26 aoû 2016

Abbas Kiarostami: « La vérité, c’est la vie »

Michel Maxime Egger, le 26.08.2016

Le cinéaste iranien Abbas Kiarostami est mort le 4 juillet 2016. Nous l’avions rencontré en 1992 à l’occasion de la sortie de Et la vie continue. Un film emblématique de son œuvre magistrale, qui nous conte la renaissance au cœur d'un séisme.

Paradoxe : dévasté par dix ans de guerre avec l'Irak, muselé par un régime islamiste qui frappe d'interdits la représentation, l'Iran connaît depuis 1988 une véritable floraison cinématographique. Avec des hauts et des bas, elle a permis l’éclosion de films de grande qualité et d’auteurs remarquables. Effet de la rareté des divertissements, de l'embargo décrété par les mollahs sur les métrages américains ? Sans doute. Mais il y a plus.

Une énergie purifiée par l’épreuve

Affable, souriant, les yeux cachés derrière des lunettes noires, Abbas Kiarostami, figure de proue du nouveau cinéma iranien, le dit sans ambages : « Les difficultés nous ont obligés à être créatifs, à repenser la nature même de notre travail. On a pris l’habitude de vivre sous pression. Quand il existe des limites, on est poussé à les éliminer. Cela génère une énergie puissante à l’intérieur de nous. Quand l’obstacle a été surmonté, cette énergie demeure, d’autant plus forte qu’elle a comme été purifiée par l’épreuve. En réalité, je crois que c'est incompréhensible pour vous, Occidentaux. Car si ce que vos médias disent de mon pays était vrai, je devrais être mort depuis longtemps. »

Un fossé sépare donc la réalité, vécue de près, et son image, perçue de loin. Subtil, cet écart est au cœur même du cinéma de Kiarostami. Son film Et la vie continue (1991) nous fait revivre, par la fiction, son propre voyage au nord de l'Iran – une région ravagée en juin 1990 par un tremblement de terre qui fit 50 000 morts – à la recherche de deux enfants acteurs d'un précédent ouvrage, Où est la maison de mon ami ?, primé au Festival de Locarno en 1989.

Capter le souffle cosmique

Kiarostami s'interroge : qu'est-ce que la vérité ? Sans pathos ni voyeurisme, sans esthétisme ni sensationnalisme, mais avec humour et tendresse, il nous fait partager son étonnement. Il ne nous montre pas ce que les médias décrivent dans ce genre de catastrophes – l'horreur, la misère, l'hystérie – mais ce qu'ils cachent : la vie qui, instantanément, renaît au cœur même de la mort, la joie qui sourd des larmes et de la souffrance, la solidarité et l’amour qui accompagnent le deuil et la perte, la paix intérieure au sein du chaos extérieur.

Au milieu des décombres, le quotidien reprend ses droits : des êtres qui ont tout perdu et qui n'ont pas fini d'enterrer leurs morts se marient, s'accouplent, font leurs devoirs scolaires, négocient une cuvette de WC, installent une antenne pour suivre la finale du Mondial à la télévision. Micro-histoires au-delà de l’anecdote, gestes quotidiens, émouvants, traversés d'un souffle de vie qui renvoie à la force – cosmique – qui éclate dans les cris d'un bébé, le bond d'une sauterelle, le frémissement du vent dans les arbres et la douce lumière du crépuscule. « Les obligations du deuil, les consolations de la religion sont des inventions humaines. Des mensonges, mêmes. La seule réalité, c'est ce qui nous fait résister à la mort. La vérité, c'est la vie », lâche le cinéaste. A quoi répond la parole d’un vieillard : « Il faudrait mourir et ressusciter. On apprécierait la vie d’une autre manière. »

En quête d’un regard d’enfant

Mais comment filmer la vérité ? La force de Kiarostami, le miracle de son cinéma, c'est de savoir capter les signes, l'énergie, les moindres vibrations de la vie au cœur des choses. Cela, notamment par une esthétique du plan-séquence où tout se joue au tournage, « le montage ne servant qu'à éliminer les erreurs ». Animateur à l'Institut pour le développement intellectuel des enfants de Téhéran, le cinéaste est à la bonne école. « Purs, libres de toutes les représentations qui nous emprisonnent, les enfants sont mes maîtres. Ils m'apprennent à regarder », déclare-t-il. Sobre, simple, à la lisière du rêve et de la réalité, mystérieusement vibrant et lumineux, son cinéma est tout entier dans la quête de ce premier regard, juste, à bonne distance, moral car au-delà de la morale, vrai car inséparable de la révélation du mensonge consubstantiel au cinéma.

A l'heure où l'image, victime de sa prolifération et de sa vitesse, n'est souvent plus que simulacre et simulation, Kiarostami nous prouve deux choses. Que le monde est encore visible et participable dans son évidence, sa présence immédiate. Qu'une image peut encore rendre témoignage à la vie et, d'une certaine manière, rendre la vie aux morts. Son cinéma est en cela un signe d'espérance.

Construire, 1992.