10 fév 2017

La personne au centre de l’école de demain

Antonella Verdiani, le 10.02.2017

Il n'y aura pas de transition vers un nouveau paradigme sans une nouvelle conscience. Un renouveau éducatif est donc incontournable. D’innombrables initiatives foisonnent actuellement dans le monde, qui réinventent l'école de demain, bien au-delà des pédagogies alternatives les plus connues comme Steiner ou Montessori.

Qu’avez-vous fait de plus grand par amour ?

Mettre au monde mes trois enfants de manière non violente, sans péridurale et dans un environnement non médicalisé. Je trouve qu’il s’agit d’une belle façon de venir au monde, qui représente aussi un acte d’amour pour moi-même. Ensuite, dans cette même logique, j’ai souhaité donner à mes enfants une éducation qui les respecte et n’ai pas voulu leur imposer un système éducatif violent.

Pour vous, quelle est la différence entre élever et éduquer un enfant ?

Les deux mots sont parfois sources de fausses interprétations. Le mot « élever » peut en effet rappeler l’élevage d’un animal. Mais étymologiquement, élever signifie chercher à faire grandir, aller vers le haut. Dans un contexte scolaire, cela renvoie à mon sens à une élévation des consciences.

Lorsque le mot éduquer s’entend dans un sens d’élévation des consciences, il est synonyme d’élever. Mais malheureusement, aujourd’hui éduquer signifie plutôt instruire, ce qui pour moi diffère du vrai sens que devraient porter l’école et l’éducation.

La personne au centre plutôt que le savoir

Quelles sont de ce fait les implications pour la mission des enseignants du 21ème siècle ?

Un enseignant engagé se doit de faire du mieux qu’il peut pour entretenir une relation consciente et la plus correcte possible avec les élèves, les enfants, en bref tous ceux avec lesquels il se situe dans un acte de transmission de savoirs et de connaissances. Cela signifie d’abord pour lui de se former à ce qui est aujourd’hui à sa disposition en termes de pédagogie et de développement personnel, dans l’optique d’une amélioration de la communication avec les élèves.

En France, on ne forme pas les enseignants à la pédagogie active, ce qui les laisse démunis lors de leur entrée dans le monde de l’éducation. La formation à ce type de pédagogies permettrait d’accorder davantage d’importance à la relation avec l’élève et impliquerait une plus grande vigilance pour les enseignants qui devraient sans cesse se remettre en question.

Vous êtes l’auteur de Ces écoles qui rendent nos enfants heureux (aux éditions Actes Sud), un livre qui fait le tour du monde de ce qui existe de mieux en matière d’éducation innovante dans les écoles publiques ou privées. Pourquoi les pédagogies « traditionnelles » s’occupent-elle seulement de fournir un bagage de connaissance sans réellement s’intéresser à l’épanouissement de l’enfant ?

Tout simplement parce que les écoles traditionnelles et officiellement choisies par le système sont généralement basées sur une toute autre vision de l’éducation qui considère qu’éduquer, c’est instruire et qu’au centre de l’acte éducatif se trouve le savoir et non l’enfant. En tant qu’enseignant, pour que l’on considère que j’ai accompli mon travail, il me suffit d’instruire les élèves et de leur faire ingurgiter des connaissances et des savoirs. Tant pis s’ils oublient tout dès le lendemain, et peu importe ce qu’ils feront de ce qu’ils ont acquis !

Au centre des méthodes pratiquées dans ces écoles dites « différentes » ne se trouve plus le savoir, mais l’élève, l’enfant, la personne à laquelle on dispense une éducation intégrale, holistique et globale, avec la prise en compte d’aspects non plus seulement purement intellectuels, mais aussi de bien-être physique, psychologique et même existentiel.

L’école traditionnelle ne prend pas en compte ces multiples dimensions, c’est pourquoi de nombreuses écoles existent et se développent en dehors de l’éducation nationale. Certaines sont privées, mais des démarches alternatives existent également au cœur du système public où certains enseignants profitent de leur liberté pédagogique pour instaurer des pédagogies actives.

Un véritable foisonnement d’initiatives voit actuellement le jour en France dans l’optique d’un renouveau éducatif, mais également en Suisse avec l’arrivée de la mouvance de l’Ecole démocratique. Ces expérimentations, qui aujourd’hui vont bien au-delà de la pédagogie Steiner ou Montessori, donnent le signal d’un certain mécontentement émanant des enseignants et des parents d’élèves.

 

Pédagogies actives et « différentes »

Les pédagogies actives ont pour objectif de mettre l’élève au centre du processus éducatif en le rendant acteur de ses apprentissages, capable de construire ses savoirs par un processus de recherche qui l’autonomise. Si les courants les plus connus en Europe sont Montessori, Freinet ou Decroly, aujourd’hui ces pédagogies sont revisitées par des outils de développement personnel et professionnel innovants, tels les nouvelles technologies à l’école (TIC), la CNV, la médiation, le yoga et la pleine conscience, dont les bénéfices sont reconnus par la recherche en neurosciences. Petit lexique pour s'y retrouver.

 

Vers un libre choix

Dans la pratique, qu’est-ce qui peut être fait avec les élèves pour améliorer le vivre ensemble ?

De nombreuses possibilités existent. Tout d’abord, les écoles peuvent mettre en place des formations à la médiation par les pairs afin que les élèves bénéficient de clés pour résoudre les conflits entre eux. Ce type de formation intègre également les enseignants, ce qui permet d’instaurer un projet collectif au sein de toute l’école.

Un autre exemple concerne la Communication Non Violente (CNV), à laquelle de nombreux professeurs ont recours dans leurs classes sans forcément l’afficher comme tel. En Suisse comme en France, des formations à la CNV existent et attirent des enseignants qui souhaitent la pratiquer au quotidien.

Enfin, il existe pour les écoles des formations à la Pleine conscience, ce qu’on appelle aussi la méditation laïque. Ces pratiques, consistant à porter toute son attention sur le moment présent, activent et renforcent les capacités de concentration. En outre, les enfants en bénéficient grandement ; elles apaisent l’agressivité et, plus étonnamment, influencent positivement l’apprentissage et l’acquisition des autres compétences telles que l’écriture et la lecture.

L’un des freins au développement de ces écoles alternatives reste leur prix. Comment y remédier ? L’Etat devrait-il les soutenir financièrement ?

Je rejette la volonté de renforcer le clivage entre public et privé, et je préfère raisonner en termes de coûts pris en charge par l’État pour l’école. En France, un écolier coûte entre 5000 et 8000 euros par an. On pourrait alors se demander : pourquoi avec cet argent ne donne-t-on pas la possibilité aux parents d’exercer leur liberté de choix ? Pourquoi, par exemple, ne pas introduire des pédagogies actives dans les écoles publiques et y former les enseignants ? Ce type de pédagogie doit sortir des privilèges et devenir accessible à tous. Des exemples concrets existent, représentés par des écoles publiques qui adoptent la pédagogie Montessori ou des écoles privées qui pratiquent des prix tout à fait abordables.

Pensez-vous qu’en 2040, l’éducation alternative aura évolué ? Si oui, vers où ?

Pour 2040, j’espère davantage de liberté sur le plan pédagogique, tant pour les enseignants que pour les parents. Une telle liberté renforcerait l’accessibilité à des pédagogies différentes, mais permettrait aussi un libre choix des parents concernant l’éducation de leurs enfants en tenant en compte aussi du fait que les pédagogies alternatives comme celle de l’école démocratique ne conviennent pas à tous. Je pense donc qu’en 2040, nous pourrions évoluer dans un environnement qui laisse la place à cette liberté, grâce à laquelle les parents pourraient accorder davantage d’importance à la connaissance globale de leurs enfants et pas uniquement à l’apprentissage par cœur.

Article paru dans CH 2040: 80 visions d'experts pour imaginer la Suisse de demain, NiceFuture, No 2/2016.