29 juin 2014

Il faut de bonnes chaussures pour cultiver la paix

Dorothée Benoit Browayes, le 29.06.2014

« Le dialogue interreligieux, c’est juste gentil. Ce dont nous avons besoin, ce sont des paroles qui secouent les consciences quand l’actualité surgit », a déclaré le Grand rabbin de Genève, Marc-Raphaël Guedj, lors des troisièmes Rencontres Orient-Occident, qui se sont tenues à Sierre (Suisse) au début du mois de juin 2014.

« Le dialogue interreligieux, c’est juste gentil. Ce dont nous avons besoin, ce sont des paroles qui secouent les consciences quand l’actualité surgit ». Cette injonction vigoureuse est venue de l’ancien Grand rabbin de Genève, Marc-Raphaël Guedj, président de la Fondation Racines et Sources, lors des troisièmes Rencontres Orient-Occident, qui se sont tenues à Sierre (Suisse) au début du mois de juin. L’homme est exigeant mais plein d’humour. « Les pesanteurs du dialogue viennent de nos marges. Nous devons, chacun de nous, entrer en dialogue intrareligieux avec nos marges intégristes… Je mets mes habits bouddhistes pour vous le dire : la première école de la paix, c’est la pleine conscience du visage de Dieu. Il y a une façon de dire Dieu qui mène à la violence, dès lors que l’on engendre des identités fermés donc meurtrières ».

Se connaître pour s’aimer

Le public n’arrive pas par hasard aux Rencontres Orient-Occident. Celles-ci constituent le point d'aboutissement de périples divers : marches avec l'association soufie AISSA, colloque Désir de Paix à St-Maurice avec l'Association libanaise Reconstruire ensemble, pérégrinations avec l'association Compostelle-Cordoue. Autant d’hommes et de femmes qui veulent incarner, par leurs marches et démarches, une promesse de paix.

Comme se plaît à le répéter le père Maroun Attalah, fondateur de Reconstruire ensemble où coopèrent chrétiens et musulmans, « il faut se connaître pour aimer ». Pour celles et ceux qui vivent au quotidien dans un Liban dévasté, le propos engage. Solidement, depuis vingt ans, le prêtre maronite soutient les interactions entre musulmans et chrétiens, enjoint ceux qui le suivent à accueillir chez eux des membres d’autres familles religieuses. « Les seules forces sont dans la société civile », assure l'homme qui parle peu mais dont la haute stature et le large sourire incarnent la confiance en la cohabitation pacifiée.

On est frappé par les forces de résilience qui s'expriment chez la douzaine de femmes qui l'accompagnent. Chacune sait dire le courage qu'elle a dû trouver pour dépasser les postures de vengeance, les tentations de repli, la peur de l'autre. « Je craignais d’approcher les femmes qui portaient le voile, je n’aimais pas les voir. Mais j’ai pris sur moi, j’ai fait connaissance de certaines, je suis allée dormir chez elles, et tout est différent aujourd’hui », témoigne l’une d’elle. Ces expériences se multiplient et font sortir les gens du cercle vicieux de la revanche à prendre…

Faire coïncider les opposés

La parole circule jusqu’en Occident depuis que les échanges se répètent entre France et Liban. Discrètement, Marie-Laure Sturm, qui met en musique tous ces événements, tient à l’expérimentation dans l’exigence d’une écoute profonde des témoignages. Les tissages opèrent entre blessés de la guerre, de l’indifférence, de la barbarie économique, de la désespérance politique…

Quelque chose de la vulnérabilité se partage. Quelque chose aussi de l’incomplétude, comme l’a explicité le père Thierry Magnien, physicien et recteur de l’Université catholique de Lyon, lors des journées Désir de Paix : s’engager à cultiver la paix, organisée par les associations AISSA, Compostelle-Cordoue, Reconstruire ensemble. A partir des constats scientifiques qui reconnaissent des contradictions au sein du réel – la relativité, la double identité de la lumière qui est onde et corpuscule… – il propose « d’apprendre à vivre avec l’incomplétude ». Le philosophe Karl Popper déclarait que « L’idéal de la science qui dit le vrai est une idole ». Lui ajoute que « la certitude n’est que subjective ; elle est obscurantisme ».

Une telle attitude ouvre du champ au « mystère du connaître » qu’évoquait Gabriel Marcel en 1949. Mais Thierry Magnien met en garde : « Le mystère n’est pas une lacune du connaître, mais un appel à explorer, à envisager comment peuvent coïncider des opposés. » Ici, il rappelle la théologie apophatique d’un Nicolas de Cues ou les travaux du Pseudo-Denys qui considérait que Dieu transcende toute affirmation et toute négation. Il préconise trois vigilances : accueillir la réalité comme quelque chose qui résiste à nos représentations ; accepter positivement l’incomplétude (comme une chance) ; chercher à construire du sens sur fond de non-sens apparent.

Cultiver la beauté pour sauver le monde

Le propos trouve écho chez Samir Frangié. L’ancien homme politique libanais insiste sur la nécessité de comprendre les mécanismes de la violence pour pouvoir s’en libérer (en référence aux travaux de René Girard). Il enjoint chacun à nommer les germes de l’exclusion qui rôdent dès que l’on pratique la réduction : assimilation d’une personne à son ethnie ou à sa religion, simplification des situations qui instrumentalisent l’autre.

Face à lui, les membres de l’association soufie AISSA, rendent compte de leurs efforts pour unir les artisans de paix. Ils ont marché pour « une culture de paix » du 25 au 31 mai sur les traces de l’ermite suisse Nicolas de Flüe, avant de déposer dans les mains de Didier Burkhalter, président de la Confédération suisse, une invitation à intégrer les pratiques de paix dans ses actions. « L'homme de demain est appelé à fonder une nouvelle civilisation, souligne le cheikh Kaled Bentounes, à la tête de la confrérie soufie Al-Alawiya, Cela exige beaucoup d'efforts, sachant que les puissants de ce monde ne partagent pas cette vision et l'empêcheront par tous les moyens. » Depuis plusieurs années, il organise des événements entre responsables religieux pour donner un visage à une société du « mieux vivre ensemble ». Le prochain colloque prévu sera consacré au Féminin, en Algérie du 27 octobre au 2 novembre prochains.

La force symbolique et spirituelle de celles ceux qui veulent relier de leurs pas les pays en guerre s’incarne aussi par la présence d’André Weill et Matthieu de la Marzelle, qui achèvent un tour complet de la Méditerranée. Ces deux marcheurs de l’Association Compostelle-Cordoue ont bravé récemment de nombreux obstacles pour traverser la Lybie et l’Algérie, notamment. La fondatrice de l’association Gabrielle Nanchen s’emploie à actualiser la convivencia ou culture de l’échange qui prévalait à Cordoue à l’époque d’Averroës. « La beauté sauvera le monde », propose-t-elle en écho à l'Idiot de Dostoïevski. Une manière de rappeler que la vie spirituelle, qui peut sous-tendre la paix, se nourrit souvent de la vie poétique.