26 aoû 2016

Université du Nous : un outil au service du vivant

Christine Kristof-Lardet, le 26.08.2016

Construire le monde nouveau que nous souhaitons voir advenir suppose d’entrer dans de nouveaux modes de fonctionnement et de coopération. Parmi les diverses propositions qui émergent aujourd'hui, l’« Université du Nous » (UDN) nous invite à explorer des pistes novatrices pour réapprendre à vivre et à faire ensemble en harmonie.

Dans notre époque en ébullition, nous sommes nombreux à nous engager dans des projets collectifs propres à favoriser la transition vers ce monde auquel nous aspirons. De multiples initiatives fleurissent chaque jour, comme l’annonce d’une aube nouvelle, gonflées de sève, d’enthousiasme et de nobles idéaux : des écovillages, des collectifs citoyens, des mouvements pour l’écologie ou pour la paix… Mais nombreuses aussi sont les désillusions face à ce qui se révèle être, au bout du compte, notre incapacité – ou notre manque d’expérience, à vivre et à faire ensemble. Même si au départ nous partageons les mêmes valeurs et les mêmes objectifs, nous nous retrouvons démunis face aux problèmes relationnels ou organisationnels qui finissent souvent par avoir raison des plus beaux projets. Les écueils sont multiples : malentendus nés d’une communication déficiente, gouvernance flottante, prises de pouvoir abusives ou tout simplement de ce que Pierre Rabhi appelle le PFH, le « putain de facteur humain » qui peut cependant être transformé en « précieux facteur humain ».

Comment accorder nos violons…

Malgré notre désir profond, nous constatons ainsi que jouer une symphonie en musicien débutant ne va pas de soi. Sans chef d’orchestre, sans partition commune, sans travail personnel et sans l’écoute des autres, chaque instrument voudra jouer sa propre mélodie et rendra le concert impossible. Nous ne pourrons « accorder nos violons » et construire ce monde d’harmonie qu’en acceptant de fendre la coquille de nos habitudes et de nous laisser accompagner par des personnes expérimentées. Des précurseurs travaillent à défricher le terrain des possibles et à élaborer des outils adaptés aux défis de notre temps. Parmi eux, l’Université du Nous nous invite à expérimenter des propositions innovantes résultant d’un long travail de réflexion et d’expérimentation sur le chemin du vivre et du faire ensemble.

 

« La vie est une création qui me dépasse et dont je fais partie. Je ne suis pas ici pour la contrôler ou la dominer, mais pour l’accompagner et l’honorer. »
Parole de l’Université du Nous

 

L’Université du Nous (UDN) propose des formations de trois jours en résidentiel : « les Ateliers du Nous » (AdN). Ils se déroulent le plus souvent dans des écovillages, des lieux alternatifs ou en nature[1]. Durant ces ateliers, les participants sont invités à découvrir une palette d’outils du faire ensemble – gouvernance écologique, aide à la décision, élection sans candidat, gestion de conflit, intelligence collective… – tout en les expérimentant in vivo au sein du groupe. L’un des fondements de l’UDN est de considérer toute forme d’organisation – à commencer par les structures humaines – comme un système vivant possédant ses propres équilibres et sa propre dynamique. De fait, elle cherche avant tout à respecter ces systèmes dans leur intégrité. En ce sens, chaque séminaire proposé par l’UDN est un voyage unique. Le navire sur lequel s’embarquent les passagers ne va pas là où le vent souffle le plus fort, ni là où le capitaine souhaite aller, mais là où les vents, les courants et les marées le conduisent, sous l’œil avisé de l’équipage. Dans ce genre de voyage, la destination finale n’importe pas plus que la façon d’y arriver.

Les premiers pas…

La navigation en eau profonde ne commence qu’une fois les cadres de sécurité posés : la bienveillance (pour soi, pour l’autre, pour le groupe), l’absence de passage à l’acte (verbal ou physique), la confidentialité, la souveraineté (chacun prend la responsabilité d’exprimer ses besoins, de poser des questions, de faire des propositions ou des objections…), le respect des horaires et l’application des décisions prises en groupes. Le séminaire peut ensuite se dérouler à son rythme, dans une alternance souple et étudiée entre des temps d’enseignement – où sont présentés les principaux outils du vivre et du faire ensemble –, des temps de pratique où ces processus sont expérimentés par des mises en situation concrètes, des temps consacrés au corps et aux sens (avec de la danse, du chi-gong, du yoga, du tai-chi…), des temps ré-créatifs, des temps de silence, des temps en nature, des temps de marche méditative et des soirées artistiques.

La richesse des Ateliers du Nous repose sur la diversité et la complémentarité des approches. Au côté de Lydia et de Laurent, les précurseurs du projet, dotés d’un précieux bagage en matière de psychologie, de coaching et de développement personnel, se rassemblent aujourd’hui une dizaine d’animateurs proposant une palette d’outils élaborés au service du « nous ». L’ambiance de ces journées est à la fois sérieuse, de par l’importance que chacun accorde à la tâche, et détendue, laissant poindre de-ci de-là d’interminables fous-rires. Les tensions ne sont pas rares non plus, mais deviennent au sein du processus les révélateurs des nœuds à résoudre ou d’une vérité qui cherche à s’exprimer.

Fait rare, l’équipe de l’UDN se propose de vivre conjointement avec le groupe tout ce qu’elle propose. Si, par exemple, les animateurs se trouvent à un moment donné en situation de tension, de conflit ou d’indécision, ils pourront le cas échéant se réunir devant les participants pour leur montrer in situ comment eux-mêmes gèrent des problèmes avec les outils étudiés par le groupe. Un exercice impressionnant, effectué sans filet ! Pour réaliser cette performance, l’équipe a développé une grande complicité, un engagement « corps et âme » dans son entreprise et une grande soif d’intégrité et de vérité.

Mode de gouvernance écologique

L’objectif de ces ateliers est d’amener les participants à vivre des situations inhabituelles propres à les sortir de leurs modes de fonctionnement obsolètes et à les ouvrir à d’autres formes de gouvernance. Le mot gouvernance peut faire peur dans un premier si on l’entend au sens de « gouverner ». Si on le comprend cependant au sens de « gouvernail », comme l’outil de navigation qui permet à un bateau de garder son cap, il devient plus « familier ». La gouvernance, telle que définie par l’UDN, est tout simplement le cadre dans lequel nous élaborons et appliquons les règles de notre « faire ensemble ». Elle définit les rôles et les responsabilités de chacun au sein du groupe et régit les modalités de prise de parole, de prise de décision ou de résolution des conflits.

Les modes de gouvernance qui régissent habituellement nos structures s’appuient sur des hiérarchies pyramidales, sur le pouvoir de l’égo dominant, sur les relations de force ou de compétition… Sortir des mécanismes demande un réel effort de conscience et de volonté. Il semble donc crucial pour notre société en construction de s’appuyer sur des outils ayant fait leur preuve ou qui émergent progressivement, tels que la communication non violente, la pratique du cercle, les modes de décision qui offrent un pouvoir équivalent à chacun, les apports de la sociocratie ou de l’holacratie, le forum ouvert tels que le pratiquent par exemple les « colibris ».

Ces méthodes favorisent l’émergence de la créativité individuelle au service de l’intelligence collective, répondent aux besoins de reconnaissance de chacun, apportent un surcroît de sens à l’entreprise dans laquelle nous choisissons de nous investir en stimulant notre intérêt pour la relation humaine. Ils donnent également au projet une dimension supplémentaire : le plaisir.

Pratique en cercle

Parmi ces méthodes, la pratique du cercle est fondamentale. Elle permet d’ouvrir un espace privilégié pour la concertation ou la prise de décision, un espace où la parole peut émerger et les conflits se résoudre dans la bienveillance et la sécurité. Le premier « cercle » proposé dans les ateliers donne le « LA » de tous les autres et met en évidence le soin accordé à l’écoute ; l’écoute des autres, l’écoute du centre, l’écoute de soi et l’écoute de l’univers. Chacun est encouragé à s’exprimer, même de façon maladroite – ce qui, dès le départ, autorise la prise de parole pour ceux qui n’osent la prendre habituellement. En écoutant vraiment l’autre, nous apprenons à le voir tel qu’il est et non tel que nous le formatons inconsciemment, et nous finissons par comprendre que – dans la confrontation des opinions – personne n’a raison, mais que chacun a simplement son point de vue.

L’exercice de « l’anneau central », aussi appelé « météo à la corde » – un outil systémique pratiqué en sociocratie – propose aux participants assis en rond d’expérimenter la prise de parole dans sa dimension physique et énergétique. Chacun est relié à un anneau central par un fil tendu qu’il tire à lui s’il souhaite parler – ou qu’il laisse aller pour permettre la parole de l’autre. Tirer la parole à soi suppose d’exercer clairement une tension sur le fil tendu. De l’autre côté, cette tension est ressenti dans les mains et dans tout le corps. En suivant le mouvement d’appel on répond – ou non – consciemment à la demande de parole de l’autre.

Chaque prise de parole se conclu par un « j’ai dit » et la remise de l’anneau au centre, de façon à permettre à la personne suivante de « tirer » la parole à elle sans avoir à la « voler ». La pratique du cercle est renouvelée en diverses occasions, pour faire la météo du matin par exemple (connaître l’humeur et la prédisposition de chacun), pour régler des questions d’organisation pratique ou encore pour s’initier à la prise de décision par consentement, un autre pilier de ces ateliers.

 

Participation consciente

Pour rester dans une forme de cohérence, l’Université du Nous expérimente la « participation consciente » comme modèle économique de tous ses ateliers. Différent de celui de la participation libre, ce modèle interpelle nos mécanismes de fonctionnement à divers niveaux. Il encourage à changer nos bases de référence et les règles établies, oblige à un questionnement sur notre rapport à l’argent et notre façon d’échanger nos richesses dans un passage à l’acte concret et, enfin, permet de ne rejeter personne pour des questions budgétaires. C’est donc un outil précieux de plus au service de notre transformation individuelle et collective. La remise de l’argent, en euros, se fait à la fin de l’expérience de façon non-anonyme sans justification du don réalisé. Depuis ses débuts, l’UDN a fait le pari qu’une structure pouvait se permettre de vivre de façon pérenne à travers ce modèle économique. La transparence sur les sommes perçues est de mise et permet à chacun de se situer par rapport à l’ensemble.

 

Gestion par consentement

Prendre une décision n’est jamais facile, qui plus est une décision collective. Soit nous nous enlisons dans des palabres interminables, soit nous tranchons dans le vif pour justement éviter ces discussions chronophages. Comment trouver le juste milieu et ne frustrer personne par une décision partiale ? L’UDN estime qu’« une bonne décision est une décision qui respectent les limites de ceux qui devront vivre avec ». A partir de de ce postulat, elle propose un mode de gestion par consentement (où personne ne dit « non ») plutôt que par consensus (où tout le monde dit « oui »). Cela signifie qu’aucune décision ne sera adoptée par le groupe tant que quelqu’un opposera une objection dite « raisonnable ». Une objection raisonnable est une objection que l’on ne fait pas à la légère – mais après un temps de réflexion et de centrage – qui n’est pas une préférence motivée par notre propre confort ou notre plaisir. C’est une objection argumentée qui peut bonifier la proposition initiale en sollicitant la créativité du groupe et qui devient, par là-même, un cadeau pour le « nous ».

Pratiquer ces « exercices » nous amène à traverser de nombreux ressentis liés aussi bien au travail en cours dans le groupe qu’à nos propres mouvements intérieurs. Il n’est pas rare de se trouver dans des situations d’inconfort – de tristesse, de douleur, d’injustice ou d’incompréhension – qui parlent de nos limites, de nos faiblesses, mais aussi de nos richesses. Ces situations nous permettent d’observer nos réactions par rapport à l’autorité, à la contrariété, à la prise de parole de l’autre, d’identifier nos enjeux personnels et de les dissocier de ceux du groupe, de repérer les processus parallèles en cours et d’apporter notre part de vérité tout en restant relié au groupe.

Le cadre de bienveillance proposé nous autorise à lâcher nos peurs un instant (peur du regard d’autrui, peur de dire des bêtises, peur de ne pas être aimé, peur de ne pas être à la hauteur) et à naviguer dans le sens du courant en toute humilité. Les Ateliers du Nous n’ont pas, à proprement parler, de vocation thérapeutique, mais le travail vers le  « nous » amène immanquablement un questionnement sur le « je ».

Ateliers artistiques

Les échanges, formels ou informels, s’intensifient progressivement et les temps artistiques ponctuent les journées d’une saveur particulière. Parmi les ateliers proposés, celui du conte participatif est le plus surprenant. Dans un décor préparé avec les moyens du bord, des acteurs-spectateurs sont invités à co-construire l’histoire qui s’invente sous leurs yeux. Un conteur – qui change à chaque fois – prend la place centrale et demande à l’assemblée des mots qui serviront de trame à son histoire. Il tisse ensuite ce récit avec les aides réparties autour de lui : des musiciens, des souffleurs, des bruiteurs… qu’il sollicite à tour de rôle pour inventer l’histoire.

Les espaces sensoriels font partie intégrante du voyage de l’AdN et permettent une intégration des outils et des expériences vécues en cercle à un autre niveau. Tous les exercices sensoriels et les pratiques artistiques approfondissent les éléments précédemment acquis et ouvrent un autre champ de perception. Le lien avec la nature est capital et ramène l’équipe à la dimension dynamique du pilotage et la gouvernance dite « vivante ».

Les temps off sont précieux pour consolider les apprentissages et les liens qui se tissent autour d’un repas, d’une vaisselle ou d’une nuit sous les étoiles. Le rire, la convivialité, la sincérité, le plaisir d’explorer ensemble dans une même direction donnent envie d’aller plus loin à la rencontre de nos profondeurs et d’être plus intègre et plus vrai dans notre relation aux autres. A ce titre, le Jeu du Tao, un des outils pilier de l’UDN, invite les participants d’une même tablée à vivre une situation de solidarité et de coopération immédiate en proposant à chacun de mettre ses talents au service de la réussite du projet de l’autre et à poursuivre cette aide dans la vie concrète par la suite. L’ensemble de ces outils, proposé en complémentarité par l’UDN, a pour objectif de mettre progressivement notre transformation personnelle au service de la transformation collective.

Changement de regard

Au fil de l’AdN, notre perception change peu à peu. Nous ne regardons plus les autres avec les mêmes yeux, nous n’écoutons plus avec les mêmes oreilles… Des paroles de sagesse, fondées sur un meilleur centrage et plus d’intégrité de chacun, fleurissent au sein du cercle. Nous éprouvons  comme un accroissement de l’intensité avec laquelle nous vivons et plus de respect et de curiosité pour chaque personne que nous croisons. C’est une grande leçon d’humilité. Les plus timides se révèlent entreprenants, les plus ombrageux brillants, les plus égoïstes généreux… loin des « étiquettes » et des possibles « a priori ». Par le jeu des résonnances avec les propos et les idées des autres, nous commençons à déceler une forme de fraternité d’esprit et à pressentir ce « nous » en cours de construction, comme un heureux présage de la transformation du monde.

En fin de séminaire, la question qui émerge souvent est « comment vivre ces valeurs au quotidien et réussir à appliquer ces principes dans les structures dans lesquelles nous sommes investis ? » La tâche semble énorme, et nos (mauvaises) habitudes prêtes à revenir au galop. A première vue, il semble impossible d’imposer ces concepts dans notre quotidien sans soulever un vent de révolte et d’incompréhension. Certains préconisent la technique des petits pas, c’est-à-dire de proposer ponctuellement des ouvertures adaptées aux situations rencontrées, en invitant les autres personnes du groupe à participer à des formations, en proposant de se faire accompagner par l’UDN ou une autre structure travaillant dans la même direction, en diffusant l’information autour de soi. Ce qui est important avant tout est d’avoir goûté à la saveur de nouveaux possibles et de proposer à notre entourage de la partager.

© pour les photographie : Christine Kristof-Lardet

Lire également: UDN: Construire des « nous » actifs et engagés


[1] Il existe également de multiples propositions d’accompagnement pour les structures, les individus ou encore les familles.

[2] L’art de prendre des décisions respectueuses de l’équilibre d’un système vivant