1 fév 2014

« Molly Bloom » : Au bout de la nuit, le Oui à la vie…

Michel Maxime Egger, le 01.02.2014

Anouk Grinberg incarne lumineusement le verbe de James Joyce et donne naissance à Molly Bloom. Une femme souveraine, sauvage, libre du regard des autres. Sa parole torrentielle jaillit de ses entrailles, dit la vérité intime de son être et de son histoire. En-deçà et au-delà des masques. Au bout de sa confession impudique, de ses malheurs et bonheurs, surgit le mot par lequel tout commence toujours : Oui.

Au principe était le verbe.

Le verbe, c’est la langue de James Joyce, qui atteint un sommet dans le monologue du 18e chapitre qui clôt son roman mythique Ulysse. Plus de soixante pages en huit phrases sans ponctuation, magnifiquement adaptées et sobrement mises en scène dans Molly Bloom par Jean Torrent, Anouk Grinberg, Blandine Masson et Marc Paquen.

Ce verbe enfante une parole par laquelle une femme va naître et ad-venir à elle-même, une nuit d’insomnie auprès de son mari qui dort tête bêche à ses côtés, le corps plombé par trop d’alcool. Même si le chapitre s’intitule « Pénélope », Molly – chanteuse de bistro à ses heures – est l’inverse de l’épouse d’Ulysse. Lasse d’années de quasi-abstinence conjugale, elle en a eu marre d’attendre le retour – de flamme et de désir – de son époux Léopold qui n’a tenu aucune de ses promesses. Elle vient de le tromper avec son impétueux imprésario.

Un premier « adultère » pour lequel elle ne ressent aucune culpabilité. Au contraire, cette expérience a comme ré-ouvert quelque chose en elle, un accès à un plaisir et un bonheur qu’elle pensait ne plus exister. « Une femme a besoin d’être embrassée au moins vingt fois par jour à peu près pour qu’elle ait l’air jeune ça ne fait rien par qui du moment qu’on aime ou qu’on est aimée par quelqu’un si l’homme que vous voudriez n’est pas là. » Là, dans la pénombre de sa chambre bercée par le bruit des trains, entre lit défait et pot de chambre, elle voit clair. Elle sait.

Une femme totalement libre et vivante

Forte de cette énergie, Molly parle, parle et parle encore. Dans tous les sens, à tort et à travers. Elle converse avec elle-même, mais aussi, d’une certaine manière, avec l’homme endormi à côté d’elle – présence prégnante. Elle dit tout ce qui lui passe par la tête, sans inhibition aucune. Elle semble ne vouloir, ne pouvoir jamais s’arrêter. Nous assistons, en direct, à l’épanchement d’un flux de conscience en roue libre, au jaillissement d’une pensée à l’état naissant, brut et abrupt, avant que la rationalité logique et morale n’intervienne pour censurer, organiser, structurer. De coqs à l’âne en associations, les idées, images, souvenirs et affects fusent et coulent tel un fleuve en crue ou en dégel, puissant, houleux, chaotique. Un flux faussement désordonné, car innervé par un fil secret qui transcende tous les zigzags et circonvolutions.

Ce flux de conscience dit la vérité de Molly. La vérité sans fard d’une femme sauvage, « givrée de vie jusqu’à l’absurde, sur-humainement vivante » (Grinberg). Une « reine » souverainement libre, parce que totalement indifférente à ce que les autres pourraient penser d’elle. Elle se dévoile telle qu’elle est, en-deçà et au-delà des masques et conventions sociales. Tout y passe : les affres de sa condition de femme du peuple, plutôt mal mariée et habituée à tirer le diable par le queue ; les paradoxes vertigineux de son être de femme à la fois simple et complexe, fragile et forte, enfant et femelle, animale et spirituelle, candide et lucide, cynique et idéaliste, courageuse et angoissée, lyrique et triviale, drôle et tragique, tendre et implacable, midinette et matrone, désillusionnée et pleine d’espoir. Son regard sur les hommes est cru et impitoyable : « Où est-elle leur fameuse intelligence je voudrais bien le savoir la matière grise qu’ils ont est dans leur queue. » Mais en même temps, elle appelle leur désir, reste gourmande de leur amour. On comprend que Jung ait adoré ce texte, lui qui disait de Joyce qu’il « connaît l’âme féminine comme s’il était la grand-mère du diable ».
 

Dans les entrailles de l’être-femme

Si la sexualité est omniprésente dans cet orgasme logorrhéique, ce serait prendre la pièce par le mauvais (petit) bout que de la réduire à cet aspect. L’apparente obsession cache autre chose. La confession de Molly est impudique non pas par l’évocation osée de sa vie intime, mais par sa vérité. Ce n’est pas de « cul » qu’il s’agit, mais de ses entrailles.

  • Entrailles physiques d’abord. Avec, dans le corps de la femme, ce « trou » d’où la vie vient au monde (une bénédiction) et d’où sort le sang des menstrues (une calamité). Un trou où les hommes ont l’obsession de retourner et rentrer, malheureusement souvent plus comme un « dévidoir » mécanique (Molly s’en plaint) que comme une ouverture vers l’infini de l’âme.
  • Entrailles psychiques ensuite. Avec ses paquets de mémoire douloureuse (la perte de son fils âgé de 11 jours) et heureuse (le demande en mariage de Léopold), ses souffrances et ses joies, ses rêves et ses cauchemars (la guerre), ses larmes et ses rires, ses espoirs et ses déceptions, ses fantasmes (les lanciers en uniforme) et ses réalités quotidiennes (les tricheries des hommes).
  • Entrailles spirituelles enfin. Qui s’expriment dans l’intelligence de Molly – non cérébrale, mais sensible et intuitive – son goût de la poésie, mais surtout sa relation à la nature. Pour elle, il n’y a rien de plus beau que les montagnes sauvages, la mer et les vagues rugissantes, les champs de blé, les fleurs de toutes les formes et couleurs. Toutes ces merveilles la font douter des athées qui affirment qu’il n’y pas de Dieu, mais sont incapables d’expliquer qui était la première personne de l’univers avant Celui qui a tout fait. Pour Joyce, dixit Philippe Sollers, Dieu – s’il existait – ne saurait être que « toutentous (et aussi bien toutentoutes) ».

Anouk Grinberg au-delà de la représentation

Molly est lumineusement incarnée – au sens fort du terme – par Anouk Grinberg. En elle, dans sa bouche, ses gestes, ses postures, ses respirations, la parole se fait chair, souffle et feu, terre et ciel, soleil et lune. L’encre de Joyce devient son sang. Le texte s’élève comme un chant de son être – corps, âme, esprit. L’actrice fait naître Molly de la parole. Elle ne joue plus, elle est. Elle ne parle plus, elle est parlée. Elle n’agit plus, elle est agie. Elle n’habite pas seulement son personnage, elle est habitée par lui au point qu’il n’y a plus de personnage. Nous sommes au-delà de la représentation. Dans la présence pure : tellurique et angélique, animale et humaine, féminine et féline. Anouk devient Molly, Molly est Anouk. Avec son authenticité sans fard, sa passion des mots, sa fureur de vivre, sa voix vibrante qui sourd du plus profond de ses tripes, sa radicalité, son refus de paraître.

A la fin, tout au bout de sa course échevelée, la nuit se termine avec le même mot par lequel le chapitre a commencé : « oui ». « Quand j’étais jeune une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme le faisaient les Andalouses ou devrais-je en mettre une rouge oui et comment il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé bon autant lui qu’un autre et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui de dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tous mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »

Un oui à la vie et à l’amour, à l’amour de la vie et à la vie de l’amour, lequel ne peut exister sans la liberté. Ce « oui » n’est-il pas du même ordre que celui qui, dans la bouche d’une certaine Marie que nous sommes tous appelés à devenir, a précisément permis au Verbe de s’incarner.

Au commencement était le Verbe.