23 jan 2016

Ecologie intérieure (6/6): la voie du méditant-militant

Michel Maxime Egger, le 23.01.2016

Le changement de paradigme requis pour sortir de la crise écologique passe par la double transformation de soi et du monde. S'il conduit à l'action citoyenne, le moteur de ce processus est spirituel. C’est dans le lieu du cœur qu’action et méditation s’unissent pour donner naissance à de nouveaux modes d’engagement.

On ne résoudra pas la crise écologique en profondeur sans un changement de paradigme, ce que le pape François appelle une « révolution culturelle courageuse » dans son encyclique Laudato Si’. Au plan personnel, une telle mutation intérieure est l’œuvre de toute une vie. Les chemins pour la réaliser sont multiples. Mais quelle que soit la voie choisie, la bonne volonté et les bons sentiments ne suffisent pas. Cela demande une aspiration forte, un labeur patient et l’ouverture à une autre puissance, plus grande que nous : l’Esprit saint. La méditation, la prière et le jeûne constituent à cet égard des outils importants, dont il convient de redécouvrir la dimension écologique.

Le mode d’être (éthos) issu de l’écospiritualité ne prend sa plénitude de sens que s’il s’incarne dans des engagements concrets, quotidiens et politiques. Sur tous les plans : personnel, familial, professionnel, citoyen et ecclésial. Car il concerne toutes les dimensions de notre existence : la manière dont nous respirons, habitons, travaillons, consommons, gérons notre argent, nous alimentons, nous soignons et nous déplaçons. Là, nous retrouvons l’écologie extérieure – faite de normes, de technologies et d’écogestes – mais ancrée ailleurs dans l’être. Le saint ou le sage n’accomplit pas des actes écologiques par devoir moral, mais par nécessité intérieure. Pas parce qu’il le faut, mais parce qu’il est « un », en communion d’amour, avec toute la Création.

Les défis écologiques sont immenses, mais veillons à ne pas céder au sentiment d’impuissance si répandu aujourd’hui. Il convient de commencer là où nous sommes, avec nos « talents », nos moyens, dans les contraintes qui sont les nôtres. La clé est de nous connecter à notre désir profond. Dans quel monde ai-je envie de vivre ? Dans quelle histoire ai-je envie de m’engager : le business as usual qui détruit la planète ou la transition vers une société qui honore la vie ? Dans ce cas, quelle peut être ma contribution ? Quelles sont mes ressources propres ? Quelles sont celles qui me manquent et où puis-je les trouver ?

Contrairement au découragement qui peut parfois nous envahir, nous ne sommes pas les mains vides devant la crise écologique et climatique. Celle-ci n’est pas une fatalité, mais le résultat de choix – collectifs et individuels – dont nous sommes en partie les sujets. De plus, si le capitalisme vit en nous, notre être n’est pas réductible à l’homo economicus avide de consommation. En chacun de nous gît un homo alternativus. Nous avons au plus profond de nous une énergie qui résiste, qui aspire à autre chose, un autrement. C’est cette partie irréductible – liée à l’image de Dieu en nous – qu’il convient d’éveiller et de cultiver. Chacun de nous possède le fil – parfois caché et inconscient, souvent ténu mais non moins réel – d’un autre possible. Sa force de changement est démultipliée quand il est tissé en synergie avec d’autres.

Transformation de soi, transformation du monde

L’enjeu est de mettre en boucle transformation de soi et transformation du monde. Car autant l’écologie extérieure seule risque de s’épuiser dans un activisme horizontal qui ne traite que des symptômes, autant la spiritualité et le développement personnel sont menacés de stérilité s’ils ne s’articulent pas avec des initiatives d’ordre structurel et la construction d’institutions justes. C’est précisément cette complémentarité qu’expriment les néologismes d’« écospiritualité » et « écopsychologie ». Cela dit, le moteur de cette double transformation est spirituel. Il passe par un retour au « centre » de l’être. Car c’est dans le lieu du cœur qu’action et méditation s’unissent pour donner naissance à un nouveau mode d’engagement écocitoyen : le « méditant-militant ».

Fort de son ancrage intérieur, le méditant-militant s’engage différemment. A l’agir du petit moi volontariste, il substitue le « non-agir ». Celui-ci n’est pas la passivité, mais l’action de l’être ouvert à l’énergie cosmique et au souffle de l’Esprit. Au pouvoir sur, fondé sur un modèle de domination où l’autre est un concurrent, il oppose le pouvoir de, centré sur une dynamique de coopération où l’autre devient un allié. A l’efficacité, définie par des critères rationnels à plus ou moins court terme, il préfère la fécondité, qui porte des fruits à long terme et qui ne nous appartiennent pas. Comme l’enseignent l’Evangile et les grandes traditions spirituelles, l’action juste et vraie est don, offrande de soi, sans attente d’une rémunération ou d’une récompense. Elle suppose le détachement par rapport à ses résultats.

Finalement, le méditant-militant sait que « l’arbre est déjà contenu dans la semence » (Gandhi). Autrement dit, la qualité véritable de notre action dépend de nos motivations profondes et de l’authenticité de nos intentions. Non pas celles que l’on se raconte si souvent à soi-même et aux autres, mais celles qui se trouvent au fond du cœur.

 

La puissance du « travail qui relie »

Figure de proue de l’écopsychologie, Joanna Macy s’est donnée pour mission d’aider les personnes à développer leurs ressources – intérieures et sociales – pour incarner ce qu’elle appelle l’« espérance active ». L’enjeu est de passer du déni de réalité à la lucidité ainsi que de l’impuissance au pouvoir d’agir. A cette fin, elle a élaboré à partir du milieu des années 1980 une méthode très riche : le « travail qui relie »[1].

Celui-ci se présente comme une spirale en quatre temps : 1) S’enraciner dans la gratitude. Il s’agit de s’émerveiller du miracle de la vie et de ce qui nous est offert à chaque instant : l’air que nous respirons ; les plantes qui nous nourrissent ; les proches qui nous aiment ; la grâce de l’Esprit… 2) Honorer notre souffrance pour le monde, c’est-à-dire reconnaître les dégradations en cours, mais surtout accueillir sans jugement les émotions « négatives » qu’elles suscitent : tristesse, colère, angoisse, culpabilité, désespoir... Paralysantes quand nous les refoulons, elles deviennent thérapeutiques quand nous les exprimons. 3) Changer de perception, notamment en ancrant notre existence dans l’histoire de la Terre et en passant du moi égocentré au moi en communion avec la toile de la vie. 4) Aller de l’avant. A partir de notre désir profond, découvrir comment nous pouvons nous engager pour l’émergence d’une « société qui soutient la vie ». Cela peut prendre la forme d’actions de résistance ou de création d’alternatives.

 

Réforme, No 3636, 10 décembre 2015




[1] Joanna Macy et Molly Young Brown, Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre, Gap, Editions Le Souffle d’Or, 2008.