7 juin 2015

Splendeurs et ombres de la «rose de feu»

Michel Maxime Egger, le 07.06.2015

L’ambivalence du modernisme au carrefour du 19e et du 20e siècle n’est pas sans rappeler celle de la mondialisation. Pour preuve, l’exemple de Barcelone, où l’explosion de formes créatives novatrices conduit à une éruption de violence sociale.

Une récente excursion à Ferrara, la ville d’Antonioni, a conduit mes pas au Palazzo dei Diamanti. Il s’y tient jusqu’au 19 juillet 2015 une petite mais passionnante exposition sur le modernisme. Ce courant a, par son explosion créative dans tous les domaines, marqué l’époque charnière entre la fin du 19e et le début du 20e siècle. Le musée a décidé d’explorer ce renouveau à travers l’exemple de la Catalogne. La période s’échelonne entre l’exposition universelle de Barcelone en 1888 et l’insurrection sociale de l’été 1909 qui sera réprimée dans le sang par l’armée. C’est à cette exposition que la métropole est baptisée la « rose de feu » par un militant anarchiste.

Rien de plus ambivalent que le modernisme. Cette ambiguïté est patente dans une affiche de Picasso pour le carnaval : l’énergie joyeuse de son Pierrot est mâtinée d’une angoisse qui sourd de son masque spectral.

Fruit de la révolution industrielle et de l’urbanisation, le modernisme est d’abord une forme de foi dans le progrès, dans le génie créateur, qui conduit à inventer des formes nouvelles comme les architectures un peu folles de Gaudi, à l’instar de l’église orientalo-gothique de Colònia Güell. La bourgeoisie bohême fleurit, s’enivre de bals, de café, de cigares et d’alcools vantés par des affiches publicitaires de style art nouveau.

La dignité des pauvres

Cette effervescence et le rêve utopique qui l’anime ont aussi leur face d’ombre que les artistes dévoilent. La fin de siècle est aussi marquée, au plan privé, par la décadence, une forme de mélancolie et de mal-être qui s’expriment dans ces figures de femmes solitaires avachies par la drogue ou épuisées par une nuit de danse.

Au plan social, l’idéal égalitaire du quadrillage urbain de Barcelone (1860) se heurte à la croissance des inégalités et des formes d’exclusion. Au luxe des bourgeois s’opposent les conditions de vie et de logement misérables d’une majorité de la population. Des artistes comme Isidre Nonell descendent dans la rue pour témoigner de la beauté tragique des laissés-pour-compte, des pauvres et des gitans. Picasso leur emboîte le pas et réalise son puissant repas frugal (1904) inspiré du Greco.

L’exposition se clôt sur une autre de ses peintures : la femme à la chemise. Une puissante évocation de la condition humaine dans toute sa dignité, à la fois forte et fragile.