8 oct 2015

Passion de la musique, quête de l’unité

Claire Gibault, le 08.10.2015

L'une des rares femmes à avoir gravi les échelons les plus élevés de la direction d'orchestre, Claire Gibault revient sur son parcours de vie où se conjuguent amour de la musique, cheminement spirituel et engagement politique. L'histoire d'une âme portée par un regard lucide sur les risques de la célébrité et les travers du pouvoir.

D’où vient votre amour de la musique ?

De l’enfance. Dès mon plus jeune âge, toute la maison familiale retentissait de musique. Mon père jouait du cornet à pistons, il était professeur de solfège au conservatoire du Mans et soliste à l’Harmonie municipale. Mon frère et mes deux sœurs étudiaient des instruments. J’ai commencé le solfège à 4 ans, le piano à 5 ans, le violon à 7 ans, la musique de chambre à 10 ans et la direction d’orchestre à 14 ans...

De tempérament romantique, assoiffée de beauté et d’absolu, j’ai très tôt développé une passion charnelle pour la musique. Cet engouement a été nourri par un événement alors que j’avais quatre ans, mais dont je n’ai compris la signification que bien plus tard. Un jour, à la fin d’une promenade, mon père m’a fait promettre de ne parler à personne d’une dame que nous avions rencontrée et avec laquelle il s’était entretenu. Quelque chose alors s’est fermé en moi. Comme si je n’avais plus accès à la parole, identifiée soudain à une source de danger. Le silence m’est devenu un refuge. La musique m’a offert un exutoire, un langage de substitution pour m’exprimer en offrant un large espace aux rêves et aux émotions qui m’habitaient. Les notes remplaçaient merveilleusement les mots.

Ce quasi-mutisme s’est renforcé avec les nécessités de la carrière. D’un côté, les orchestres n’apprécient guère les chefs qui dissertent sur leur art et expliquent leur interprétation des œuvres. De l’autre, les chefs aiment bien préserver une part de mystère en n’en disant pas trop. La direction musicale est avant tout une gestique, un langage corporel et intuitif. C’est quand je suis devenue députée européenne que je suis comme re-née à la parole. Les besoins de la fonction m’ont contrainte à apprendre à écrire des textes, prononcer des discours en public. Cela m’a fait découvrir le pouvoir des mots et réveillé des potentialités profondément enfouies dans mon être.

La foire aux vanités

Qu’est-ce que la musique et la direction d’orchestre ont représenté et représentent pour vous ?

Les choses ont évolué. Pendant longtemps, à l’instar de ce qui se passe souvent dans le monde artistique, j’avais remplacé la spiritualité par l’art et la foi par la beauté. La musique était une forme de religion, la perfection de l’œuvre une idolâtrie au sens biblique du terme. C’est par cette beauté, selon le mot de Dostoïevski, que le monde allait être sauvé. Jusqu’à mon entrée au Parlement européen, qui m’a conduite à prendre une certaine distance, j’avais le sentiment – assez naïf – d’appartenir à une élite. L’univers de la musique était supérieur au reste. Les autres – celles et ceux qui n’y étaient pas sensibles, ne prenaient pas plaisir aux concerts ou n’avaient pas une bonne oreille – constituaient quasiment une forme de « sous-humanité ». Il faut dire à ma décharge que tout ce qui existe autour du concert – la mise en scène, la séparation d’avec le public, l’habit… – est construit pour stariser le chef et transformer le concert en un moment sacré. On peut en faire une religion, avec ses dieux (les compositeurs), ses grands-prêtres (les chefs), ses temples (les salles), ses rites (les concerts), ses fêtes (les festivals). Tout cela d’ailleurs est utilisé à des fins de marketing pour entretenir un énorme business.

Je sens poindre dans votre voix une forme de désillusion…

Assez vite, j’ai découvert que l’univers de la musique n’était pas le jardin d’Eden que j’imaginais. C’est un monde dur et très hiérarchique, qui marche à la compétition, au pouvoir, à la jalousie. Certes, mon métier de chef d’orchestre m’apportait des satisfactions immenses. Ma vie artistique était riche de créations dans lesquelles je pouvais m’investir totalement. Ma carrière, passés les débuts difficiles, se déroulait bien. Pourtant, quelque chose en moi demeurait inaccompli. L’art musical, tout sublime qu’il soit, ne parvenait pas à étancher la soif d’absolu que je sentais au fond de moi. Non seulement j’avais le sentiment d’avoir sacrifié ma vie personnelle aux impératifs de ma carrière, mais celle-ci m’avait peu à peu enfermée dans une série de pièges intrinsèques à ce métier : l’égocentrisme, le narcissisme, la mégalomanie.

Concrètement, la course à la notoriété ?

Absolument. Au début, cela me plaisait, car j’avais sans doute un grand besoin de reconnaissance sociale. L’environnement de la musique classique est très bourgeois. Issue d’un milieu modeste, j’avais enfant souffert des petites humiliations et du regard condescendant de la bourgeoise du Mans, qui considérait mes parents comme des « gens ordinaires » et me faisait comprendre que, bien que bonne musicienne, je n’appartenais pas à son monde. Cela paraît un peu bête avec le recul, mais j’ai eu comme le besoin de mettre ce monde à mes pieds. Ma notoriété non seulement faisait plaisir à mes parents, mais leur offrait une forme de revanche sociale.

Ensuite, la notoriété est devenue un instrument de travail, incontournable pour la carrière de chef d’orchestre. Pour être engagée, il faut pouvoir remplir les salles, donc être connue. Et pour être connue, il faut jouer le jeu des médias. Du coup, on se met à courir après la notoriété. Et plus on en a, plus on en veut. Cela devient une fin en soi. On se met à surveiller les autres chefs pour voir s’ils ont dirigé davantage que soi ou dans des salles plus prestigieuses. Est-ce que je vais arriver à diriger à Berlin, à la Scala, à New York, etc. ? On établit des classements comme les joueurs de tennis. On finit par se persuader qu’on n’existerait plus sans sa photo dans le journal ou les téléphones des gens qui vous courtisent. On trouve normal d’être au premier rang et on supporte mal, à l’inverse, de passer au second plan ou d’être ignoré.

Il faut le dire : la notoriété peut se transformer en une véritable addiction, douloureuse et délétère, dont on sort rarement indemne. Etrangement, j’ai eu ma première forme de dépression après mon premier prix de direction d’orchestre et la page « une » de France-Soir, le 21 juillet 1969, que je partageais avec Apollo 11 et le cosmonaute Neil Armstrong. Il y avait un grand titre – « On a marché sur la lune » – et juste à côté, à droite, légèrement en plus petit, ma photo avec en sous-titre : « Une femme a dirigé un orchestre. » J’ai alors été saisie d’une espèce de peur panique. J’ai senti tout à coup un poids immense sur mes épaules : entrer comme femme dans cette carrière, il allait falloir que je sois à la hauteur. Suis-je guérie de cela ? Sans doute pas complètement. Il paraît que l’ego meurt une demi-heure après nous. Mais je n’en suis plus dupe et j’y travaille. Je suis capable de porter un regard critique.

Parmi les pièges, vous parliez de mégalomanie. Le philosophe Elias Canetti affirme qu’« il n’est pas d’expression plus concrète de la puissance que l’activité du chef d’orchestre ».

Il n’a pas tort. Le chef d’orchestre est seul face à la communauté des musiciens. Il est debout, alors qu’ils sont assis. Il est aussi au-dessus d’eux, juché sur un podium. Il impose le tempo avec sa baguette. Il est le seul à connaître la partition complète de l’œuvre. Fort de cette position symbolique, la gloire et le pouvoir aidant, le chef d’orchestre peut finir par se prendre pour une sorte de deus ex machina, assez puissant pour faire advenir le beau.

Ce qui m’a longtemps empoisonnée dans ma vie de chef d’orchestre – tant que je n’étais pas entrée dans un chemin de métanoia, après ma rencontre avec le christianisme orthodoxe – c’est je ne savais pas quoi faire de mon désir de perfection artistique. J’absolutisais quelque chose qui n’avait pas lieu de l’être, au point d’en devenir l’esclave. J’estimais que l’orchestre était au service de cette perfection, laquelle justifiait tous les excès. Comme j’avais le sentiment d’agir non pas pour moi, mais pour l’art, je ne voyais pas ce qu’il pouvait y avoir de narcissique ou de mégalomaniaque dans ma façon de diriger. Pour atteindre cette forme d’absolu, je me croyais obligée d’être dure, voire cruelle et tyrannique envers les êtres humains avec qui je travaillais. Ce que j’exigeais d’eux ne respectait pas leurs limites, allait parfois au-delà de ce qu’ils pouvaient donner. L’orchestre n’était pas un partenaire, mais un objet. Il me servait sous couvert de servir l’art.

D’une certaine manière, je reproduisais les comportements – humainement calamiteux – des grands chefs autoritaires que j’avais pris pour modèles au début de ma carrière. Sous la férule de John Eliot Gardiner – j’ai été six ans, de 1983 à 1989, son assistante à l’opéra de Lyon – je m’étais convaincue qu’il n’y avait pas de talent sans tyrannie. Je pouvais être d’autant plus rude et cassante, distante et agressive, que je manquais d’assurance. J’étais très angoissée par les défis immenses de ce métier et désireuse d’être reconnue comme chef et pas comme femme. Je cherchais une reconnaissance dans le regard des autres, mais je ne leur donnais pas la mienne. Le seul regard que je leur offrais était celui de ma passion, de mes exigences techniques et artistiques, de ma supériorité de chef auquel ils devaient obéir.

Résultat : je m’isolais, les relations avec les membres de l’orchestre étaient froides, conflictuelles, voire franchement névrotiques. Ces difficultés relationnelles attisaient ma frustration de ne pas avoir, en dehors de cela, une vraie vie de femme, personnelle. Tout cela me perturbait profondément. J’en souffrais, mais je ne savais pas comment faire autrement. Peu à peu, cette voie m’est même apparue comme une impasse. Il a fallu des revers et surtout la découverte de la spiritualité et l’adoption de mes deux enfants pour m’en sortir.

Angoisse existentielle et conversion spirituelle

Le mot angoisse revient souvent dans vos propos. Comment la décririez-vous ?

L’inquiétude que j’éprouvais n’était pas seulement celle de la carrière et de ne pas être à la hauteur des défis énormes de mon métier, mais un état métaphysique. Très vite, dès l’adolescence, j’ai senti que la musique constituait un langage, un chemin puissant pour accéder aux profondeurs de notre être. Ces profondeurs cependant ne sont pas que lumineuses et sublimes, elles sont aussi ténébreuses et mortifères. En tant que chef, on n’a pas seulement à diriger des Bach ou des Mozart qui vous élèvent vers les hauteurs célestes, vous offrent des moments sublimes de plénitude et de communion. D’autres compositeurs, au contraire, vous plongent dans des abîmes, vous renvoient au fond le plus tourmenté et obscur de l’être humain. Un Berlioz, par exemple, vous entraîne dans toutes les formes de passion possibles. C’est pour le moins remuant. Diriger une symphonie de Mahler, c’est entrer en contact direct non seulement avec la mort, mais avec une manière très négative, désespérante, d’aborder la mort. Ce genre d’œuvres, extrêmement morbides, me tiraient en bas, m’aspiraient dans mes zones d’ombre et me rendaient dépressive, jusqu’à anéantir en bonne partie le plaisir et la sublimation que j’attendais de mon métier. Il est clair que si cela me perturbait si fort, c’est que je portais en moi cette angoisse de mort. Ces états intérieurs s’ajoutaient au reste et accentuaient encore mes difficultés relationnelles avec les autres, en particulier les gens avec qui je travaillais.

Vous êtes-vous libérée de ce mal-être ?

A un moment donné, ce mélange d’angoisses diverses, d’insatisfaction et de sentiment d’impasse est devenu intolérable, au point qu’il a fallu que je me décide à me soigner. Dans mon parcours thérapeutique, à Lyon, j’ai rencontré une homéopathe, acupunctrice et auriculothérapeute qui m’a accompagné avec énormément de générosité. Elle m’a aidé à voir clair en moi-même, à avoir moins peur et à faire les choix qui s’imposaient.

Un jour, j’ai commencé à lui poser des questions d’un autre ordre, liées à ma soif spirituelle et à mon besoin de la prière, au désir que je ressentais d’un travail sur moi-même et de me resituer par rapport au monde. Or, il se fait que non seulement elle était orthodoxe, mais le médecin d’un grand starets, l’archimandrite Sophrony. C’est elle qui, sans aucune pression ni volonté de prosélytisme, m’a guidé dans ma découverte de l’orthodoxie. J’avais essayé de revenir vers l’Eglise de mon enfance, mais je m’y ennuyais. Le rituel catholique, par sa froideur, me restait étranger. En revanche, dès que j’ai commencé à suivre des offices dans une des églises orthodoxes de Lyon, j’ai été saisie par le mystère. La force et la beauté de la célébration orthodoxe – où l’on chante la liturgie plutôt qu’on ne chante pendant la messe – a comblé mon tempérament de musicienne sensible à la voix. J’avais l’impression d’avoir trouvé un chemin où le corps, l’âme et l’esprit se réunifiaient. J’y suis allée de plus en plus. Et un jour, naturellement, à 39 ans, j’ai fait le pas, je suis entrée dans la communion de l’Eglise orthodoxe. Ensuite, il y a eu l’adoption de mes deux enfants togolais, qui m’a beaucoup absorbé. J’ai moins pratiqué et je me suis éloignée à nouveau de l’Eglise.

Avez-vous rencontré le père Sophrony ?

Mon médecin m’a souvent conseillé d’aller au monastère Saint-Jean-Baptiste, à Maldon (Grande-Bretagne) pour rencontrer le père Sophrony. Je n’ai jamais voulu. J’avais une peur bleue. Je me disais : « Si jamais il me perce à jour, il va me demander des choses que je serai incapable de réaliser et cela va bouleverser ma vie. » J’étais tendue, mal dans ma peau, mais pas prête à tout remettre en question.

Cela dit, j’ai fini par aller au monastère. En été 1997, j’avais été invitée au festival de Glyndebourne dans le Sud de l’Angleterre. Je m’y trouvais avec mes deux enfants. J’étais fatiguée : mener de front mes engagements professionnels et assumer seule l’éducation de José et d’Elise, c’était énorme. Je devais diriger un opéra que je trouvais débile, Le Comte Ory de Rossini. Si la musique est délicieuse, le livret est épouvantable. Il raconte l’histoire de chevaliers qui se déguisent en religieuses pour aller violer des nonnes dans leur couvent et leur piquer leur vin. Je me disais : « Mon Dieu, quel métier d’imbécile tu fais : passer deux mois sur un sujet pareil, qui plus est en devant écouter les blagues les plus lourdes et salaces du metteur en scène, Jérome Savary ! » Je m’interrogeais sur mon métier, ma vie. J’étais en pleine crise. Quelque chose, à l’évidence, se cherchait. Je téléphonais régulièrement avec mon médecin de Lyon, qui était devenu une amie. Un jour, elle m’a dit : « Si tu te sens si mal, puisque tu es en Angleterre, va donc enfin à Maldon. »

C’est ce que j’ai fait. Entre deux représentations, une fois que j’avais trois jours de libre, j’ai pris la voiture et les deux enfants, et nous sommes partis au monastère Saint-Jean-Baptiste. La première personne sur laquelle je suis tombée, c’était le père Syméon[1]. Un vieux moine tel qu’on les imagine, avec une grande barbe blanche et des yeux doux et vifs. Tout de suite, il m’a mise à l’aise et invitée à venir bavarder dans son bureau. Ce fut une vraie rencontre, de personne à personne, dont j’ai su immédiatement qu’elle allait être décisive. Cela a constitué le début d’un long échange, étalé sur plusieurs années, qui allait littéralement labourer ma vie, mais sans que jamais rien ne soit dicté ou imposé. Dès ce moment-là, je suis entrée dans la prière du père Syméon et il ne m’a plus lâchée. Il m’a accompagnée et guidée par son écoute et son amitié, son attention sans relâche et sa présence fidèle, en m’accueillant telle que j’étais, sans jugement, en me faisant comprendre que j’étais unique pour Dieu et pour lui. Pendant douze années, plusieurs fois par an, je suis revenue le voir. Sous sa guidance et au monastère, j’ai approfondi ma pratique de la prière de Jésus[2]. Petit à petit, les choses se sont clarifiées, mises en place, tant dans mon être que dans ma vie concrète, extérieure. J’ai pu lâcher ce qui devait l’être, faire les choix nécessaires. Un autre mode d’être, d’autres valeurs sont nées en moi.

Qu’a représenté l’orthodoxie dans votre vie ?

Je peux dire qu’elle a été – avec l’adoption de mes enfants congolais – l’un des deux grands bouleversements de mon existence. Une extraordinaire aventure spirituelle et humaine. Incarnée au sens fort par le père Syméon, l’orthodoxie a d’abord été une thérapie. Elle m’a aidée et transformée, en particulier par sa manière – libératrice – de parler du plaisir et du désir. Elle m’a fait comprendre que le charnel n’est pas le mal. Le corps a le droit d’exister et d’exulter, il n’est pas un obstacle à la vie spirituelle. En tant qu’artiste, je revendique le fait que nos sens sont la partie la plus spirituelle de nous-mêmes. Les choses ont bien souvent de l’âme parce qu’elles ont du corps.

Surtout, l’orthodoxie m’a appris que le premier pas vers Dieu est l’humilité. Celle-ci est la clé de la voie spirituelle qui consiste à passer du « vieil homme » – centré sur l’ego, l’orgueil – au « nouvel homme », ancré dans le « Je suis » en communion avec les autres et toute la Création. Cette dimension touchait au cœur même des difficultés que je rencontrais dans mon métier de chef d’orchestre, aux pièges de la notoriété et de la mégalomanie. A partir de là, il devenait difficile de continuer à fonctionner comme auparavant, à me battre pour faire carrière avec les armes que la société et le monde de la musique requièrent. La métanoia s’est étendue à tout : la profession, mon rapport à l’orchestre, à l’autorité, à la musique…

Une autre manière d’exercer la direction d’orchestre

Concrètement, quelle influence ce processus spirituel a-t-il eu sur votre manière de diriger ?

J’ai longtemps eu l’impression d’être dissociée, coupée en deux, de rester trop cérébrale. Je dirigeais du haut du corps, avec les bras élevés, la respiration coincée au-dessus de la poitrine. Comme s’il n’y avait que cette partie-là du corps qui avait le droit d’exister, parce qu’elle n’était pas pécheresse. A partir du moment où j’ai pratiqué la prière de Jésus et où je suis entrée dans cette métamorphose intérieure, sans vraiment que je sache pourquoi, j’ai senti descendre mon centre de gravité. Je me suis beaucoup apaisée, réunifiée corps, âme et esprit. J’ai commencé à diriger de tout mon être, les bras beaucoup plus bas, centrée autrement, la respiration libre, avec une souplesse incroyable que je n’avais jamais eue auparavant. Ce qui se trouvait dans ma tête comme imagination auditive ou visuelle se traduisait spontanément dans ma gestique. Mon corps tout entier participait à la musique. Ma direction devenait plus sensuelle, plus ronde. J’étais par là-même moins dure avec les musiciens, plus proche d’eux, plus maternelle et féminine en somme. Il faut dire aussi que cette transformation dans ma manière de diriger a été facilitée par les trois années passées en Italie, de 2000 à 2002. Dès que je suis arrivée, on m’a dit : « Ce que vous faites est très professionnel, mais aussi très français. » Loin d’être un compliment, cela signifiait : trop rigoureux, carré, et pas assez expressif. J’ai donc subi un double malaxage, par l’orthodoxie russe d’un côté et le bel canto de l’autre.

Un chef d’orchestre, c’est d’abord celui qui fait des gestes. Quand vous dirigez, d’où viennent-ils ? Où sont-ils ancrés dans l’être ?

Les gestes du chef d’orchestre ont deux fonctions : assurer avec précision le déroulement métrique de l’œuvre et libérer les forces expressives. La main droite, contrôlée par l’hémisphère gauche, tient la baguette. Elle bat la mesure, donne le rythme. Elle correspond à la pensée logique, rationnelle. La main gauche, contrôlée par l’hémisphère droit, indique les nuances, l’expression, le phrasé. Elle obéit aux fluctuations du cœur, à la sensibilité, à l’intuition et à l’imagination. Auparavant, j’étais clairement du côté de la main droite. Avec ma métamorphose intérieure, soutenue par la prière, j’ai appris à diriger pleinement avec les deux mains. Ma main gauche aujourd’hui s’exprime toute seule. Je n’ai même pas besoin d’y penser.

Vous parliez tout à l’heure de dimension maternelle. Herbert von Karajan déclarait : « Pour moi, le chef d’orchestre, c’est le père »…

C’est une vieille conception, machiste, qui exprime bien sa personnalité tyrannique et la nature de son orchestre issu du XIXe siècle, porteur de toute une tradition autocratique. Par rapport à cela, la spiritualité orthodoxe m’a appris à déplacer mes exigences. Au lieu d’être obnubilée par une perfection purement esthétique et abstraite – l’intonation ou la mise en place rigoureuse – j’ai cherché à donner plus d’expression à mon discours musical, dans la douleur, la joie ou simplement le sens. Dès lors, j’ai pris davantage en compte les musiciens, avec tout ce qui fait leur humanité, leurs faiblesses et leurs qualités. J’ai moins imposé mon point de vue d’en haut, de manière technique et autoritaire. J’ai mieux écouté les propositions de l’orchestre. Dès que j’ai commencé à aimer les gens en face de moi, tout s’est transformé. La direction d’orchestre s’est muée en vraie relation, avec des hommes et des femmes incarnés et vivants. Les répétitions et les concerts sont devenus un travail commun, tissé de partages et d’échanges.

Pour moi, la dimension maternelle du chef d’orchestre est notamment liée à sa fonction pédagogique. Pour faire ce métier comme je l’entends aujourd’hui, il faut avoir non seulement le goût de réunir des talents, mais aussi le désir de mettre en valeur les autres et de leur donner confiance en eux-mêmes. L’enjeu est double. D’un côté, harmoniser le groupe et créer l’unité entre ses membres. De l’autre, communiquer un enthousiasme, galvaniser et valoriser chaque musicien dans sa singularité, en lui permettant de s’exprimer et en l’amenant à sortir le meilleur de lui-même. Il convient donc d’être à la fois dans le plein contrôle de ce qui se passe et dans l’ouverture à ce qui peut émerger de la sensibilité, du charisme et de l’interprétation des musiciens.

Des qualités incarnées par Claudio Abbado, qui a été pour vous au plan musical ce que le père Syméon a représenté au plan spirituel…

Cette capacité d’ouverture et de réceptivité, c’est effectivement sans doute Claudio Abbado qui me l’a apprise. Nul mieux que lui n’a su faire de la direction d’orchestre un véritable acte d’amour. Il représente pour moi le modèle du chef accompli. A tous égards : par son expression musicale ; l’harmonie parfaite entre sa pensée, ses pulsions et sa gestique ; son équilibre entre puissance et douceur, force virile et délicatesse.

Au cours des différentes années passées à ses côtés comme assistante de l’Orchestre Mozart de Bologne, j’ai compris que pour que l’orchestre soit bon et le concert un moment unique, il fallait en réalité diriger moins. A la fin du dernier concert que j’ai dirigé devant lui, Abbado est venu m’embrasser. Il était content, mais il m’a dit : « Est-ce que tu permets que je te donne un conseil ? Dirige moins, laisse-les faire. » Et il avait raison. Plus on a des musiciens de grande qualité, plus c’est facile, évidemment. C’est ce que je vis maintenant avec mon propre Orchestre Mozart, démarré en 2011. L’échange est simplement fantastique, parce que l’écoute réciproque est totale. Les musiciens se parlent, se regardent, s’écoutent en interaction avec moi. Il n’y a plus de hiérarchie entre nous, mais des métiers différents qui se respectent. Plus de rapports de force non plus, mais une immense complicité. Je n’ai en rien l’impression de perdre mon autorité, mais au contraire de me nourrir en permanence de leur talent. Je ne me sens jamais débordée. Je sais exactement à quel moment il faut intervenir. Et eux sont là à guetter la plus petite nuance, le moindre geste qui les fera aller vers quelque chose d’encore plus profond, sensible, expressif. Lâcher sur la technique, sur des choses qui sont très instrumentales, me permet d’être là. Simplement. Totalement. Juste pour la grâce… Quand cela se passe, c’est magique. Tout vibre d’une attention partagée. Le concert devient une forme de transe collective.

Une expérience du sacré…

Oui. On découvre alors que le sacré en musique n’est pas limité aux catégories que les historiens ont définies. Il existe une musique dite « profane » qui est en réalité aussi « sacrée » que la musique liturgique. Pensez aux œuvres de Bach, Arvo Pärt ou Mozart. Dans Les noces de Figaro, l’air de Suzanne sous les marronniers, où elle exprime son amour et son désir avec une tendresse infinie, c’est pour moi quasiment ontologique. L’orthodoxie m’a enseigné que Dieu est partout présent. Dans tout. Tout le temps. Il n’y a pas un temps pour la prière et un autre où l’on serait quelqu’un d’autre. Tout finalement dépend de la manière d’être, de s’exprimer et de vivre.

Dans les Evangiles, les attitudes intérieures qui constituent les clés de cette présence à la Présence sont les Béatitudes. « En marche les doux, car ils recevront la terre en héritage »…

Le père Syméon parlait beaucoup de la douceur, en particulier de la douceur du Saint-Esprit. Un jour, il m’a bien embarrassée en me disant : « Vous êtes la personne la plus douce que je connaisse. » Je lui ai répondu : « Ce n’est pas difficile, je n’ai aucun mérite, puisque mon métier me donne l’occasion d’exorciser toute la violence que j’ai en moi. Du coup, dans ma vie quotidienne, il ne reste plus que la douceur. J’ai peut-être même tendance à en rajouter pour me faire pardonner l’autre facette de ma personnalité. »

J’ai beaucoup réfléchi sur cette douceur, sans savoir quoi en faire. Peu à peu, j’ai appris que la douceur n’était pas la mollesse ou la mièvrerie. Elle est même en réalité l’inverse, elle n’exclut pas la rigueur. La douceur est un mode d’être – ferme et calme – qui ouvre un espace où l’autre peut s’exprimer et venir vers vous. C’est une façon de créer un espace commun par une écoute attentive qui permet à l’autre de se livrer davantage, donc de donner davantage. L’apprentissage de la douceur comme source de la vraie autorité m’a aidé à me réconcilier avec ma féminité.

L’engagement dans la cité

De 2004 à 2009, vous avez été députée au Parlement européen. Pourquoi vous êtes-vous engagée politiquement ? Quels liens y a-t-il avec votre cheminement spirituel ?

La métanoia à laquelle nous appelle le Christ nous invite à penser moins à notre ego et à travailler davantage pour les autres. C’est ce que mon père m’a dit en mourant : il faut être dans l’amour. Quand on veut répondre à sa soif spirituelle, quand on est taraudé par le désir de vivre pour aimer et être aimé, le besoin de plénitude intérieure devient plus important que le reste : la revanche sociale, le combat pour faire sa place, l’envie de gagner de l’argent et d’être célèbre. A un moment donné, j’ai refusé que la musique remplisse la totalité de mon existence, que ma vie s’y réduise. J’aspirais à sortir d’une forme de monoculture.

Je n’ai à vrai dire jamais eu d’ambition politique. Ma parenthèse au Parlement européen n’est pas le fruit d’une volonté, mais d’un concours de circonstances. Un ami membre de l’UDF m’a sollicitée – alors même que je n’avais jamais voté François Bayrou – et je me suis laissé tenter. Avec d’autant plus d’entrain que je me sens européenne de cœur. L’expérience a été passionnante, car elle a été l’occasion d’une ouverture extraordinaire sur les affaires de la cité et les problèmes de l’humanité. Elle n’a cependant pas toujours été facile, étant donné les luttes d’ego et les jalousies qui règnent dans le monde politique, l’absence de vrai débat de fond trop souvent sacrifié sur l’autel des beaux discours et des calculs électoralistes. Cela m’a conduit à travailler en toute indépendance, sans trop me soucier des partis, y compris du mien que j’ai quitté au bout de deux ans à cause du manque de démocratie interne et de sérieux problèmes d’organisation.

Je me suis engagée notamment pour le droit à l’avortement, la création d’un espace européen de l’adoption internationale et pour l’amélioration du statut social des artistes. La culture n’est pas un luxe qui viendrait après le nécessaire. Il est en ce sens essentiel de lui redonner une place centrale dans la société. Non comme une valeur marchande, mais comme un élément essentiel de la conscience. L’état culturel et spirituel des hommes et des femmes constitue pour moi le soubassement des évolutions historiques. L’épanouissement d’un être vers sa plénitude passe en partie par l’émotion artistique. Le développement de celle-ci suppose un élargissement non seulement de l’offre, mais des pratiques. Et cela dès la maternelle.

Vient alors le projet qui vous occupe actuellement, la création en 2011 de votre propre orchestre, le Paris Mozart Orchestra, dans la même veine d’inspiration que celui que vous avez monté avec Abbado à Bologne…

Il y a des moments où l’on sent que sa vie prend sens, que les fils patiemment tissés se nouent, que tout s’unifie, s’harmonise : le professionnel et le personnel, l’artistique et le politique, l’esthétique et le social. C’est ce que je vis maintenant avec cet orchestre. Il n’y a plus de cloison : je peux être moi-même sans plus avoir à jouer un rôle. C’est à la fois apaisant et euphorisant.

L’orchestre – non permanent et non syndiqué, donc libre et souple – réunit des musiciens de haut niveau qui partagent les mêmes affinités. Tout le monde, chef compris, est payé de la même manière. Notre vocation est de faire tomber les barrières, d’ouvrir la musique dite « classique » à plus de mixité sociale et de partage, en la transmettant à des couches de la population qui n’y ont pas accès, via des concerts dans les écoles de banlieue, les prisons, les hôpitaux et les maisons de retraite.

Je retrouve, en l’élargissant, un axe qui a toujours été au cœur de mon parcours : initier le jeune public à la musique. Je l’ai fait à plusieurs reprises, en collaboration avec l’Education nationale. J’ai ainsi monté « la petite Flûte enchantée» d’après Mozart à Lyon et West Side Story au Théâtre du Châtelet. Il y avait parfois jusqu’à 700 enfants dans la salle, dont certains venaient de zones défavorisées et n’avaient pas de dons musicaux particuliers. Ils étaient si passionnés, acharnés, assidus qu’on entendait les mouches voler.

A chaque fois, la même évidence s’impose : danser, chanter, faire de la musique aident à la réunification du corps, de l’âme et de l’esprit. Plus un enfant est libre dans son corps et dans son esprit, plus il est réunifié, et mieux il peut apprendre les autres choses. La beauté ne suffit sans doute pas à « sauver le monde », mais l’art est un moyen de sauver l’étonnement. Il éveille et cultive en nous la faculté d’émerveillement qui, avec la passion et la douceur, permet de créer un art de vivre.

Propos recueillis et mis en forme par Michel Maxime Egger. Une version réduite de cet entretien a été publiée dans La Chair et le Souffle, Vol. 8, No 2, 2013.




[2] Suisse d’origine, l’archimandrite Syméon (1928-2009) était le fils spirituel et le traducteur de l’archimandrite Sophrony (voir note 1) qu’il avait suivi en 1958 pour fonder le monastère Saint-Jean-Baptiste. Il a contribué à faire de celui-ci l’un des hauts lieux de la spiritualité orthodoxe en Occident.

[3] Popularisée par les Récits d’un pèlerin russe, la prière de Jésus est l’un des éléments clés de la spiritualité orthodoxe. Son origine remonte aux Pères du désert des ive et ve siècles. Fondée sur l’invocation répétée du nom de Jésus-Christ associée au rythme du souffle, elle vise à réunifier l’intellect et le cœur.