26 avr 2013

A-Dieu homme-joie

Michel Maxime Egger, le 26.04.2013

Selon l’expression consacrée de la tradition orthodoxe à laquelle il appartenait, Jean-Thierry Verhelst est né au ciel dans la journée d'hier. Chrétien transmoderne, il aura été un constructeur de ponts: entre le Nord et le Sud, entre l'Occident et l'Orient, entre les religions, entre la foi et l'engagement citoyen.

La maladie de Charcot a emporté Jean-Thierry Verhelst. J’avais eu la douloureuse joie de le visiter début février dans sa maison de Bruxelles. « Douloureuse », car il n’avait plus qu’une main mobile et arrivait difficilement à parler. « Joie », car son être rayonnait d’une paix et d’une joie proprement bouleversantes.

Ses paroles lors de cette dernière rencontre, inoubliable, résonnent encore en moi : « Ce que je traverse est dur, très dur, mais c’est une aventure sacrée. Je vais mourir, c’est sûr, mais je ne sais pas quand. Chaque jour, je perds une capacité de plus. Chaque jour m’appelle à me dépouiller un peu plus, à me concentrer sur l’essentiel. Ma vie actuellement est aux antipodes du monde moderne. Il prône l’autonomie, je suis totalement dépendant. Il bouge sans cesse et à toute vitesse, je suis lent et presque immobile. Il vise l’efficacité et la productivité, je suis totalement inefficace et improductif. Oui, je vais mal, mais Dieu est bien en moi. »

Un chrétien transmoderne

Nous avons parlé de l’un de ses maîtres et grands amis, Raimon Panikkar, que nous avions projeté d’aller visiter ensemble il y a quelques années. Il a rappelé ce mot du sage catalan : « Je suis parti chrétien, je me suis trouvé hindou, et je suis revenu bouddhiste sans avoir jamais cessé d’être chrétien. » Jean-Thierry soulignait : « Pas chrétien, hindou et bouddhiste en partie, mais à cent pour cent. » Lui aussi aura passé sa vie à construire des ponts : entre les religions, entre la foi et l’engagement, entre le Nord et le Sud, entre l'Occident et l'Orient, entre le passé, le présent et le futur. Il se voulait un méditant-militant, à l'image des théologiens de la libération comme Dom Helder Camara ou Dorothée Sölle qui l'inspiraient et auxquels il a consacré des textes forts.

Jean-Thierry se définissait volontiers comme un chrétien « transmoderne », porteur du meilleur tant de la pré-modernité que de la modernité. Un double héritage à transcender sans cesse pour répondre aux défis du monde à venir. Il avait magnifiquement développé cette vision lors d’une session que nous avions animé ensemble au Centre Sainte-Croix (Monestier, F), en 2005.

A la fin de notre rencontre, nous avons prié ensemble. Nous nous sommes bénis mutuellement. Bénir, c’est « dire du bien » plutôt que du mal, répétait-il. C’est agir « avec » plutôt que « contre ». C’est ouvrir un espace à l’action des énergies divines, à la joie si merveilleusement célébrée et vécue par Séraphim de Sarov qui appelait « ma joie » toute personne qu’il rencontrait. Il se régalait de la lecture d’Alexandre Jollien et de Christian Bobin, deux grands chantres actuels de l’homme-joie. « La joie est là, elle nous précède, elle nous est offert. La porte pour y accéder s’ouvre de l’intérieur », murmurait-il.

La clé, c’est la pure conscience, l’abandon au réel tel qu’il se propose, à la vie telle qu’elle se donne, au cœur même de nos tribulations. « En toute circonstance d’échec, de tristesse, de déception, de souffrance, je peux choisir de ne pas râler ou me crisper, mais de me laisser faire doucement », écrivait-il. Il joutait : « Lâcher prise, c’est se laisser tomber comme à travers soi-même. Alors je tombe, oui, non pas dans l’absurde, mais dans les bras amoureux du Christ en moi. » Dans ce lâcher-prise, il sentait naître une force secrète, émerger une douceur indéfinissable. « Comme une petite musique de l’être. »

L'amour, plus fort que la mort

Jean-Thierry regardait sa maladie en face. Sans déni de réalité ni révolte. Il refusait cependant de céder à ce qu’il nommait la « lamentation stérile ». Il ne voulait pas être un souffrant asservi et subissant, mais devenir un « serviteur souffrant » (Isaïe). Il a fait de sa souffrance un chemin vers Dieu et vers les autres. Il l’a vécue en Christ, comme un acte de solidarité avec toutes celles et tous ceux qui souffrent. « Nous sommes poussière et lumière, chair et esprit, terrestres et célestes en même temps. C’est notre magnifique dignité humaine, écrivait-il. Cette dignité nous permet d’être plus forts que les évènements dits “terribles” ou « “malheureux” ». Face à ces renoncements, à ces petites “morts”, il nous est donné de vérifier concrètement que la vie en nous est plus forte que la mort. »

La vie, c’est-à-dire l’amour, selon le Cantique des cantiques. « Il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé : il y a du malheur à ne point aimer », affirmait Camus. Jean-Thierry a été aimé, beaucoup. Il l'a été parce qu’il a aimé, beaucoup. Dans sa traversée, il a pu compter sur l’amour des siens, en particulier de son épouse Roseline dont il admirait le courage et la tendresse. Sa maladie lui apprenait à être dans l’Amour. « Sans complément d'objet », précisait-il.

Avec sa foi dans la résurrection, Jean-Thierry attendait sa mort comme une Pâque, une libération, un passage vers une Vie plus grande, une conscience plus large. Sa fille Barbara n’avait-elle pas transfiguré l’acronyme de la maladie de Charcot – SLA (sclérose latérale amyotrophique) – en le calligraphiant en lettres d’or : « Salut, Lumière, Amour ».

Jean-Thierry, tu auras été un témoin de ces trois mots qui étaient pour toi plus que des mots: des réalités tangibles. Chapeau et merci ! A toi donc, une « Mémoire éternelle » ! Il me reste à aller boire un whisky en ton honneur, en ré-écoutant les Beatles et ta chanson (philosophiquement) préférée : « Let it be ».