Vertical Road. Le titre est explicite. La dernière chorégraphie d’Akram Khan, que j’ai eu la joie de voir à Pully (Suisse) il y a quelques semaines dans le cadre du festival STEP, décrit un cheminement spirituel. Un processus initiatique. Qu’est-ce qu’une initiation ? L’ouverture – fulgurante ou progressive – à un autre niveau de conscience. Lequel ouvre à la Réalité ultime, au-delà de tout nom et des apparences. Au-delà des illusions de l’horizontalité matérialiste et consommatrice à laquelle nous convie la société marchande.

Au fond de la scène : un rideau plus ou moins transparent. Le voile précisément dont la conscience ordinaire – non encore éveillée – est revêtue et qui la coupe de la profondeur cachée, indicible, des êtres et de la création, habités par le divin. Au début, le personnage central s’en trouve comme prisonnier, en quête d’une issue. Une recherche de sens qui l’amène à tracer des lettres, des mots. Vertical Road raconte la traversée de ce voile et de ses illusions. A la fin, après que le héros soit entré dans le royaume angélique et imaginal (à ne pas confondre avec l’imaginaire) des archétypes, le voile tombera de lui-même. Illuminations.

Opérer ce dévoilement, c’est naître à soi-même, à sa vérité intérieure. C’est se mettre debout, tel un axe entre la terre et le ciel. En assumant et dépassant peu à peu tous les éléments de la nature : la terre, l’eau, le feu, l’air, très présents par la bande son symbolique et suggestive de Nitin Sawhney. En intégrant également toutes les dimensions de l’être : corporelle, psychique et spirituelle, mais aussi minérale, végétale, animale, humaine, angélique et finalement divine.

Entre la terre et le ciel

Vertical Road traduit ce parcours cosmico-humano-divin avec force. Dans un mouvement incessant et tourbillonnant entre poussière de terre et lumière d’en haut. Dans la tension entre la gravitation magnétique (qui tire vers le bas) et l’inspiration spirituelle (qui aspire vers le haut). Mais que de morts à vivre pour ressusciter, que d’épreuves à traverser pour sortir de la reptation initiale, que de divisions à endurer pour accéder à la non-dualité, que de heurts à encaisser pour arriver à l’harmonie finale. Là, la danse n’est plus un combat avec soi, les autres et la matière, mais une grâce, un don du ciel. Puissance bouleversante de l’évidence, de la légèreté de l’être libéré des paquets de passions et de mémoire qui l’alourdissent et l’ankylosent.

On ne peut pas accomplir ce chemin seul. On a besoin d’un guide. Un « autre » qui nous sert de référence sinon de modèle, nous apprend les gestes et les attitudes justes sur la voie, nous pousse à nous dépasser en permanence, nous relève quand nous tombons. Le maître peut être aussi la vie avec ses épreuves et contradictions, mais aussi « Dieu » lui-même – quel que soit le nom qu’on lui donne. Dans tous les cas, il s’agit d’accoucher du maître intérieur. Fabuleux pas de deux où un danseur est conduit par un autre et le suit comme son ombre « portée », tel une marionnette dans les mains d’un marionnettiste. Dans ce chemin, les danseurs et danseuses sur scène sont les facettes multiples d’un même personnage. Ils représentent toutes les altérités qu’il a à assumer et intégrer dans son devenir, pour accéder à la plénitude de sa réalité personnelle, universelle et tissée de diversité.

Dans cette quête, l’écriture est un outil. Pour se connaître soi-même, mais aussi pour s’éveiller au mystère à travers la lecture inspirée des textes sacrés. Tablettes avec lesquelles jouent les danseurs, comme autant de miroirs de soi, de supports d’introspection, de don des lettres divines avec lesquelles jouer, jongler, s’unir dans des noces mystiques…

Naître à l’amour

Etre, c’est être avec. Mais la relation peut être rude, âpre, rugueuse, anguleuse, en particulier quand l’ego est aux commandes. Elle peut aussi être plate, inconsistante, faussement arrondie quand règne le conformisme social ou grégaire. Suivre le maître n’est pas devenir son clone, mais trouver sa vraie identité, unique : le « je suis » irréductible à aucun autre et qui contient tous les autres. L’accomplissement de soi unique suppose de s’extraire de la masse, d’oser se distinguer des autres, du groupe. La singularité est une conquête. Non pas « contre », mais « avec » les autres, comme dans les arts martiaux auxquels la chorégraphie d’Akram Khan fait plus d’une fois référence. Instants magiques où les danseurs, sans perdre le lien et la résonnance avec les autres, suivent leur propre dynamique, inventent leurs gestes propres en quête de leur propre espace et lumière.

Dans ce parcours vers lui-même, le héros découvre l’interdépendance. Un geste, un pas, un mouvement, et tous les autres réagissent, comme des épis de blés couchés par le vent ou des vagues sous la brise. Si être, c’est être avec, être vivant, c’est aimer. Se verticaliser, accoucher de soi-même, c’est naître à l’amour. Beauté fulgurante de ce pas de deux où un homme et une femme s’apprivoisent, se portent, se donnent et s’adonnent à la ronde de l’amour. Union physique et métaphysique non seulement des corps, mais aussi des âmes et de l’esprit dans la puissance de l’Esprit.

Akram Khan inscrit sa pièce dans la tradition soufie. Il se réfère explicitement au grand mystique Rûmi, père des derviches tourneurs. Dans cette veine spirituelle, l’initiation est une ivresse. On n’atteint au divin qu’en en étant ivre. C’est pourquoi sa chorégraphie est de l’ordre de la transe. Gestes répétés à l’infini qui épousent les rythme haletants, insistants, obsessionnels presque, des tambours, des percussions et de la musique de Nitin Sawhney. Sons martelés comme autant de pulsations qui en-chaînent les corps pour mieux les dé-chaîner. La physique ouvre à la métaphysique, la pesanteur à la grâce. La spiritualisation de la matière est tout sauf sa dématérialisation.

Vertical Road célèbre l’instant, espace exalté de l’éternité.