5 nov 2016

Andrzej Wajda : la politique à hauteur de corps

Michel Maxime Egger, le 05.11.2016

Décédé le 9 octobre 2016, Andrzej Wajda était l’une des figures majeures du cinéma polonais. Abordant les questions politiques à travers les corps et les luttes d’ego, il a su donner une dimension universelle et métaphorique à sa critique sans concession des régimes autoritaires de l’Est. Pour preuve, Le Chef d’orchestre (1979).

Pas plus que Fellini dans sa géniale répétition, Andrzej Wajda n'est intéressé par la musique en soi, ni par le processus de la création orchestrale. Même les rapports ardus entre l'art et l'appareil politico-bureaucratique ne sont que secondaires. Pour le cinéaste polonais, l'orchestre est avant tout un prétexte. Un microcosme qui condense toute la richesse multidimensionnelle d'un corps social et toute sa complexité humaine. Un espace symbolique qui lui permet de développer une réflexion en forme d'allégorie sur les ressorts du pouvoir.

La musique-domination

Wajda met en scène deux manières de gouverner et de faire passer chez les autres une volonté personnelle. A une extrême Adam, espèce de Rastignac dictatorial qui considère les musiciens comme de la pâte à modeler à la force de la baguette. Malheureusement pour lui, la matière humaine n'est pas aussi docile qu'il le souhaiterait. Elle résiste et, à l'occasion, peut même se rebeller. Aussi le voit-on s'énerver, exploser de rage, proférer des insultes et hurler avec hystérie contre ses ouailles trop rigides.

Frustré par son existence provinciale dans laquelle il étouffe, il rêve de palmes et de lauriers. Il ne connaît que son arrivisme sans scrupules. Son égoïsme et sa jalousie maladive l'empêchent d’être à l’écoute, d'entendre la voix des autres. Sculpté dans la roche aride de l'ambition la plus démesurée, rien ne le rebute et ne l'arrête. Aucun moyen, aucune compromission. Pas même les courbettes devant les édiles de la cité.

A l'insu des principaux intéressés qu'il couvre de son mépris, il accepte la venue de quelques solistes de Varsovie pour renforcer l'orchestre de sa petite ville qui doit jouer la 5e symphonie de Beethoven à l'occasion du jubilé du célèbre maestro, Jan Lasocki. Car, dans la mesure où le concert sera retransmis à la télévision, les autorités locales ne veulent pas ma­quer de faire de cet événement une opération de prestige susceptible de redorer leur blason aux yeux de la capitale.

La musique-amour

Comme pendant à ce personnage à la fois exécrable et pitoyable, triste victime d'un système technocratique corrompu, se profile précisément Jan Lasocki, le maître illustre à l'acmé de sa gloire. Cet être expérimenté, qui respire la force tranquille et la sagesse, essaie d'abord de créer une relation de confiance avec ses musiciens, de susciter un état de grâce permettant la communion avec la musique et la prise de conscience par chacun de sa valeur propre. Tout en lui tient de l'envoûtement et de la fascination. Son regard, son calme assuré, la souplesse de ses gestes. Il sait communiquer sa passion, faire triompher les frémissements de la vie sur le simple accomplissement technique. Avec lui, chaque coup d'archet devient une expression personnelle, authentiquement créatrice, jaillissant du fond de l'âme.

Jouer est un bonheur naturel et non plus un pensum douloureux. Aussi Lasocki refuse-t-il l'intervention des musiciens varsoviens qui dévalorise le talent et le travail acharné des amateurs provinciaux. Il quitte la scène et, dans la plénitude la plus sereine, va mourir incognito au milieu des gens qui font la queue devant les guichets. La nostalgie de sa terre qu'il nourrissait secrètement s'est apaisée. Il s'est réconcilié avec ses souvenirs malheureux en revenant en Pologne pour ses dernières heures.

La damnation du carriérisme

Au centre de ces deux figures antithétiques, Marta, la femme d'Adam. Violoniste boursière aux USA, elle a rencontré Jan qui fut dans sa jeunesse l'amant de sa mère. Déboussolée, elle cherche entre vents et marées une identité et une éthique. Sa volonté de comprendre le présent et, par conséquent, le passé historique et les anciennes générations, est insatiable. Sa quête de la vérité et d'autant plus importante que d'elle découle peut-être la possibilité d'une renaissance de la Pologne à elle-même.

A la fin du film, Marta fait littéralement la morale à son mari effondré. Porte-parole de la position humaniste du cinéaste, elle lui conseille de changer de métier : «Il y a assez d'autres professions où ta haine servira à quelque chose. » Le carriérisme et son corollaire, la soif du pouvoir, sont l’anti-liberté par excellence. Ils supposent la dépendance aux autres, la soumission à l'argent. Or, l'art doit rendre libre et, comme tel, il ne peut exister sans amour ni passion authentique. L'erreur fatale d'Adam est d'avoir considéré la musique non comme une fin, mais un instrument d’ascension sociale.

Climat exacerbé

Opérant une rupture avec la perfection lyrique et poétique des Demoiselles de Wilko (1979) qui précède directement cet ouvrage dans sa filmographie, Wajda recourt à un style réaliste très proche du direct télévisuel. Le film possède le rythme nerveux et impatient des productions tournées rapidement. La caméra virevoltante et agressive tente surtout de créer un climat psychologique exacerbé et de servir la performance remarquable des acteurs. Si l'ouvrage manque d’originalité cinématographique, il force cependant l'admiration par la cohérence et la profondeur du traitement de son sujet, riche en questions capitales.

Le film n’échappe pas toujours complètement au prêchi-prêcha et la simplification inhérentes à la nature de la fable entraînent parfois Wajda dans l'ornière d’un certain schématisme. Cela dit, Le Chef d'orchestre ne se réduit pas à une simple mise en images de concepts et de pensées. Le réalisateur sait donner vie à une fiction romanesque, à des personnages peints dans toutes les nuances de leur complexité intérieure et sociale.

Journal du Jura, 13mars 1982.