10 fév 2017

Humain terrien ou post-humain post-terrien ?

Michel Maxime Egger, le 10.02.2017

La célébration des 200 ans de la naissance du mythe de Frankenstein n’en finit pas. Et pour cause : le monstre et le savant fou qui l’engendre sont plus que jamais le miroir de notre temps en proie aux fantasmes du transhumanisme. Saurons-nous entendre les avertissements de Mary Shelley sur les dérives et dévoiements d’une science qui se prend pour Dieu ?

Frankenstein ou le Prométhée moderne est né sur les bords du Léman en été 1816. On en connaît l’histoire. Prototype de l’apprenti-sorcier, le Dr. Viktor Frankenstein tente de donner vie à une forme humaine composée de divers cadavres. Il y parvient en captant le feu du ciel par l’électro-biologie. Le rêve cependant vire au cauchemar. Non seulement la créature aux yeux jaunes et délavés se mue en monstre assassin et dévastateur, mais surtout le savant s’enfuit de son laboratoire quand il découvre l’horreur de son invention. Renié et abandonné par son créateur, la « chose » s’enfuit et transforme son innocence en fureur vengeresse.

Symbole de l’orgueil autodéificateur

Une année avant sa mort, le philosophe et historien de la révolution industrielle Theodore Roszak déclarait dans un entretien au Figaro : « Finalement, je crois que l’allégorie qui domine toute ma pensée est celle de Frankenstein. J’ai le sentiment que ce mythe est par excellence celui du monde moderne. Il montre comment l’homme peut créer quelque chose qui peut se retourner contre lui et le détruire. »

Le mythe est en effet l’expression par excellence de l’orgueil et de l’irresponsabilité de l’être humain. L’orgueil dans sa forme suprême n’est autre que l’autodéification, ainsi que le montre la première adaptation cinématographique réalisée par James Whale en 1931. Au début, un acteur annonce un « spectacle traumatisant » montrant un « homme de science qui a voulu créer un homme à son image sans s’en référer à Dieu ». Quand Frankenstein voit les doigts du cadavre bouger, il s’écrie : « Il est vivant ! Maintenant je sais ce que cela fait d’être comme Dieu ! »

La démesure de la raison humaine, chantée par les Lumières triomphantes, s’est retournée contre elle-même. Elle a pris la forme d’une « hideuse progéniture » que la visionnaire Mary Shelley – près de deux siècles avant les désenchantements du XXe siècle – invite « à aller et à prospérer » dans le monde (préface de l'édition définitive de 1831). Le remarquable mensuel Philosophie Magazine a beau revivifier « Les Lumières face au retour de l’obscurantisme », elles ont aussi leur face d’ombre.

« Honte prométhéenne »

Le Dr. Frankenstein n’a de fait jamais été aussi vivant qu’aujourd’hui. Intelligence artificielle, robotique, biotechnologies, transplantations d’organes, manipulations génétiques, partout se multiplient les expériences qui transgressent les lois de la nature. Le fantasme de l’homme-Dieu tout puissant s’incarne aujourd’hui dans le transhumanisme qui ne désire rien moins que modifier les caractéristiques humaines et vaincre la mort par des formes d’hybridation intime entre l'espèce humaine et la technologie.

Dans un livre prophétique, L’Obsolescence de l’homme (1956), Günther Anders parlait de la « honte prométhéenne ». On y est. A la maîtrise de la nature tout court – on peut déjà imprimer sa nourriture en 3D – a succédé la transformation de la nature humaine. Le mystère de l’humain terrien et créé cède la place au post-humain post-terrien fabriqué pièce après pièce. L’ère du transhumain vidé de sa réalité propre et dissout dans la machine est en marche. « A l'idée substantielle de l'homme qui sous-tend l'humanité, le posthumanisme entend substituer la thèse de la malléabilité, exploitable grâce aux sciences et aux techniques », écrit philosophe Jean-Michel Besnier.

Trop tard ou trop tôt ?

A l’heure de l’anthropocène, où l’être humain est devenu une force géologique, on sait les catastrophes que le prométhéisme – appliqué à la domination de la nature – a produites. Alors qu’on célèbre le mythe de Frankenstein, saura-t-on entendre les mises en garde de son auteur sur la « perversion métaphysique du savoir » (Alain Morvan). Ou, comme pour les questions écologiques, est-ce un autre mythe – celui de Cassandre, symbole de l’auto-aveuglement et de la surdité des hommes – qui va devenir réalité ?

Est-il déjà « trop tard pour l'homme » – en voie de dénaturation et déshumanisation – et encore « trop tôt pour Dieu », comme l’écrivait la poétesse américaine Emily Dickinson (1830-1886) plus ou moins à la même époque que Mary Shelley. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne joue pas impunément avec les limites de la nature. Il n’y a pas de vraie sagesse sans humilité. Et celle-ci, dont la racine étymologique (humus, le sol) est la même que l’humain, nous rappelle que nous sommes fondamentalement terriens et que notre grandeur est de reconnaître nos limites et de respecter celles de notre nature et de la Terre.

Le bicentenaire de la naissance de Frankenstein sur les bords du Léman, se poursuit en ce début d’année 2017 avec une exposition à Genève (musée Rath, jusqu’au 19 mars 2017) et une rétrospective à la Cinémathèque suisse de Lausanne.