26 aoû 2016

UDN: Construire des « nous » actifs et engagés

Christine Kristof-Lardet, le 26.08.2016

Conjuguant ses multiples talents et expériences pour répondre à une exigence vitale d’engagement et de progression personnelle, Laurent van Ditzhuyzen a ouvert un espace d’expérimentation et d’apprentissage des possibles «vivre et faire ensemble». Il a cofondé avec d’autres personnes motivées, dont Lydia Pizzoglio sa compagne, l’Université du Nous.

Qu’est-ce qui vous a incité à vous lancer dans l’aventure de l’Université du Nous ?

C’est l’histoire d’un chemin de vie qui m’a conduit ici. A 40 ans, j’ai traversé un passage difficile, avec de fortes remises en question sur ma vie professionnelle et personnelle… Ma question était comment me mettre au service de quelque chose de plus grand que moi, ici et maintenant. Ma réponse a été cet engagement citoyen philosophico-politique qui me pousse chaque jour à faire du mieux que je peux, c’est-à-dire, à me changer moi tout en cherchant à avoir un impact sur mon environnement direct ou indirect.

L'esprit du « colibri »

Peut-on dire que la crise que vous avez traversée a servi d’accélérateur à votre engagement ?

En fait, c’est la pulsion de survie qui a servi d’accélérateur. Cela m’a permis de lâcher beaucoup de peurs quant au regard des autres, à la pression de la société, à ma façon de me juger moi-même. L’engagement s’est ensuite incarné sans que j’y réfléchisse trop. J’avais quelques atouts dans mes bagages, telle que la psychothérapie-Gestalt à laquelle j’ai été formé dans deux écoles différentes et cette volonté persistante de recherche sur moi-même. Et puis, j’ai été consultant en organisation et en relations humaines pendant dix ans en entreprise, dans ce que l’on appelle le « management », une façon de mettre de l’huile dans les rouages des organisations humaines. Dans cette démarche, le groupe, le « nous », le « faire ensemble » m’intéressait profondément.

Je disposais de deux autres outils très concrets : le « Jeu du Tao »[1], qui possède une profondeur rare, et une formation théorique à la sociocratie. Celle-ci est un outil innovant de gouvernance, dans lequel je voyais bien plus qu’une simple technique de management : une forme d’incitation à travailler sur soi, à revisiter notre rapport à l’autorité ou au pouvoir. En même temps, je trouvais qu’il était dommage de ne connaître cette gouvernance dite « révolutionnaire » que de manière théorique. J’ai donc initié un collectif de citoyens fonctionnant en sociocratie avec l’« Attribut : réseau de chercheurs en vie meilleure », sur l’île de la Réunion où j’habitais alors.

Quels étaient les objectifs de la création de ce collectif citoyen ?

Le premier objectif était de faire une véritable expérience d’un collectif citoyen basé sur un mode de gouvernance autre que la gouvernance pyramidale. L’objectif était aussi de proposer l’esprit du « colibri », du « oui ! je peux faire quelque chose à mon échelle », nous permettant de concrétiser notre désir de changement dans nos vies – dans la façon de nous nourrir, de consommer, de considérer l’argent, d’élever nos enfants et donc de nous élever nous-mêmes. J’avais aussi le désir de créer une expérience qui démontre – ou pas – que le don est source d’abondance.

Nous avons démarré l’« Attribut » à trois personnes et nous avons terminé à cinquante – dont six enfants – formés à des techniques héritées de la sociocratie, et plus de deux cents personnes qui participaient régulièrement aux activités de l’association. De nombreuses initiatives ont été créées, comme un café-parents, un groupement d’achats, un soutien de main-d’œuvre à une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), des jardins d’échanges (en points JEU)[2], des soutiens pour cultiver le jardin des autres… Je sentais cependant que j’avais envie d’aller plus loin dans l’expérience d’une organisation citoyenne offrant des espaces de transmission, de partage, de recherche et d’accompagnement du « je » vers le « nous ».

L'holacratie, espace d'émergences

Comment s’est construite l’Université du Nous ?

Je ne suis pas arrivé en disant : « Tiens, je vais créer l’Université du Nous ! ». Des rencontres avec des personnes partageant des envies communes ont permis de faire émerger une expérience de « vacances conscientes » durant l’été 2009. L’équipe d’animation était constituée d’une dizaine de personnes motivées par cette « université d’été » d’un autre type. Elle a proposé à une quarantaine de personnes, durant douze jours, de vivre un temps différent en autogestion, entre création artistique et apprentissage de processus d’intelligence collective. A la sortie de cette université, neuf personnes se sont levées et ont décidé de créer l’Université du Nous. Avec ma compagne Lydia, nous avons dit « oui ! » et cela a démarré. Nous nous sommes réunis rapidement pour un premier séminaire de formation où nous proposions de transmettre les outils innovants et de partager notre expérience héritée de l’« Attribut ».

Nous avons alors posé les bases de notre organisation à travers une phrase clé qui représente l’essence de l’UDN et qui nous guide : « L’Université du Nous existe pour m’apprendre à coopérer et contribuer avec tous les acteurs volontaires et joyeux à la création par contamination positive, d’un nouveau monde, construit sur le modèle du vivant. Elle m’offre un espace d’expérimentation, de transmission et d’accompagnement favorisant l’élévation de ma conscience afin de construire des Nous actifs et engagés. »

Sur les neufs porteurs du projet, quatre ont formé un noyau central solide et d’autres nous ont rejoints. Nous avons créé une association et nous avons commencé la transmission et l’exploration des nouveaux modes de gouvernance, tels que la sociocratie, l’holacratie et de nombreux autres outils.

Qu’est-ce que l’holacratie, et pourquoi ce choix?

L’holacratie pose comme base que l’organisation est un être vivant et que, comme tout être vivant, elle a une raison d’être (une mission de vie) qui n’est pas la résultante de ce que nous voulons en tant que personnes, mais la résultante de ce qui s’impose de soi-même au centre. Toute l’organisation est tournée au service de cette raison d’être. L’holacratie propose un mode de gouvernance qui réintègre la souveraineté individuelle de chacun, c’est-à-dire une gouvernance construite en commun sur la base d’un processus de décision par consentement. A l’intérieur émergent des rôles, tels des grandes fonctions de l’organisation, où un individu, choisi pour un rôle spécifique, devient souverain et prend les décisions pour la mission qui le concerne. L’organisation globale est pilotée sur la base des tensions. Cela signifie que si une personne fait quelque chose qui génère une tension chez l’autre, celle-ci dispose d’un espace pour poser cette tension qui va être « traitée » selon un processus bien précis permettant l’émergence d’autres propositions. Le travail se fait pas à pas, sans projections à long terme, et suit une dynamique propre au vivant.

Les émotions au service d'un projet commun

Ce processus, qui permet une évolution perpétuelle, signifie aussi des changements radicaux potentiels ?

A partir du moment où je me mets au service d’une raison d’être qui n’est pas la résultante de mon « je veux », cela signifie que la raison d’être de l’organisation peut être, à un moment ou un autre, en inadéquation avec mon propre chemin de vie. Si je veux être intègre et respectueux de l’organisation qui a besoin de continuer son propre chemin, je ne dois pas tirer les choses à mon profit, et dans ce cas, je pourrais me retirer. L’organisation ne nous appartient pas. Elle existe au-delà de nous. Ce qui me semble important dans l’UDN, c’est qu’elle est une expérience vécue en elle-même, en interne, et non une proposition uniquement tournée vers l’extérieur.

Vous dites que vos séminaires ne sont pas thérapeutiques, mais la zone de démarcation est ténue. Comment assurez-vous la barrière de sécurité ?

Merci pour cette question fondamentale. Quand je dis, ce n’est pas un séminaire thérapeutique, cela signifie que nous n’avons pas de contrat thérapeutique avec les participants, et que nous posons cela clairement au départ. L’émotion est accueillie et l’expression des ressentis est encouragée, mais nous ne poussons jamais le processus dans ce sens. Le fait d’animer en équipe avec d’autres est en soi une sécurité, car elle permet une forme de régulation naturelle vis-à-vis de moi-même et vis-à-vis du groupe. Les Ateliers du Nous n’ont pas pour vocation à réparer l’individu, mais à lui permettre de percevoir son attitude, son comportement, ses émotions en groupe, au service d’un projet commun. Les prises de conscience qu’il fera peuvent déboucher sur un travail thérapeutique, qu’il pourra faire par ailleurs.

Propos recueillis par Christine Kristof-Lardet, Alliance, janvier 2013.
© pour les photographie : Christine Kristof-Lardet

Lire également: Université du Nous : un outil au service du vivant


[1] Le jeu du Tao est un jeu collectif qui permet à chacun d’élaborer un projet essentiel pour lui avec l’aide des autres.

[2] Le point JEU (Jardin d’Echange Universel) est une monnaie alternative, créée en 1998 par Daniel Fargeas, autogérée et basée sur la valeur temps.