28 fév 2016

Transition et quête de cohérence

Emeline De Bouver, le 28.02.2016

« Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde ». Cette maxime de Gandhi est le sésame du mouvement de la transition. Celui-ci se déploie entre deux pôles. D’un côté, l’expérimentation de modes de vie écologiques et solidaires. De l’autre, la transformation intérieure et « existentielle » qui prend en compte le centre le plus profond de la personne.

Le mouvement de la transition articule changement social, individu et organisation sociale à l'inverse des grands métarécits du xxe siècle : le changement part ici du sujet, il ne repose pas en première instance sur un bouleversement de la structure sociale. Parmi les adeptes de la simplicité volontaire ou des villes en transition, parmi les GACeurs ou les consom’acteurs, les « créatifs culturels »[1] ou les permaculteurs, rares sont ceux qui n’associent pas la transition à la célèbre maxime de Gandhi : « Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde. »

Pour ces personnes, ce slogan traduit adéquatement l’idée selon laquelle la transition vers une société écologique, conviviale et solidaire passera par la mise en pratique des valeurs qui lui sont liées, par le développement d’existences guidées par un principe de cohérence, par la transformation de la culture, des pratiques et des cœurs. Il ne s’agit plus de se concentrer sur la société utopique comme le proposait Marx, mais bien de mettre en priorité l’accent sur la personne utopique. C’est le sujet qui, en évoluant, changera la société : « Vouloir changer le monde et faire mieux et inventer un système clé en mains. Je trouve ça c’est vraiment de l’utopie […] Il faut se changer soi-même » (Entretien avec Kevin)[2].

Contrairement au militant marxiste que l’inéluctable marche de l’histoire orientait vers des objectifs clairs et planifiables, celui qui s’engage dans la transition se refuse bien souvent à considérer que la société de demain puisse faire l’objet d’une telle planification[3]. En raison d’un certain flou revendiqué et explicité concernant les objectifs, les acteurs de la transition seront encouragés à mettre l’accent sur les processus. La dichotomie classique des fins et des moyens s’y trouve pour ainsi dire dissoute. S’engager dans la transition exprime principalement la tentative d’accompagner la transformation de chaque existence et de mettre en place une organisation sociale qui permet et encourage cette transformation.

Malgré ces traits partagés, on constate cependant une certaine hétérogénéité des pratiques et des valeurs conçues comme prioritaires au sein de ce mouvement. L’usage du slogan gandhien précité, a priori consensuel, traduit en réalité différentes compréhensions du changement social et différentes conceptions anthropologiques ‑ c’est-à-dire conceptions de ce qui caractérise et constitue le sujet humain. Deux de ces conceptions en particulier peuvent être contrastées.

« Le personnel est politique »

Dans la simplicité volontaire, l’usage le plus fréquent de la maxime de Gandhi s’apparente à celui que les féministes faisaient du slogan « le personnel est politique ». Il traduit l’importance que le principe de cohérence revêt pour les adeptes de cette démarche. La cohérence que nous qualifierons ici d’écologique est définie comme une adéquation des discours et des pratiques : il s’agit pour les militants de « pratique[r] ce qu’ils prêchent »[4]. Participer à la transition vers une société écologique, conviviale et solidaire, c’est donc modifier son mode de vie pour incarner cet engagement dans chacun de ses gestes et comportements quotidiens.

Il s’agit « d’être exemplaire par rapport à ce qu’on dit » (Entretien avec Oscar). « Ce n'est pas seulement la distinction entre domaine public et domaine privé qui se trouve remise en question ; c’est le personnel, l’individuel, l’intime qui sont mis au nombre des enjeux collectifs »[5]. La consommation est par conséquent un domaine central : le lieu où la cohérence peut s’observer à travers les petits gestes écologiques. Consommer bio, de saison, local ou équitable, désencombrer son temps et son espace, disposer d’une toilette sèche, ralentir, travailler à temps partiel, etc., sont vus comme autant de pratiques de « résistance ordinaire »[6] qui permettent d’incarner cette transition.

« L’existentiel est politique »

Rendre l’individuel, le personnel et l’intime porteurs d’une dimension politique constitue un défi que la majorité des « simplicitaires » embrassent. Pour toute une série d’entre eux, cependant, l’usage de la maxime « soyons le changement que nous voulons voir dans le monde » inclut un aspect supplémentaire : la dimension existentielle ou intérieure. Il ne s’agit pas uniquement pour eux d’expérimenter des modes de vie écologiques et solidaires, il s’agit également de rendre son « intériorité citoyenne »[7], de s’engager dans une transformation intérieure et « existentielle ». Une transformation « existentielle » au sens où elle concerne les grandes questions du sens de la vie et de la finitude humaines, de la liberté et des relations humaines, et au sens où elle touche le « centre le plus profond de la personne humaine »[8].

Alors que la cohérence écologique dont il était question précédemment demande une rationalisation des pratiques, un calcul et une réduction de son empreinte sur l’écosystème, la quête existentielle de cohérence suit une toute autre logique. Il ne s’agit pas de réfléchir pour se remettre en question, mais bien de développer une attention à ses ressentis, ses émotions et aux forces inconscientes qui nous traversent. Le travail intérieur vise à se rendre disponible à l’écoute de la Vie[9] en soi. L’horizon de la cohérence dans cette optique existentielle, souvent appelée aussi alignement, requiert du sujet qu’il se libère de ses croyances limitatives, de ses peurs et entraves intérieures. La cohérence visée est par conséquent principalement un processus intérieur. Si celui-ci doit être visible, il est alors attendu une sorte de paix ou calme intérieur, un détachement par rapport aux difficultés et donc une attitude positive et optimiste.

La mise en lumière de ces deux conceptions de la cohérence, qui sous-tendent deux rapports à l’action spécifiques, est importante pour comprendre et évaluer les différents impacts politiques potentiels des acteurs de transition. Elle est importante également pour comprendre pourquoi la quête de cohérence conduit certains acteurs de la transition au déploiement de leurs pratiques et participations militantes, alors que chez d’autres, elle semble produire l’effet inverse et entraîner une attitude que certains analystes qualifient de repli individualiste.

Deux anthropologies de la transition

À partir de ces deux conceptions de la cohérence, se dessinent en creux deux figures de l’acteur de la transition qui se fondent sur deux anthropologies assez différentes.

À une extrémité du spectre, nous avons un sujet caractérisé principalement par sa capacité d’action (ses œuvres, ses savoir-faire) et sa capacité de réflexion (ses idées, ses savoirs). Dans cette conception, le sujet est un être agissant et pensant qui dispose d’une liberté intérieure faible sinon inexistante, mais qui est vu comme capable de modifier son environnement familier et son mode de vie. Pour expliquer la manière dont son action s’insère dans un mouvement collectif, le sujet s’appuie notamment sur l’idée que le processus de mondialisation a resserré les liens de notre interdépendance mutuelle. Proche de la métaphore du battement d’ailes d’un papillon capable de déclencher un tsunami, le « simplicitaire » pense qu’à partir des modifications substantielles de son mode de vie, le sujet peut être à l’origine de changements plus larges grâce à l’essaimage et la contagion. Ces dynamiques de diffusion sont vues par les « simplicitaires » comme les plus efficaces pour entraîner un changement de société radical et durable.

À l’autre extrémité du spectre, nous avons un sujet caractérisé principalement par ses passions, ses émotions (son cœur et sa psyché), son savoir-être et sa capacité de reliance au Tout, à la Vie, à l’Univers (son âme). Le sujet est d’abord intériorité. L’intériorité est ce qui le relie aux autres et au collectif, elle est le lieu où peut s’ancrer la citoyenneté, parce qu’elle est ce qui est commun à tous les sujets. Pour s’insérer dans un mouvement collectif, le moyen valorisé n’est pas ici l’association ni la contamination, mais bien le sentiment d’interdépendance et le sentiment d’appartenance à une commune humanité et à une planète partagée.

C’est quand il prend conscience au plus profond de lui-même qu’il n’y a pas de séparations entre lui et l’autre, entre lui et le monde, quand il prend conscience que tout est relié, que le sujet est jugé capable de devenir lui-même et, par le même mouvement, de servir le commun. « On est tous liés […] les petits atomes partout […] tout est lié. […]  c’est une vue de l’esprit qu’on est séparés, on est tous liés donc ma croyance est très claire, que quand moi je fais quelque chose ça a un impact sur le reste. Même si je ne le vois pas et même si je ne le sais pas » (Entretien avec Sophie).

Entre ces deux extrêmes, se trouve un continuum qui oscille entre pratiques de développement personnel, pratiques de sensibilisation, pratiques d’intelligence collective et pratiques écologiques et solidaires[10].

Redéfinition de l’engagement et du désengagement

Le fait de concevoir le personnel et l’existentiel comme des lieux où se donnent à voir des choix et engagements politiques, entraîne la mise en question de la distinction classique entre engagement et désengagement. En effet, la prise en compte des définitions du politique présentes sur le terrain suggère la nécessité de redéfinir l’intensité de l’implication politique à partir d’autres indicateurs que ceux qui se fondent uniquement sur la participation, la quantité d’activités menées de front et le nombre d’actions collectives réalisées. Quelle que soit l’anthropologie dans laquelle s’enracinent leurs pratiques, les « simplicitaires » attribuent un rôle politique au ralentissement, à la simplicité et par conséquent à ce qui est majoritairement qualifié de repli, de retrait, de désengagement ou de vide.

Du point de vue de la cohérence écologique, réduire, ralentir et même s’arrêter fait partie des comportements valorisés. « Moins c’est mieux », notamment parce que cela signifie moins de trajets qui engendrent pollution, solitude (absence de vie locale, de solidarité de proximité) et stress, des déplacements moins rapides (avec des moyens de transports moins énergivores que la voiture ou l’avion), moins d’activités pour garder du temps nécessaire à la mise en place et la pratique d’une vie désencombrée (temps pour trier, fixer ses priorités, évaluer ses choix, etc.).

Du point de vue existentiel, la retraite ou le retrait ponctuel de la vie active sont considérés comme faisant partie intégrante du processus de transformation de soi et de transformation du monde. Des phases de repli, de méditations, de silence sont considérées comme nécessaires au recentrement. Par ailleurs, le fait d’être centré ou aligné est considéré comme la condition d’un impact juste sur le monde : « L’isolement ne veut pas dire qu’on n’a pas d’impact sur le monde. Mais c’est toujours ces phases alternées de retraite et d’action, de retraite et d’action, de retraite et d’action… (entretien avec Arnaud).

Vers un sujet complexe

Le mouvement de la transition est loin de constituer une réalité homogène. Il est loin de s’enraciner dans une anthropologie unique ou de rendre compte d’une conception monolithique du politique. L’omniprésence dans les discours de la notion de cohérence et l’usage répété de la citation gandhienne nous fournissent cependant des indications pour comprendre les conceptions qui s’y côtoient et s’y articulent.

C’est précisément dans cette articulation que se loge l’une des richesses et promesses du mouvement. En effet, la transition ne nécessite-t-elle pas une vision la plus complète possible du sujet qui serait à la fois émotion, intuition, inconscient mais aussi savoirs, savoir-faire, actions et mouvements ? Ce sujet permettrait d’envisager une transition qui s’appuie à la fois, d’un côté, sur des actions collectives, de la résistance au quotidien et une ascèse, et, de l’autre, sur le sentiment d’interdépendance et d’appartenance à une réalité partagée ainsi que sur des moments de déconnexion de la frénésie capitaliste ‑ moments de retraits, de contemplation ou d’émerveillement.

Sociologue, Emeline De Bouver est l'auteur d'une thèse de doctorat intitulée L'existentiel est politique (Université catholique de Louvain, 2015). Elle a publié Moins de biens, plus de liens (Editions Couleur, 2009).




[1] Ray PH and Anderson SR. (2000), The Cultural Creatives: How Fifty Million People Are Changing the World, New York: Three River Press.

[2] Notre enquête se base sur 60 entretiens qualitatifs auprès de « sympathisants simplicitaires », de « simplicitaires partiels » et de « simplicitaires complets ». Voir Elgin D. and Mitchell A. (1977), « Voluntary Simplicity », Sausalito: The CoEvolution Quarterly. Les extraits illustrant le propos de cet article en sont tirés. L’italique est utilisé pour mettre en évidence des expressions récurrentes dans les entretiens.

[3] Arnsperger, C. (2009), Ethique de l’existence post-capitaliste, pour un militantisme existentiel, Paris: Cerf, p.181.

[4] Grigsby M. (2004), Buying Time and Getting By: The Voluntary Simplicity Movement, Albany: State University of New York Press, p.6.

[5] Picq F. (1995), « Le personnel est politique. Féminisme et fort intérieur », in : Haroche C (ed.), Le for intérieur, Paris: Presses Universitaires de France, p. 341.

[6] Dobré M. (2002), L'écologie au quotidien: éléments pour une théorie sociologique de la résistance ordinaire, Paris: L'Harmattan.

[7] d'Ansembourg T. (2008), Qui fuis-je ? Où cours-tu ? À quoi servons-nous ? Vers l'intériorité citoyenne, Québec: Les éditions de l'Homme.

[8] Barrett W. (2011), Irrational man: A study in existential philosophy, New York: Random House LLC, p.20.

[9] De nombreux termes sont utilisés dans les entretiens pour référer à une réalité transcendante tels la Vie, l’Univers, le Tout et parfois même Dieu. Nous ne pouvons le discuter ici parce que ce n’est pas le propos de l’article mais même si certains des discours et certaines des pratiques des simplicitaires sont proches des pratiques religieuses, le mouvement de la transition ne peut être assimilé à un mouvement religieux.

[10] L’idée de ce continuum est inspiré du travail de Koestler qui trace celui-ci entre la figure du « Yogi » et du « Commissaire » (Koestler A. (1946), Le Yogi et le commissaire, Paris: Calmann-Levy) et du travail de Arnsperger qui appelle à la rencontre de ces deux anthropologies par le concept de « militant existentiel » (Arnsperger C. (2009) Ethique de l’existence post-capitaliste, pour un militantisme existentiel, Paris: Cerf).