9 jan 2016

Dénoncer l’illusion de l’argent et de la peur

Philippe Derudder, le 09.01.2016

Voici le moment traditionnel des vœux pour la nouvelle année. Se limiter aux embrassades et aux belles intentions serait toutefois jouer à l'autruche. Les leçons de 2015 nous placent devant le défi de nous libérer des leurres qui nous piègent.

2015 devrait nous avoir rendus moins naïfs car de nombreux événements ont levé le voile sur certaines réalités tenues encore récemment dans un flou pudique. J'en retiendrai trois. D’abord, le déni de démocratie – via le pouvoir de la Troïka (FMI – Banque centrale européenne et Commission européenne) – à travers la crise de la dette grecque. Ensuite, l'instrumentalisation du terrorisme par les dirigeants du monde occidental qui – la main sur cœur et l'hymne national à la bouche – ont contribué à allumer sa mèche. Enfin, le tournant plein d’espoir de la COP21, mais dont l’accord plein de contradictions – en occultant les causes profondes de la crise et – fait croire que tout va changer à condition que rien ne change.

Mensonge autour de la monnaie

À lire ces lignes, on pourrait croire que le monde est aux griffes de quelques loups féroces imposant leur domination sadique à des troupeaux de moutons innocents. Il n'en n'est rien. Il n'y a ni loups ni moutons. Il n'y a que des créatures réduites à n'être que les marionnettes d'un seul illusionniste : l'argent. Que ne ferait-on pas pour en avoir un peu quand on en manque ; que ne ferait-on pas pour conserver celui qu'on a, quand on en a ; que ne ferait-on pas pour en avoir encore plus même quand on en a énormément! C'est le besoin incontournable d'argent qui conduit à mentir, tricher, voler, asservir, exploiter, confisquer, corrompre, mais aussi à se soumettre, se prostituer, s'oublier, se nier, se résigner…

Le plus incroyablement absurde, c’est que la monnaie aujourd'hui n'a plus ni existence ni valeur propre comme au temps où elle était faite de métaux précieux. Elle n'est qu'unité  de compte créée par la seule volonté humaine. Au niveau d'une nation, dire de nos jours « qu'on ne peut pas faire parce que ça coûte trop cher », « parce qu’on n'a pas assez d'argent » est le plus gros mensonge qu'on puisse imaginer. On devrait dire : ceux qui détiennent le privilège de créer la monnaie dans la société, refusent d'en créer pour financer ceci ou cela. On est donc dans un monde où l'humain s'est condamné à marchandiser ce qui est rare et précieux, dans le but de gagner des unités de compte qui ne sont ni rares ni précieuses. Comment en est-on arrivé là?

Le message crypté de nos angoisses

C'est que l'argent n'est que la manifestation de ce qui colonise l'esprit de l'illusionniste : la peur. Il est utilisé pour ne pas la ressentir, en particulier celle de mourir et celle qui lui est associée, celle de manquer. Pour ne pas y être confronté et se sentir en sécurité, l'humain a besoin de contrôler son environnement (ou de se donner au moins l'impression de le contrôler), donc d’avoir du pouvoir sur les choses et les gens. Et l'argent est pour cela devenu la voie royale.

La dérive démocratique, la montée du terrorisme, la menace écologique racontent la triste histoire de l'humain en panique. Elles décrivent ses tentatives désespérées pour reprendre le contrôle, disent surtout combien la peur le conduit à obtenir l'inverse de ce qu'il veut profondément. Qu'on se trouve en haut ou en bas de la pyramide sociale, c'est elle le dénominateur commun. Les crises actuelles offrent une image monstrueuse d'une réalité dont la responsabilité semble n'incomber qu'à ceux d'en haut, mais la dynamique intérieure est la même à tous les niveaux, plus subtile, moins visible au fur et à mesure qu'on descend, mais tout n'est qu'affaire d'échelle.

Pourtant, « l'avoir » ne peut en aucun cas apporter la sécurité. Il ne peut qu'en donner momentanément l'impression. Nous vivons à une époque extraordinaire où l'absurdité suicidaire à laquelle nous sommes parvenus indique qu'il est temps de dénoncer l'illusion. Tâche certes difficile, car ceux qui possèdent la fortune et le pouvoir sont hypnotisés par le semblant de sécurité qu'ils leur donnent; ils s'opposent donc à tout ce qui pourrait fragiliser leur château de cartes.

Mais tâche à la hauteur des possibilités des peuples, dès lors que grandit peu à peu en chacun de nous la compréhension qu'au lieu de chercher à fuir nos peurs par l'usage de ces stratégies qui en fin de comptent produisent un résultat à l'opposé des idéaux de paix, d'équité, de solidarité, de liberté que nous portons, nous avons tout intérêt à les accepter comme faisant partie de la vie, comme indicateur du chemin qui mène à la vraie sécurité.

Je nous souhaite donc de savoir développer cette année la subtilité d'esprit qui nous libère des illusions qui nous piègent encore, en apprenant à accueillir en amies et à interpréter nos peurs comme on le ferait d'un message crypté menant à un trésor.