Pierre Rabhi : La sobriété heureuse

 

« La vie est sacrée et nous les hommes en faisons partie. » Le petit homme qui prononce ces mots d’une voix douce a les traits marqués, le visage buriné mais souriant. Sérieux, dramatique parfois, il garde un optimisme que l’on sent profondément enraciné. Pierre Rabhi a 69 ans, il vit un peu dans l’Ardèche, et un peu partout où on l’appelle. Parce qu’en ces temps de crise du pétrole et de dérèglement climatique, son discours original, longtemps ignoré, mais construit sur l’expérience, est devenue d’une criante actualité.

Sa critique de notre société industrielle est radicale. Il juge très sévèrement la conférence sur l’environnement qui s’est tenue en France en novembre dernier : « Le Grenelle de l’environnement ? Du bricolage ! Car on ne peut pas concilier les inconciliables . » Il apprécie pourtant les efforts de Nicolas Hulot en vue d’une prise de conscience de la problématique environnementale. Mais il reproche aux politiques de « continuer à nous faire croire que l’on peut avancer dans la même logique économique, qui épuise la Terre, alors que nous devons impérativement changer de direction ». En résumé, la Terre n’a pas la ressource d’offrir à tous les hommes le style de vie prédateur que s’est arrogé, sur le dos de la majorité, un petit cinquième de l’humanité.

Capitalisme ruineux

« Le système économique est fondé sur une telle outrance qu’il n’est pas transposable, reprend Rabhi. Le ‘miracle industriel’ a mis en place une économie basée sur une illusion, une imposture, qui résout très peu de problèmes et crée un superflu démesuré, ruineux pour la planète. » Alors qu’on entend parler partout de productivité, « ce système, qui prône une croissance sans limites, n’est pas rentable », prétend Rabhi. Un exemple ? Notre manie de nous goinfrer de viande : « Utiliser 10 ou 12 protéines végétales pour produire une protéine animale, ce n’est pas très efficace. »

« La nature, elle, ne gaspille pas, reprend-il. Si elle est prodigue, c’est pour assurer la transmission de la vie. Elle est intelligente : si une plante est en danger, elle produit sa graine plus vite. » La conséquence ? Nous la connaissons : nous sommes en train de détruire les immenses richesses naturelles de notre environnement. « Si tous les hommes adoptaient le style de vie nord-américain, il nous faudrait cinq ou six planètes à disposition, or nous n’en avons qu’une. Au lieu de n’utiliser que les intérêts produits par notre capital (la Terre), nous l’entamons. Le capital de l’homme diminue et c’est l’homme qui, parce qu’il met en danger sa propre survie, en paiera le prix. »

La vie sans l’homme

Pierre Rabhi ne craint pas pour la Terre : avec le temps, elle se remettra des agressions techno-industrielles (... dans quelques millions d’années ?). En revanche, l’homme risque d’y laisser sa peau : « La nature a ses règles. Si nous continuons à les transgresser, nous serons éradiqués. La vie, qui a une capacité énorme à rebondir, continuera sans l’homme. La Terre a un programme, elle le suit et le réalisera, avec ou sans l’homme. C’est nous qui passons, ce n’est pas le temps qui passe. » [1]

Le développement durable est-il la solution ? « Pas du tout, car vous ne pouvez pas concilier des inconciliables. La logique de la croissance sans limites détruit tout. Il faut changer de système. La maison brûle et nous discutons de la couleur des seaux d’eau ! Face à l’urgence absolue, nous n’avons que des solutions molles... qui n’en sont pas : pour produire l’équivalent d’un plein d’agrocarburant, il faut 250 kg de maïs : c’est la nourriture d’un enfant durant une année ! »

Le jardin potager comme acte politique de résistance

Dès lors, que faire ? « Résister ! » affirme Rabhi. Et comment ? Le message politique de Pierre Rabhi en étonnera plus d’un. Face aux aberrations du système alimentaire mondial, il doit retrouver le plus d’autonomie possible. Donc, « cultivez votre propre jardin, dit Pierre Rabhi. C’est un acte politique, de résistance ! »

Depuis plusieurs décennies, Pierre Rabhi est impliqué en Afrique, où ses programmes de développement agricole se sont peu à peu affirmés, étendus. Basés sur une agriculture naturelle, ils sont reçus comme une alternative concrète, locale et autonome à l’agriculture techno-industrielle et terriblement coûteuse proposée par les anciens colons. Des programmes agroécologiques ont ainsi été lancés au Burkina Faso, au Mali, au Sénégal, au Maroc, en Tunisie (réhabilitation d’une oasis). « Au Burkina Faso, 100’000 paysans vivent aujourd’hui avec les méthodes que j’ai introduites dans les années quatre-vingt. » C’était au temps du président Thomas Sankara, figure incomparable de l’Afrique et héros d’un continent à la recherche de sa liberté, assassiné il y a vingt ans.

Une méthode et un état d’esprit

En France, son association Terre et Humanisme entretient dans le sud de l’Ardèche un domaine, le mas de Beaulieu. C’est un lieu voué à l’expérimentation et à la formation. L’association y donne des cours d’agroécologie, vue comme « une pratique et une éthique visant l’amélioration de la condition humaine et de son environnement naturel ». On y apprend différentes techniques, de la production de semences à la récupération des eaux pluviales, le traitement des eaux usées, le compostage.

L’enseignement n’est pas qu’une question de méthode, c’est un état d’esprit. « La modération et la sobriété doivent être à la base de tout ce que faisons », dit Pierre Rabhi. De ce style de vie naît une vie heureuse, un regard optimiste. Ainsi, l’Afrique, pour Pierre Rabhi, n’est pas le continent misérable véhiculé par l’imaginaire européen. « L’Afrique est immensément riche, affirme-t-il. Ce sont les mécanismes idéologiques de la croissance qui l’appauvrissent. Il est faux de prétendre que quelqu’un est pauvre parce qu’il n’a pas d’argent. »

Des orthodoxes conquis

Pour Pierre Rabhi, l’agriculture techno-industrielle et ses prolongements récents, la production d’OGM et les agrocarburants, font des ravages. « Nous profanons la vie, et la vie est sacrée. J’interpelle les religions ! », déclare-t-il.

Il a reçu une réponse inattendue de la part de... religieuses orthodoxes. Installées au monastère de Solan (près d’Uzès, dans le Midi), elles l’ont appelé il y a quelques années comme conseiller agricole. Le monastère a donc mis en pratique avec bonheur l’agroécologie, dont l’expérience s’est répercutée... en Roumanie. En mai dernier, le Métropolite Daniel (depuis lors élu Patriarche de Bucarest) a invité Pierre Rabhi, qui est donc allé semer la bonne parole écologique chez les responsables de 120 monastères du pays. La profession de foi agroécologique de Pierre Rabhi et sa dimension spirituelle ont fait un tabac. Suite à l’enthousiasme des moines, un programme de formation est en cours d’élaboration.

Alain Dupraz

Source : L’Echo Magazine, 17 janvier 2008.

Notes:

[1] Verbatim
« L’homme passe d’une incarcération à une autre. Le jour, il travaille dans une boîte, le soir il sort en boîte et il finit un jour enterré dans une boîte. »
« Ne pouvant produire sans épuiser, détruire et polluer, le modèle dominant contient en fait les germes de sa propre destruction et nécessite d’urgence des alternatives fondées sur la dynamique du vivant. »
« L’agroécologie est pour nous bien plus qu’une simple alternative agronomique. Elle est liée à une dimension profonde du respect de la vie et replace l’être humain dans sa responsabilité à l’égard du Vivant ».

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