3 oct 2016

«Il s’agit d’aller au-delà de notre système consumériste»

Michel Maxime Egger, le 03.10.2016

En quoi se reconnecter à la nature changera quoi que ce soit à la pollution atmosphérique, au réchauffement du climat ou à la perte de la biodiversité... Petit tour d'horizon de l'écopsychologie qui est en train de faire son nid aussi en Suisse francophone où les stages, conférences et ateliers pratiques se multiplient.

Votre livre a pour titre «Soigner l'esprit, guérir la Terre» (Labor et Fides). Chacun sait que la planète est mal en point, mais en quoi devrions-nous «soigner» notre esprit?

Malgré son intelligence et toutes les informations dont il dispose, l'être humain continue de détruire la biosphère. Pourtant, sa survie dépend d'elle ! Selon les écopsychologues, cela provient d'une déconnexion avec la nature, qui s’ancre dans notre psyché. Nous envisageons la nature comme un objet extérieur. Elle n'a plus d'âme, elle est devenue un stock de ressources à exploiter. Cette vision anthropocentrée – qui place l'humain au centre de toute chose – et le dualisme qui en découle sont à la source de nos relations déséquilibrées avec la Terre. L'écopsychologie propose des pistes, théoriques et pratiques, pour découvrir que la nature fait partie intégrante de notre être.

Découvrir son désir profond

Vous écrivez que l'écopsychologie ne se limite pas à des constats, mais prétend mobiliser notre corps et tous nos sens. Quelles sont les pistes pratiques qu'elle propose?

Il y en a de multiples. La plus connue est sans doute le « Travail Qui Relie » élaboré par Joanna Macy. C'est un ensemble d'exercices de reconnexion. En principe, ils se déroulent en nature sur plusieurs jours et en petits groupes. Ces exercices permettent de s’enraciner dans la gratitude pour la Terre, faire face aux sentiments accablants comme la peur ou le découragement, mais aussi découvrir son désir profond en matière d’engagement. In fine, ils donnent des pistes pour aller de l'avant, pour sortir du «il faut» et entrer dans une action portée par la joie et l'enthousiasme.

Les écogestes au quotidien (tri des déchets, consommation locale...), les innovations technologiques (moteurs hybrides, éoliennes performantes...), tout cela ne permet-il pas de lutter contre le réchauffement climatique? Et ceci de manière plus efficace qu'une «reconnexion» avec la nature?

Cette écologie «extérieure» est importante. Elle apporte des éléments de réponse. Mais elle ne suffit pas, car elle ne va pas à la racine des problèmes. Cette dernière relève de l'être, plus que du faire. Oui, on peut produire ou consommer plus «vert», mais l'enjeu est de parvenir à consommer moins. Et pour cela, il faut interroger sa puissance de désir, son idéal d’accomplissement humain, affronter le vide intérieur et le manque de sens qui alimentent le consumérisme. Le 8 août dernier, l'humanité avait consommé les ressources que la planète fournit en une année. Et depuis le 18 avril, la Suisse vit sur le dos des autres pays. Nous avons longtemps cru que nous pourrions découpler la croissance économique et la consommation de ressources. Or, cela ne marche pas.

Le grand tournant

Les écopsychologues réfutent le terme de «crise écologique». Pourquoi?

Une crise est un mauvais moment à passer. Aujourd’hui, on fait face à toute une série de déséquilibres (écologiques mais aussi sociaux, financiers, économiques...) qui évoquent plutôt un bouleversement systémique. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène, un nouvel âge de la Terre où l’être humain est devenu une force géologique dont les activités ont des impacts négatifs majeurs.

Que propose l'écopsychologie pour contrecarrer cette force dévastatrice?

Pour Joanna Macy, l'humanité a le choix entre trois options. Continuer ce qu’on a fait jusqu’ici en misant sur l’ingéniosité technologique pour trouver des solutions. Ou au contraire se laisser happer par le désarroi et l'impuissance qui paralysent. Face à ces deux écueils, le déni et l'inertie, elle appelle à changer de cap pour s'engager dans le «grand tournant». C'est le troisième scénario, celui de l'espérance active. C'est selon elle l'aventure essentielle du temps présent.

Laboratoire de la transition intérieure

Vers quoi est censée nous conduire cette espérance?

Vers un changement de paradigme. Il s'agit d’aller au-delà de notre système productiviste et consumériste qui, fondé sur l’illusion d’une croissance illimitée, se heurte aujourd’hui aux limites de la planète et de l’humain. De créer une société qui repose sur plus de liens et moins de biens. Ce changement est déjà en marche, porté notamment par les pionniers du mouvement de la transition décrite dans le film Demain. Ils appellent à vivre plus sobrement, à créer des alternatives pour un vivre ensemble ré-harmonisé avec les autres et la nature. Un travail intérieur est nécessaire, qui peut conduire à une nouvelle forme d'engagement, plus existentielle. Par exemple, on peut vivre les écogestes comme un effort, à la longue épuisant, qui obéit à des contraintes extérieures, légales ou morales. Ils prennent cependant un autre sens s’ils sont ancrés dans l'être, grâce à cette expérience d'unité avec la Terre.

Vous venez d'être nommé responsable d’un laboratoire de transition intérieure à Pain pour le prochain. En quoi consistera votre action ?

Sont prévues des activités de sensibilisation, de formation et de mise en réseau. Le but est, dans l’interface entre la société civile et le monde des Eglises, de contribuer au développement du mouvement de la transition en Suisse romande. Cela, en coopération avec les différents acteurs et en proposant des outils de transformation intérieure comme l'écopsychologie. La transition a aussi une dimension spirituelle. Elle est un art de la reliance : à soi, aux autres, à la Terre ainsi qu’à ce mystère plus grand que nous qu’on appelle Dieu ou le sacré.

Propos recueillis par Samuel Socquet, publiés en partie dans le quotidien 24Heures, 16 septembre 2016