix

Avant même de vous parler de Nicolas de Flue, pour ne pas nous égarer et aller tout de suite au cœur de son message, je voudrais vous citer quelques phrases d’une lettre qu’il a dictée à l’attention des autorités de la ville de Berne. Elle est datée du 4 décembre 1482. Nicolas a alors 65 ans, et vit depuis 15 ans dans la solitude. Ce texte, très bref, contient l’essentiel de son message en matière politique :

 

Obéir est le plus grand honneur qui soit au ciel et sur la terre. Appliquez-vous donc à être obéissants les uns envers les autres. La sagesse est le trésor le plus précieux qui soit, parce qu’elle permet d’entreprendre au mieux toute chose.

La paix se trouve toujours en Dieu (Fried ist allweg in Gott) car Dieu est la paix, et cette paix ne peut être détruite. La discorde, au contraire, sera détruite.

Veillez donc à chercher avant tout la paix.

Protégez les veuves et les orphelins, comme vous l’avez fait jusqu’ici. Et celui dont le bonheur s’accroît sur terre, qu’il en remercie Dieu afin qu’il s’accroisse aussi dans le ciel.

Les fautes publiques, il faut les prévenir et s’en tenir toujours à la justice.

 

Il achève enfin sa lettre en encourageant les autorités à demeurer fermes dans la foi et à se garder de ce qu’il appelle « le mauvais esprit ». C’est ainsi que Nicolas se montre « artisan de paix » au sens de l’Évangile. Car la paix qu’il propose n’est pas celle que les hommes peuvent construire. Il ne s’agit pas de se faire illusion sur les violences qui nous habite. Sa recherche de paix ne relève pas d’une stratégie. Il ne suffit pas d’obtenir, entre des clans qui s’affrontent, un armistice. Certes, tout cela est bien, pressant et utile. Mais une paix établie par tractations, concessions et consensus, saura-t-elle résister aux formidables pressions que les conflits d’intérêt et les antagonismes peuvent exercer les uns contre les autres ? Ou, pour poser la question autrement et de manière politique : peut-on imposer la paix par la force, au mépris du droit ?

Nicolas nous laisse entendre qu’une paix édifiée sur des principes erronés, ne peut être qu’éphémère et trompeuse.

Une époque en mutation

Présentons maintenant le personnage qui a si profondément marqué, à ses origines, l’histoire de ce pays. Nous sommes fort bien documentés à son propos, grâce aux témoignages que ses contemporains ont soigneusement recueillis aussitôt après sa mort.

Nicolas est un paysan des montagnes de la Suisse centrale du XVe siècle : un citoyen actif de la toute jeune confédération de huit cantons. Il naît en 1417, à une époque où la vie n’est pas si tranquille dans ce petit pays – la Suisse centrale – qui cherche sa place dans une constitution géopolitique européenne en grande mutation.

Le régime féodal achève de s’effondrer, implosant de son propre épuisement, tandis que les pays qui forment l’Europe cherchent de nouveaux modes d’organisation sociale, économique et politique, dont il n’est pas encore possible de discerner clairement les grandes perspectives. On appellera bientôt « Renaissance » ce mouvement de rénovation artistique et scientifique qui, né en Italie, se propage en Espagne, dans certaines régions d'Europe du Nord et d'Allemagne, jusqu’à gagner au XVIe siècle l'ensemble de l'Europe.

Le siècle de Nicolas est aussi celui de nouveaux échanges commerciaux, par l’ouverture de grandes voies maritimes qui contournent l’Espagne et délaisseront bientôt les routes commerciales continentales traditionnelles. Nicolas meurt en 1487, soit cinq ans avant la découverte de l’Amérique, qui est aussi la date de l’expulsion des juifs et des derniers musulmans d’Espagne.

Il a donc vécu à une époque où la recherche d’un nouvel équilibre se traduit par d’inquiétants déséquilibres, et où l’invention de l’imprimerie permet brusquement d'ouvrir de nouvelles voies d'accès à la connaissance. La première édition imprimée de la Bible date de 1455 et ses traductions en langues vernaculaires vont marquer les suivantes décennies.

Une Confédération en crise

Dans cette effervescence générale, la petite Confédération helvétique cherche sa taille et sa place, exposée aux menaces des pays voisins comme au risque des divisions intérieures. Insignifiant par son étendue, le pays ne s’en trouve pas moins à la croisée des routes marchandes qui vont de l’Autriche à la Bourgogne, des Pays-Bas à l’Italie, de la Bavière à la vallée du Rhône. Or les communautés montagnardes sont aussi intéressées que les bourgeoisies urbaines par la prospérité économique qu’apporte le développement du trafic commercial, mais leurs visées politiques ne sont pas convergentes. Les antagonismes vont ainsi se développer jusqu’à les conduire au bord de la rupture.

La Suisse éprouve alors la pressante nécessité de se doter d’institutions nouvelles, tout en préservant ses volontés démocratiques. Mais la Diète (l’assemblée régulière des Cantons) peine à définir un projet politique commun, alors que le pays connaît le chômage provoqué par une soudaine croissance démographique – un chômage structurel dans le monde rural, plus ponctuel dans l’artisanat des villes. Ce chômage entraîne un mouvement migratoire des forces les plus jeunes et vigoureuses, qui vont s’engager à l’étranger sous la forme du service mercenaire.

L’Église de ce XVe siècle est, elle aussi, confrontée aux crises institutionnelles très profondes que traverse la chrétienté à la fin de l’époque médiévale, tant elle a été soudée à la féodalité.

Aux grandes épidémies de peste et aux guerres du XIVe siècle, qui ont décimé les populations européennes, suivent les multiples crises sociales du XVe, ce qui va ébranler la confiance mise jusque là dans la protection divine comme dans les hiérarchies terrestres, qu’elles soient politiques ou religieuses. En fait, les institutions ecclésiales se battent pour conserver leur pouvoir sur des sociétés civiles qui prennent conscience de leur autonomie et qui leur échappent. De ces conflits naîtront les diverses Réformes.

Une Eglise divisée

1417, l’année de naissance de Nicolas, est aussi celle où se réunit à Constance – chef-lieu du diocèse auquel appartient sa commune d’origine : Sachseln – le Concile qui va s’efforcer de mettre fin au grand schisme qui divise la chrétienté occidentale.

Depuis quarante ans (1378) deux papes se disputaient la direction de l’Eglise, l’un à Rome, l’autre à Avignon, et le concile de Pise, en 1409, qui avait voulu obtenir la démission de l’un ou de l’autre n’avait réussi qu’à en ajouter un troisième.

À ces joutes, la papauté perd évidemment beaucoup de sa crédibilité. Une idée se fait alors jour, chez les canonistes et les théologiens : si le ministère du pape devient cause de division et ne permet pas d’entreprendre les réformes qui s’imposent avec urgence, ne vaudrait-il pas mieux doter l’Eglise d’une direction conciliaire ?

Le fossé se creuse aussi entre un clergé souvent incapable, voire indigne, et le peuple des fidèles. Fossé encore entre une théologie qui se perd dans les distinctions scolastiques et les nouveaux courants de la spiritualité chrétienne qui, pour répondre aux attentes des croyants, mettent un fort accent sur les aspects subjectifs et psychologiques de la vie religieuse.

Dans ce climat d’incertitudes, la piété populaire se montre sombre et angoissée par les transformations conflictuelles du monde et de l’Eglise. Souvent superstitieuse dans sa foi aux « œuvres », elle privilégie les formes d’expression les plus affectives ; elle oublie la dimension communautaire de l’Église pour favoriser les démarches individuelles, marquant ainsi un glissement vers « le piétisme ».

Telles sont les grands lignes du climat de crise politique, culturelle et spirituelle, dans lequel va grandir le dialogue que de Nicolas avec Dieu.

Un homme simple, assoiffé de prière

Nicolas a toujours été un laïc. C’est dire un baptisé, mais ni moine, ni prêtre. Ni savant : il ne sait ni lire ni écrire. Ce qu’il sait de la parole de Dieu, il l’a entendu à l’église. Et de sa vie spirituelle, il s’entretient avec deux prêtres qui sont ses amis, l’un d’eux son confesseur. Il est donc un simple chrétien, mais un homme assoiffé de prière depuis son enfance. Un paysan, ni pauvre ni riche, qui se donne consciencieusement au rude travail, dans son hameau du Flueli, au-dessus de Sachseln. Un citoyen très estimé, au point qu’il se voit confiées des tâches de magistrat (conseiller cantonal), puis de juge (jusqu’au jour où il démissionne, pour ne pas être complice d’une injustice).

Il est également soldat, par la force des choses. On trouve son nom sur une liste de 699 soldats suisses qui, en avril 1450, volèrent au secours de la ville de Nuremberg, exposée aux assauts des troupes du margrave de Brandebourg. De longue date, le service militaire a fait partie des obligations du citoyen helvétique. Que pense cet homme de prière, âgé alors de trente-trois ans, devant les beuveries, les aventures gaillardes, les traditionnels pillages et les massacres perpétrés par ses compagnons d'armes au lendemain de leur victoire ? L’un d’eux rapporte qu’il les encourageait à ne faire que leur devoir, en épargnant les vaincus et respectant leurs biens : « Il était le plus grand ami de la paix. »

À l’âge de 30 ans, il se marie, épousant une jeune fille d’une vallée voisine, Dorothée Wyss, qu’il appelle sa « chère femme ». Ils auront dix enfants. Pendant ces vingt ans de vie familiale, fidèle à lui-même, Nicolas, tout en demandant conseil à son confesseur, s’engage de plus en plus dans le jeûne, qu’il pratique avec une attention particulière depuis son enfance. La nuit, ses fils aînés le surprennent en train de se relever pour prier.

Une triple grâce

Nicolas vit à l’écoute de l’Esprit de Dieu, ce qui va l’entraîner un jour sur un chemin où il n’aurait sans doute jamais pensé devoir aller. Car Nicolas connaît le combat intérieur.

Sur ce combat qu’il mène en lui-même avec Dieu, il demeurera toujours discret ; mais ce combat fut rude et réel, puisque Nicolas le compare à « la lime qui purifie et l’aiguillon qui stimule » : afin que Dieu, en lui, puisse aller jusqu’au bout de son ouvrage. C’est ainsi qu’il sentira, le moment venu, l’exigence d’entrer plus avant dans la solitude et la prière. Pour ne rien faire que dans l’obéissance – vertu qui lui paraît toujours indispensable pour avancer sur le chemin de la foi – il vérifie cet appel auprès de son confesseur et demande à Dieu une triple grâce :

  • celle d’obtenir le consentement de son épouse et de ses grands enfants ;
  • celle de ne jamais avoir par la suite la tentation de revenir en arrière,
  • celle aussi, plus particulière – « si Dieu le veut » – de pouvoir vivre sans boire et sans manger.

Il sera exaucé. Mais soulignons le rôle que Dorothée, son épouse, a eu dans cet aventure. Elle incarne le don caché de tant de femmes – épouses, mères – sans la générosité, l’intelligence, la foi et le courage desquelles tant d’hommes, en qui nous reconnaissons d’authentiques maîtres spirituels, n’auraient jamais pu aller jusqu’au bout de l’appel reçu.

Dans la solitude du Ranft

Nicolas prend alors le chemin de la solitude. Le 16 octobre 1467, en la fête de saint Gall, il fait ses adieux définitifs à sa femme et à ses enfants, et prend la route en direction de Bâle : « comme s’il voulait aller seul dans la misère » fait remarquer Heini am Grund, un curé du voisinage devenu son confident et son ami.

Peut-être songe-t-il à rejoindre l'une ou l'autre de ces nouvelles communautés laïques de Gottesfreunde ou « Amis de Dieu », qui fleurissent alors en Alsace ? C'est possible, mais, dans les faits, il ne dépasse pas la petite ville de Liestal, dans la campagne bâloise, convaincu par un paysan avec lequel il a partagé ses projets que Dieu ne peut le vouloir à son service nulle part ailleurs qu'au milieu des siens, dans son propre pays.

Avec humilité, Nicolas entend cet avis comme un signe de la volonté divine. La nuit suivante, alors qu'il va s'endormir, « une lumière et un rayon viennent du ciel et lui transpercent les entrailles, comme s'il était frappé par un couteau ». Bouleversé, le pèlerin de l'absolu s'en retourne discrètement d'où il est venu, dans son hameau du Flueli, décidant de vivre désormais dans la solitude d'un vallon tout proche, en lisière de forêt, sur la prairie escarpée du Ranft.

C'est là qu'il va se consumer en prière pendant vingt ans, dans un petit ermitage que lui construisent bientôt les gens de son village, ainsi qu'une chapelle contiguë – un an plus tard – pour lui permettre, sans quitter son désert, d'assister chaque jour à la messe, puisant dans la méditation de la Parole de Dieu et la contemplation de l’eucharistie la force de se laisser transformer peu à peu par la Présence divine.

Un artisan de paix

Dès lors, bien qu’il se tienne éloigné des luttes et des controverses qui opposent, au sein de la ligue des Confédérés, les bourgeoisies citadines et les jeunes forces paysannes, Nicolas devient sans tarder – pour ses concitoyens – comme une lumière allumée dans les ténèbres. Par son intimité avec Dieu, il acquiert une liberté qui le situe dès lors bien au-dessus des partis. Sa parole est donc recherchée pour son discernement et accueillie comme celle d'un juste, car absolument impartiale et dégagée du soupçon de vouloir défendre des intérêts particuliers.

Rayonnant d'une paix intérieure qui transparaît dans tous les propos et les démarches de sa vie, Nicolas parvient à conduire les antagonistes les plus irréductibles à reconnaître leurs torts sans se sentir humiliés. Il parvient ainsi à ouvrir des voies inespérées à leur réconciliation.

Au plan politique, il suggère aux Confédérés, qui le consultent en le nommant « bruder Klaus », une conception de l’alliance qui dépasse de beaucoup le seul souci de l'équilibre entre républiques urbaines et campagnardes. Il propose aux partis comme aux cantons de faire de la recherche active de la paix le fondement même de leur unité. Et cela aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs frontières. De plus, il souligne qu’il ne peut y avoir d’autre chemin pour travailler à l’édification de la paix que celui qui exige de chacun qu'il commence par chercher cette paix au-dedans de soi.

La miséricorde avant la justice

Dans l’Évangile, on entend Jésus se présenter lui-même comme celui qui, par le don de sa vie, vient apporter la plénitude de la paix : cette paix tant désirée par les sages et promise pas les prophètes. Dans le ciel de Bethléem, les anges annoncent la naissance de Jésus en proclamant : « Paix aux hommes que Dieu aime » (Lc 2, 14). La parole « Va en paix ! » est adressée par le Christ aux malades et aux pécheurs comme promesse de guérison, invitation au salut et à la vie éternelle. Et c'est toujours encore la paix que les disciples sont appelés à proclamer en guise de Bonne Nouvelle quand ils pénètrent dans les villes, les villages ou les maisons (Lc 10, 5-9).

C'est en raison de cette paix qui l’habite et dont il rayonne que l’on aime à venir consulter l’ermite Nicolas, dans le désert au milieu des siens. Mais rien ne pouvait laisser pressentir le rôle qu’il va bientôt jouer au service de sa patrie et de la paix. Impressionnés par la réputation de sa sainteté comme par son jeûne absolu – il ne se nourrit plus que de l'eucharistie : le fait a été vérifié – les visiteurs ne tardent pas, en effet, à recourir nombreux à ses dons de conseiller et d’arbitre.

C’est au fil de ces entretiens et de quelques brèves lettres dictées aux autorités qui le consultent que Nicolas transmet son message politique. Pour lui, « en toutes choses, la miséricorde vaut mieux que la justice » : elle est le meilleur ciment des cités et des États entre eux. Il met aussi ses contemporains en garde contre l’esprit de conquête, de gain et de possession, qui ne peut engendrer que des ressentiments et des conflits.

C’est donc vers lui que, dans la nuit du 21 au 22 décembre 1481, Heini am Grund, curé de Kriens puis de Stans et ami de Nicolas, se rend en toute hâte à son ermitage du Ranft, pour y chercher une parole de réconciliation et de paix. Le message de bruder Klaus, tenu confidentiel selon la demande qu’il en avait faite, parviendra à éviter de justesse une guerre fratricide entre les Confédérés. Il est certain que, sans son intervention, la Confédération helvétique n’eût pas survécu aux dissensions qui la déchiraient, entre cantons paysans et cantons citadins. C’est pourquoi Nicolas, dès ce moment, a été unanimement vénéré en Suisse comme le « père de la patrie ».

Une danse et un combat

Aux autorités de Berne, un an plus tard, le 4 décembre 1482, il écrira : « Appliquez-vous à être obéissants les uns envers les autres ». Puis il ajoute : « Gardez aussi dans vos cœurs le souvenir de la Passion du Seigneur », révélant du même coup la source intime de son union à Dieu : le geste de Jésus, s’offrant à Dieu sur la croix pour l’amour des hommes.

À un visiteur qui lui demandait : « Comment l'homme doit-il méditer la passion du Seigneur ? » Nicolas répond : « Quelle que soit la voie que tu choisisses, toutes sont bonnes. » Et il précise aussitôt : « Dieu sait faire que l'oraison soit si douce à l'homme, qu'il y aille comme à la danse. Et il sait aussi faire qu'elle soit pour lui comme un combat. » Et de souligner devant son auditeur étonné : « Oui ! comme s'il allait à la danse ! »

La vie spirituelle est une danse et un combat.

Un autre ermite, ayant obtenu la permission de venir s'établir à proximité de Nicolas, aura ce propos définitif à son sujet : « Mon compagnon a passé le Jourdain. Moi, misérable pécheur, je demeure encore en deçà. »

Nicolas a littéralement « passé en Dieu ». Et Dieu est entré en lui pour y faire sa demeure. Dans sa solitude. Ce mystique authentique se trouve au cœur du monde, comme un témoin de la présence divine qui l'irradie et qu’il irradie. Faut-il s’étonner alors qu'il n'ait plus eu besoin de nourriture, que son admirable épouse, partageant sa foi, ait pu consentir à son absence pour l'accomplissement d'une vocation nouvelle ? Faut-il s’étonner que des forces politiques prêtes à s'affronter aient trouvé, à son écoute, un chemin de rencontre respectant leurs mutuelles libertés ?

Expérience de transfiguration

Dans sa retraite du Ranft, à une date que l’on peut situer entre 1474 et 1478, l’ermite reçut de Dieu une vision si intense qu’il en fut comme terrassé. Des témoignages le confirment : dès lors « tous ceux qui l’approchaient, à première vue, étaient saisis de crainte. La cause en était qu’il avait vu une fois, disait-il, une lumière dont il avait été transpercé, où se montrait un visage humain. À ce spectacle, il avait pensé que son cœur allait éclater en morceaux. Saisi de frayeur, il avait détourné la tête et s’était jeté à terre. »

Nicolas s’était laissé vider de lui-même pour livrer tout entier son être à Dieu. Son lumineux visage devint alors comme cette petite lampe de l’Evangile qui dissipe les ténèbres et rayonne pour tous ceux qui demeurent dans la maison, ou dans le pays.

C’est bien là ce qui caractérise la figure des saints ermites : en quittant la mêlée des affaires, en entrant dans la profondeur, on pourrait croire qu’ils se désintéressent du monde, de ses peines, de ses conflits politiques et sociaux. Et bientôt on s’aperçoit que, s’ils ont choisi la voie de la solitude et du silence, c’est afin de pouvoir mieux se tourner tout entier vers Dieu et Lui apporter les appels de leurs frères qui traversent leur cœur.

Quand des délégations prenaient le chemin de son ermitage avec l’intention de l’annexer à leur parti, Nicolas ne pouvait leur partager rien d’autre que le brûlant désir de paix que Dieu avait fait grandir dans son cœur.

Une conscience spirituelle et morale

Cet homme de prière, qui n’avait aucun pouvoir, est ainsi devenu, à l’époque décisive où s’édifiait la Suisse, la plus haute conscience spirituelle et morale du pays.

À travers son propre engagement spirituel, il a donné à chacun de comprendre que les alliances humaines, pour être solides, devaient s’enraciner dans une paix cherchée et reçue en Dieu. C’est pourquoi personne n’éprouvait de crainte à recourir aux conseils d'un homme que l’amour et l’esprit de pauvreté mettaient à l’abri de toute velléité d’intérêt ou de domination, car il était lui-même tout entier en Dieu. Il pouvait ainsi montrer sans ambiguïté la part qui, dans les affaires du monde, revenait à César, et celle qui revenait à Dieu.

L’ermite du Ranft réalisait ainsi la voie des Béatitudes qui proclame heureux les pauvres de cœur, les doux, les miséricordieux, les artisans de paix, ceux qui témoignent d’une faim et d’une soif de justice, et qui forment, sur terre, ce peuple des amis de Dieu sans lequel il n’est de famille, de cité, ni de patrie qui tienne. Ni notre terre entière.

Guide spirituel et politique

Si les membres de sa famille et ses descendants ont été particulièrement respectés par la suite, Nicolas n’a pas cherché à avoir de disciples, ni à fonder d’ordre ou d’école, écartant même – à une exception tardive près – les candidats qui souhaitaient le rejoindre dans sa vie d’ermite.

Il n’a pas livré d’enseignement particulier, sinon quelques phrases, quelques lettres dictées par nécessité et la confidence de quelques songes. Mais il a laissé la leçon d’un homme habité par l’absolu de Dieu et si rayonnant de paix que ses compatriotes, aux heures de crise, se tourneront spontanément vers lui comme vers leur intercesseur, avec une confiance totale, lui reconnaissant le rôle de guide spirituel et d’arbitre.

Du fond de leur foi, ces rudes démocrates, tous attachés farouchement aux privilèges qui garantissent leur indépendance, ont su d’instinct reconnaître en lui un homme à qui Dieu avait accordé la plus difficile des victoires : celle que l’amour permet de remporter sur soi-même.

Cette voie de l’amour commence d’abord par la réconciliation que chacun doit accueillir à l’intérieur de soi. Sans reconnaître ses torts et ses faiblesses, sans demande de pardon, il ne peut y avoir de paix dans les cœurs, ni dans les familles, ni dans et entre les nations.

C’est ainsi que Nicolas de Flue devint la conscience spirituelle de ses contemporains, les attirant non pas à lui, mais vers cette Présence divine qui l’habitait tout entier.

Conscience spirituelle, mais de surcroît conscience aussi politique, car si l’Evangile du Verbe incarné annonce un Royaume qui n’est pas de ce monde, il s’adresse à des hommes qui sont bel et bien impliqués dans les luttes des royaumes qui sont en ce monde, pour y produire des fruits de justice et d’amour.

Pour que notre terre devienne plus habitable et fraternelle !

 

Ouvrages sources :
Philippe Baud, Nicolas de Flue, Un silence qui fonde la Suisse, Paris, Ed. du Cerf, 1993.
Philippe Baud, Prier 15 jours avec Nicolas de Flue, Montrouge, Ed. Nouvelle Cité, 2002.