Nicolas Bouvier: Voyager, raconter

Ouvrages Collectifs

La force d’une interview bien menée, c’est de permettre à l’auteur d’aller à l’essentiel et au lecteur de prendre des raccourcis pour découvrir la substantifique moëlle d’une vie et d’une œuvre. Qui plus est, avec un réel délice quand il s’agit d’un conteur né comme Nicolas Bouvier, connu pour la verve et la puissance de sa parole, tout en nuances, précision et formules éclatantes. C’est précisément ce que nous offre Voyager, raconter (Editions Héros-Limite), recueil de vingt-quatre entretiens accordés par le voyageur-écrivain à la presse écrite, principalement suisse-romande, entre 1973 et 1997. Parmi eux, deux conversations que j’ai eu le privilège et le bonheur de mener sur le voyage comme recherche de moments d’illuminations et l’«exotisme» à l’heure de la prolifération des images… Petit florilège de perles glanées au fil des pages, en guise d’amuse-bouches et de condensés de sa vision du monde.

Voyageur, écrivain, mais aussi iconographe, photographe, journaliste, conférencier et guide, Nicolas Bouvier (1929-1998) fut tout cela à la fois. Ses entretiens témoignent de cette richesse d’expérience qui nourrit une réflexion à la fois profonde et pétillante, toujours ouverte et en mouvement, tissée d’anecdotes savoureuses, d’images parlantes et d’«aphorismes bien frappés». Il en ressort un certain nombre de thèmes et de motifs qui, organisés, dressent une forme de cartographie de sa pensée et de sa «vocation», mot «superbe» qu’il définit ainsi: «Au fond, c’est l’histoire d’un esprit qui ne sait pas encore quoi faire de lui-même, mais qui est appelé par une voix très forte dans une direction qui donnera un sens à son existence.»

Voyageur – écrivain

Cette orientation sera celle du voyage – «une chose magique» – et de l’écriture, le premier venant avant la seconde. Comme il le dit, il ne lui «viendrait pas à l’esprit de s’asseoir à une table et d’inventer une histoire». Sans avoir passé des années sur les routes, il n’aurait «probablement pas écrit». Il se voit comme «une sorte de témoin» qui «se promène, observe, compare et ensuite relate».

Tissu spirituel

Il y a une communauté entre le voyage et l’écriture. Voir Conrad, Melville, Kipling. Ce sont des gens pour qui le déplacement dans l’espace était une sorte de tissu spirituel.

Au temps de mes études, je souhaitais être naïvement un écrivain qui voyage; je suis parti en voyage pour avoir quelque chose à raconter, mais aussi parce que cela correspondait à mes véritables moments de vie et de bonheur. C’est ainsi que je me suis rendu compte que j’étais d’abord un voyageur. Les rôles étaient inversés. Un voyageur qui écrit quand il a le sentiment d’avoir quelque chose à dire.

Le voyage est essentiellement physique et sensoriel. Mon ouïe, mon odorat, ma vue travaillent mieux.

Une ascèse et une quête

Pour Nicolas Bouvier, le voyage n’est pas une fuite, mais une ascèse et une quête au cœur d’une vie «faite de départs, de cheminements et d’arrivées». Il obéit à plusieurs principes et ne porte ses fruits qu’à plusieurs conditions:

Oser prendre des risques

Miller (Henry) a écrit: «Plongez, mais si vous plongez avec une bouée vous êtes certain de vous noyer» (de mémoire encore). Chaque fois que j’en ai eu le courage j’ai plongé sans bouée: je suis encore là. J’aurais beaucoup moins ce courage aujourd’hui, et je le regrette car cette espèce de «roulette russe» m’a toujours réussi et «toucher le fond» est de toutes les expériences que la vie nous apporte la plus redoutable et la plus importante, la plus salvifique. Ne vivons-nous pas finalement – quelles que soient les barrières dont nous nous entourons – un quitte-ou-double continuel?

Savoir lâcher-prise

Un voyage est fait de quelques décisions que nous prenons et de beaucoup qu’il nous impose. Ces dernières sont souvent les meilleures.

Au départ, ce sont les destinations qui vous choisissent.

C’est ce que j’appelle la dérive. En Occident l’abandon aux choses est considéré comme une attitude passive. Pas en Asie où il s’agit de suivre et d’épouser le courant vital.

Ne rien attendre

Je crois que c’est le propre des grands voyages que d’en ramener tout autre chose que ce qu’on allait chercher. Règle d’or, quand on part: oublier ce que l’on sait. La route doit pouvoir jouer sa propre partition. Pour être sensible aux lieux, il faut absolument rester flexible, ne pas craindre les dérives.

Etre présent

Il faut vivre l’instant, avoir cette espèce de disponibilité totale; c’est un exercice mental, je dirais presque spirituel, très difficile, auquel on parvient pendant de brèves secondes.

Ces moments où on est dans une présence plénière, où on est vraiment tous yeux toutes oreilles, on peut en parler trente ans plus tard comme si c’était hier, parce qu’on n’a pas oublié un détail, parce qu’il n’y a pas une dent qui manque dans une mâchoire, pas une odeur, pas un son. Mais il faut être là!

C’est un jeu de Kim, finalement, le voyage. On vous montre douze objets à la fois puis on retire le drap dessus, et c’est à vous de savoir dans quelle mesure ils se combinaient. Parce que ces douze objets forment une petite galaxie, une petite harmonique – je pense que le monde est continuellement harmonique, mais qu’on en a une lecture très malingre à cause de ce qu’Antonin Artaud appelait une «insuffisance centrale de l’âme»: un manque d’attention aux choses, aux êtres, un manque de présence.

S’abandonner et disparaître

Je suis convaincu que toute activité dans laquelle on s’investit, dans laquelle on met de l’énergie – il peut s’agir de franchir un col, de réconcilier deux personnes qui se sont disputées et qu’on aime, d’écrire un texte pour rendre justice à quelque chose –, finalement, ce sont des exercices de disparition. Pour moi, l’écriture est un exercice de disparition, parce que si toi tu n’as pas disparu, tu es exactement comme dans les lieux d’excursion avec vue, ces personnes corpulentes auxquelles les enfants crient «enlève-toi de là, tu bouches le paysage». Très exigeant, car cela nécessite de sa part une disponibilité totale, voire parfois un abandon de soi.

Alors, si on veut rendre compte de ce qu’on a vu, il faut être aussi cristallin, aussi mince que possible.

Se dépouiller et s’alléger

Le voyage met dans des situations schizophréniques. Elles font progresser, si l’on est capable de se dépouiller de soi-même.

Je crois effectivement qu’il s’agit là de deux modalités visant à trouver le même allégement. Parce qu’au fond, ce qu’un voyageur cherche, ce n’est pas à s’alourdir, c’est à s’alléger, de même que l’ermite dans sa hutte ou sa grotte. Et qui dit alléger dit monter; et lorsque tu montes, tu vois d’autres horizons, l’horizon s’étend. Et il s’étend du proche et du quotidien au lointain et à l’intemporel.

Manifestement, il y a là une forme de croissance spirituelle, c’est-à-dire une vision plus acérée et plus pertinente du monde; elle ne nous est pas servie sur un plat: il y a un travail à faire, et je crois qu’on peut le taire aussi bien dans la fixité de l’ermite que dans l’errance, qui peut être aussi une discipline monacale.

Je crois qu’on y accède par un certain dépouillement. C’est le chemin du mystique méditant dans sa cellule et qui de fil en aiguille enlève toutes les pelures de l’oignon. Mais il y a un autre phénomène tout aussi utile: un dépouillement qui va avec la route. Un phénomène d’érosion graduelle, de fatigue de l’ego qui s’use comme un galet dans le fond d’un torrent. Et c’est un des plus grands cadeaux du voyage. Car ce qui s’use d’abord, ce n’est pas le meilleur, c’est le pire. Ce qui fait le carat, ça tient le coup. C’est très difficile de tuer les choses de bonne qualité.

Apprendre à quitter

Quitter, c’est un apprentissage auquel on se livre dès qu’on est sorti du ventre de sa mère. On s’attache à une succession de choses dont on se détache ensuite, qui vous paraissaient fabuleuses à quatre ans et qui vous paraissent grotesques à huit. On se fait des amis, on les perd. On se fait des illusions, on les perd. On s’attache à cette planète et il faudra bien la quitter. Pour moi, quitter est un mot essentiel. Quand on voyage beaucoup, on est pris dans cette balance continuelle entre l’attachement, l’arrachement, l’attachement, l’arrachement… Quitter. C’est un très beau mot. Un mot nomade.

RTS Archives

Une suite d’apprentissages

Le voyage est un espace d’apprentissage, intérieur et extérieur, qui génère une transformation de soi, une autre connaissance et une perception du monde nouvelle.

Introspection

Le voyage favorise également l’introspection. Grâce à cette vie errante, on sent les changements qui s’opèrent en soi-même.

Évolution intérieure et voyage dans l’espace vont de pair. J’espère parvenir un jour à voyager dans ma chambre. Pour l’heure il me faut l’espace.

Fugacité

Moi, dans la vie, j’aime beaucoup ce qui tremble, pas du tout ce qui est en granit. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui passe, le côté très fugace de n’importe quel moment de l’existence. Qui lui donne son prix. Il y a ce vers que je trouve très beau dans un fantastique petit recueil du Tchèque Vladimir Holan, poète que j’aime beaucoup, intitulé Douleur: «Il y a le destin et ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide». Ça, que je sois sédentaire ou nomade, c’est un peu la morale provisoire que j’emporte dans ma besace.

Etat de vie poétique

Se déplacer – et nul besoin d’aller très loin – c’est accéder à un état de vie poétique où les choses sont éprouvées dans leur fraîcheur, un état de vie sauvage. Nomade, on est fragile, on reçoit des «gnons», mais aussi des cadeaux.

Illuminations

Il y a des moments d’illumination, des moments de peur aussi. En voyage, la vie est plus poétique, au sens large. Certaines de nos facultés sont augmentées. On perçoit des harmoniques entre les choses, des petites totalités. L’accès à ces états n’est pas l’apanage des artistes. Certains ont le zen, l’opium, la mystique, la philocalie, la marche ou l’extrême fatigue du pèlerin. Pour moi, c’est le déplacement.

Ces petits moments sont des moments d’harmonie totale entre une lumière, l’écho d’une voix, les couleurs, le goût qu’on a dans la bouche, l’heure du jour, ils sont plus parfaits que les sept merveilles du monde et comme on s’en rend très bien compte, on se dit qu’il ne faut rien laisser passer, rien! En général, cela correspond à des moments de grande fatigue; de bonne santé mais de grande fatigue, d’usure. C’est une sorte d’usure heureuse et on perçoit ces petits moments comme des espèces de monades d’une harmonie absolue; on se dit le monde c’est ça. Le voyage vous rend attentif aux petits miracles, pas aux grands.

Polyphonie du monde

L’aspect complet du monde, c’est son aspect polyphonique. Parce que je suis absolument convaincu d’une chose: le monde est poétique tout le temps. Quand je dis poétique, ça veut dire organisé d’une façon géniale. […] Il y a une combinaison de couleurs, d’odeurs, de circonstances, d’états d’âme qui composent une sorte de monade, de Tout. Mais nous, nous avons une attention au monde qui est monodique, qui n’est pas polyphonique. Parce qu’on a des soucis, des buts linéaires, des objectifs à poursuivre, des délais, des dates qui tombent comme des couperets. Alors, dans la vie de voyage (mais il n’y pas que la vie de voyage qui donne ça), il y a des moments où, soit par une sorte de négligence géniale, soit par fatigue, épuisement physique, toutes ces barrières monodiques qu’on oppose en somme au monde dans lequel on vit, tombent, sont défaites, emportées par le vent, enlevées par la modicité de la vie qu’on mène. Et tout d’un coup, on perçoit les choses comme elles sont véritablement. C’est-à-dire comme des ensembles, des petits bouts de symphonie. C’est ce que le zen appelle satori.

Je ne prétends donc pas du tout que le voyage soit la seule clé. Mais toute l’affaire, c’est de se trouver en un lieu où les choses – poésie, érotisme, mystique, musique – ne sont plus perçues comme isolées, discordantes, affrontées, mais comme les notes d’une partition. Et dans une partition vous pouvez avoir de magnifiques accords qui sont discordants. Simplement, il faut comprendre la partition.

Transformation

On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait.

Connaissance

Le voyage permet d’enrichir son imago mundi comme on disait au Moyen Age.

Diversité culturelle

Ce qui m’intéresse par-dessus tout dans le voyage, c’est de voir comment la réflexion morale fonctionne, quelles sont les différences de jugement qui s’établissent d’un pays à l’autre devant le même comportement, quelle est enfin l’échelle de valeurs qu’on accorde aux sentiments divers, qui n’est évidemment pas la même selon qu’on se trouve à Florence ou à Kyoto.

Un art de vivre

Voyager n’est pas qu’une sinécure et une suite perles qu’on enfile sur un collier. Comme en témoigne Le Poisson-scorpion, où Nicolas Bouvier raconte sa descente aux enfers sur l’île de Ceylan, il peut aussi être une expérience douloureuse tissée de solitude, de dépression, de maladie, de ce qui peut apparaître comme des échecs. Il en a tiré une forme de sagesse où l’humour a une place de choix.

Morale de l'échec

Je crois, sans calvinisme aucun, qu’on doit périodiquement passer par le saloir du boucher. La réalité se compose aussi d’une part de souffrance et de malheur. On traverse une succession de constructions et de démolitions qui, si on y survit, ont un côté salvifique. Évidemment, ça ne vous rend pas très boute-en-train…

On gomme souvent la part de ratage et d’échec inhérente à ces entreprises. Je me suis efforcé de ne pas le faire. Les fausses agonies, tous les voyageurs connaissent ça: je vais mourir sur ce quai de gare, c’est fini. Aujourd’hui, on lance sur les routes des gens qui ne peuvent affronter l’idée de l’échec. Dans l’Ouest occidental contemporain, on n’a qu’une morale du succès. Se casser la gueule socialement ou médiatiquement est considéré comme un crime. Les Japonais, eux, ont une morale de l’échec. Au regard de laquelle l’essentiel est d’avoir lutté et non pas d’avoir réussi.

Vertu du rire

Je ne suis pas du tout gai de nature. Je suis plutôt né avec un bémol qu’un dièse. Je trouve que la vie est une tragi-comédie qui se termine par une disparition. Mais on sait qu’on est condamné alors cela incite à ne pas manquer ce qui est drôle.

Dans toutes sortes de situations nous ne sommes que des vermisseaux cocasses, pathétiques et méritant néanmoins la plus vive sympathie.

L’humour (même noir) et la gaîté existentielle sont les seules vertus qui m’en imposent. Peut-être justement parce qu’elles sont quasiment absentes chez nous, où le sérieux est le premier devoir national. Ce sérieux est une illusion d’optique que le bouddhisme a dénoncée depuis qu’il existe et que le taoïsme a mise en pièces depuis longtemps.

Le bouddhisme enlève beaucoup de son pouvoir paralysant à la mort en ne la prenant pas trop au sérieux. Je crois que l’unique chose dont la mort ait peur, c’est le rire.

Asie

Même s’il a aussi voyagé ailleurs, Nicolas Bouvier a été prioritairement attiré par l’Asie qui, pour lui, constitue la source de la civilisation européenne. Il en relève la dimension spirituelle et le risque de disparition.

Retour aux sources

L’Asie est la mère de l’Europe et l’Amérique en est la fille. Et il est plus légitime d’aller voir d’abord ses parents, puis ses enfants. Simple question de temps. Parce que les parents vont mourir. L’Asie que j’aime est en train de mourir.

Peur du progrès

Je ne suis plus retourné au Japon depuis vingt ans. J’ai peur de ne pas retrouver des lieux que j’avais beaucoup aimés, ou qu’ils soient devenus des endroits à foules. Rien ne résiste à la modernité. Autrefois, des oiseaux migrateurs (les grues cendrées et les oies sauvages) passaient invariablement au-dessus du Japon, puis comme le Japon s’est mis à puer, ils se sont mis à survoler la Corée, et pour d’identiques raisons, ils ont à nouveau changé d’itinéraire pour passer au-dessus des côtes chinoises. Ces migrations suivaient un parcours millénaire, la pollution les a bouleversées. J’ai peur de cela, du progrès qui produit du bruit, de la pollution, des gadgets.

Importance de la spiritualité

Et puis spirituel a le sens d’une appétence, un appétit d’une certaine religiosité. Elle me paraît être une donnée absolument fondamentale de l’existence. Je veux dire que si je m’interdisais tout espoir à cet égard, en me disant résolument naturaliste, positiviste, darwinien, la vie me paraîtrait beaucoup moins intéressante. Donc, c’est un paramètre que j’essaie d’inclure le plus possible, sans le relier forcément à un credo précis, dogmatique, qui vous fait entrer dans une famille d’esprit, ce que je n’ai pas envie de faire. Mai si la dimension spirituelle n’existait pas dans la vie, je la trouverais plate.

L’écriture, nécessité intérieure

L’écriture, pour Nicolas Bouvier, n’a de sens que si elle répond à une nécessité intérieure. Elle relève d’une quête de la justesse qui obéit à un certain nombre de dispositions intérieures:

Dette et action de grâce

Écrire après un voyage, au sujet d’un voyage, c’est une façon de payer une dette.

Pour moi, l’écriture, c’est avant tout une façon de rendre compte de l’extraordinaire richesse que la réalité du voyage vous propose, réalité humaine, géographique.

Il y a deux raisons d’écrire. Comme on allume un cierge, en action de grâces.

Temps forts

Je n’écris que si je suis poussé par une véritable urgence, un véritable besoin. Je peux laisser passer des mois sans avoir le sentiment d’avoir à dire quelque chose qui soit d’un intérêt réel.

Je crois que ce qui n’a pas été vécu ne peut être bien écrit; et quand je dis: «bien vécu», je ne veux pas dire «vécu heureusement», mais dans un état d’attention extrême, dans un état d’alerte; c’est seulement sur des moments de cette nature – pour un écrivain qui, comme moi, n’est pas, en tout cas pour l’instant, un écrivain de fiction – qu’il est possible d’écrire.

Pour moi, l’écriture ne peut se faire que sur des temps forts – qu’ils soient négatifs ou positifs.

C’est une erreur que beaucoup d’écrivains de voyage commettent: ils ne gardent que le bon. Ils gomment les moments d’échec, d’embarras, d’angoisse, de panique qui évidemment surviennent aussi, et beaucoup plus souvent que dans une vie sédentaire. Ça donne évidemment à tout le monde envie de partir sur des routes tropicales sac au dos avec des sandales – erreur mortelle parce que mieux vaut avoir des bottes!

Mots justes

S’il est au sortir de ces entretiens une ultime leçon à garder en mémoire, c’est peut-être celle-ci: l’écriture, et plus encore l’écriture du monde, est un travail à la fois très modeste et très exigeant.

C’est une opération très exigeante de bonne foi et de précision.

C’est là que j’ai appris le travail et l’amour des mots, et cette très longue recherche du mot juste pour la chose juste. La chose, on l’a dans la tête, on la vécue; le mot peut se trouver très loin ou tout à côté.

On me reproche parfois une écriture précieuse. J’essaie surtout d’être précis. La réalité est si subtile et complexe que j’ai vraiment besoin de tous les mots. Hélas, le français, gardé en permanence par quarante flics, s’appauvrit alors que l’américain ou les langues slaves inventent sans cesse de nouveaux mots. J’aime les adjectifs et ce n’est pas la mode.

Travail de fabrication

La fonction d’artiste n’est pas du tout une fonction démiurgique. Elle est de rendre compte d’un monde et d’une réalité qui a déjà été formée, en partie par l’homme, en partie par le ciel. Le mot de créateur, je le réserve plutôt aux divinités créatrices. Pour le travail que je fais, que font les peintres, les photographes, je préfère le mot de fabricateur, ou d’interprète d’une réalité qui existe. Je ne crée ni les mots, ni les choses. Si vous voulez, ma part de création, minime, intervient dans la façon d’accoupler les mots et les choses. De les agencer.

Je veux dire qu’il est fastidieux de comprendre et d’exprimer ce que les choses voulaient vraiment nous dire. Vous savez, j’ai une vision très modeste du «fabricateur» que je suis… Je suis convaincu que tout est déjà écrit quelque part, là, je fais seulement office de capteur.

De la réalité aux mots

«Activité musicale», l’écriture allie réflexion, travail de mémoire, écoute. Elle confronte constamment et douloureusement l’écrivain à ses limites.

Réflexion

Je réfléchis seulement quand j’écris, c’est ma méthode de pensée. L’écriture étant une occasion de réflexion totale, c’est un exercice périlleux.

Il y a toute une partie du travail de réflexion de maturation du texte, d’informations qu’on réunit après plutôt qu’avant, qui est un boulot de moine sédentaire. Tous les écrivains nomades que je connais passent six mois à lire comme des moines puis à écrire. C’est à ce moment-là que les mots viennent; les notes que l’on prend sur place ça ne vaut pas tripette, il vaut mieux se fier à sa mémoire.

Mémoire

Il y a deux étapes lentes; je voyage très lentement et ensuite j’écris comme un escargot, quelquefois vingt ans après le voyage que je rapporte.

C’est un travail de la mémoire, une remontée des souvenirs et une discipline intérieure qui fait retrouver en soi les sensations, les saveurs, les couleurs avec la même fraîcheur que la première fois.

La mémoire est constamment sollicitée et la sélection qu’elle opère est assez judicieuse; c’est comme un corps qui se momifie, les muscles fondent et ce qui apparaît ce sont les articulations, les tendons, les os. Il doit y avoir cette espèce d’opération d’érosion, de diminution par double distillation. On perd en volume mais on augmente en degrés d’alcool et on finit avec une très petite bouteille mais alors qui sonne, qui est forte.

Ecoute

On est une grande oreille. Il y a des coquillages dans lesquels vous entendez le bruit de la mer et d’autres dans lesquels vous n’entendez rien du tout. Quand vous n’entendez rien du tout, vous n’écrivez rien du tout!

Difficultés

En écrivant, on se trouve confronté, d’une part avec la magnificence, la misère, le côté profondément comique et sarcastique de la réalité que l’on veut décrire et, d’autre part, avec l’insuffisance de ses propres instruments, l’immense océan de sa propre niaiserie, de sa propre indigence mentale. C’est donc une confrontation extrêmement humiliante, extrêmement ardue, qui fait de l’écriture un exercice que je redoute parfois, et devant lequel je jette l’éponge, je baisse les bras, je trouve des prétextes pour m’occuper ailleurs.

Ce qui est difficile, c’est d’arriver au vrai texte, le cheminement est long et laborieux, tandis qu’on perd beaucoup de temps sur le faux texte.

Le travail de la forme

La prose et la poésie sont deux exercices différents. Mais à chaque fois, il s’agit d’épure et de synthèse.

Epurer

Quant à la forme, je crois que toute histoire possède au départ sa propre forme et que le travail est de la découvrir, comme en sculpture, par soustraction, ou plutôt en la soumettant à un processus d’érosion qui élimine tout l’inutile. Empoigner la hache ou la serpette. C’est le plus dur.

Ensuite, si on veut essayer d’en rendre compte, ce qui est presque impossible à cause de la limite des mots, il faut s’amincir le plus possible, presque disparaître pour rendre la souveraineté de ces moments.

Synthétiser

Je pense que toute fabrication, toujours, est un exercice de synthèse. Et c’est pour ça que je n’aime pas, dans les écoles littéraires, ceux qui recherchent la fragmentation, la dispersion, l’éclatement, le non-sens, l’absurde, à moins qu’il s’agisse d’une forme d’humour particulier, comme celui de Lewis Carroll, qui reconstruit une cohérence plus haut, en se marrant.

Recevoir

Je dis toujours: faire de la prose, c’est une visite que je rends, c’est-à-dire qu’il faut avoir du temps. A l’inverse, un poème, c’est une visite que je reçois, le plus souvent à l’improviste. Et quand un poème se pointe, il suffit d’être à la maison pour le recevoir.

La poésie n’est pas un attelage que l’on mène à sa guise mais plutôt la soudaine, imprévisible éclosion de bulles de champagne. Elle m’est plus nécessaire que la prose parce qu’elle est extrêmement directe, brutale – c’est du full contact! Je ne pars jamais des mots pour aller aux choses, toujours l’inverse. Un travail d’établi… trouver le mot qui rende justice à une sensation forte, originelle – donc partageable avec chacun – une sensation dont le cœur bat encore. Même dans un poème achevé, il doit rester un petit noyau d’obscurité, deux ou trois mots dont on n’a pas percé le sens, sans quoi il n’y a pas de lecture aveuglante.

Partagez cet article

À lire ensuite…