Prix de la mise en scène au festival de Cannes en 2000, Yi Yi nous plonge dans la simplicité de la vie et la complexité du monde. Avec quelques questions-clés: Pourquoi avons-nous peur des premières fois? La vie nous offre-t-elle des secondes chances? Pourquoi ne connaît-on que la moitié de la vérité? Signé Edward yang, ce petit bijou est bouleversant de justesse et d’humanité sensible. Plein de cet art incomparable de dire les choses les plus essentielles à travers les réalités les plus quotidiennes. Débordant aussi de cette capacité à donner à chaque plan un deuxième ou troisième niveau de signification, éminemment symbolique. Evocation à l’occasion de sa ressortie pour la première fois en Blu-ray dans une magnifique restauration 4K.
«Le sujet de mon film est la vie, tout simplement. Une vie dont j’ai voulu illustrer toute l’étendue», disait Edward Yang, figure de proue, avec Hou Hsiao-hsien, de la nouvelle vague taïwanaise au début des années 1980. La simplicité de la vie, mais aussi sa complexité. Son étendue, mais aussi sa profondeur et son changement incessant. Dans le temps et l’espace. De ses origines chinoises traditionnelles, Edward a appris que la vie est impermanence, mouvement continuel, suite d’états et d’éclats à la fois tendus et oscillant entre l’irréductibilité de la personne et l’appartenance à une totalité, sociale et cosmique.
Toute son ambition de cinéaste est d’arriver à traduire formellement ces relations paradoxales entre la partie et le tout, le détail et la vision d’ensemble, l’intimité personnelle et l’histoire collective, le fragment biographique et l’intégralité d’une trajectoire. Il y arrive en développant, comme le suggère Jacques Mandelbaum (Le Monde) un style qui tient à la fois de la peinture taoïste et du cubisme. Son esthétique obéit à un double principe. L’hologramme, d’une part, où chaque point de l’ensemble contient la totalité de l’information, tout en étant radicalement singulier. Le kaléidoscope, d’autre part, où chaque fragment est le miroir et le spectre d’un autre, réfléchi à l’infini et en constante métamorphose.
Le tout, chez Edward Yang, n’est pas la somme des parties. L’être humain et le cosmos, l’individu et l’histoire, l’instant et le cours d’une vie sont des niveaux qui, loin de s’opposer dans une apparente dualité, s’interpénètrent mutuellement pour ne faire et n’être qu’un. Ils constituent autant de niveaux de conscience et de points de vue sur une seule et même réalité. L’individu porte en lui le monde autant qu’il y habite; il fait l’histoire autant qu’il en est fait; il participe lui-même au tissage de la toile sociale et familiale dans laquelle il se sent souvent prisonnier et à laquelle il tente d’échapper, dans une révolte généralement vaine. Il est «un» (yi), mais cette unité est constituée d’un autre «un» (yi) : il est donc un-un ou un-deux (yi-yi).
Le monde yangien est un réseau de fils de vie et de trajectoires humaines qui se croisent, s’entrelacent. Une danse d’êtres qui se lient et se séparent, s’aiment et se heurtent, se rejoignent et s’éloignent, se retrouvent et se perdent. Selon des mouvements plus ou moins ordonnées ou chaotiques, prévisibles ou aléatoires, qui se déploient dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace entre trois pôles sociaux (la famille, l’école, l’entreprise) et trois pôles géographiques (Taïwan, le Japon, les Etats-Unis). Dans le temps à travers les différents âges de la vie, les passages – semés de rites – de la naissance à la mort, de l’enfance à la vieillesse, de l’adolescence à l’âge adulte.
Temps d’ailleurs aussi irréversible que le coma de la grand-mère, au grand désespoir de NJ qui aimerait bien pouvoir revivre ce qu’il a manqué, avoir une seconde chance. Un jour, il retrouve par hasard la «femme de sa vie», qu’il avait quittée trente ans auparavant parce qu’elle voulait régenter son existence et faire de lui un ingénieur – ce qu’il a fini, malgré tout, par devenir –, craignant de «manquer» et de «vivre fauché» avec un être si idéaliste que lui. Il caresse un instant le projet de recommencer, avec l’espoir que les choses se passeraient autrement. Mais il déchante: «J’ai compris que même si on me donnait une seconde chance, cela ne servirait à rien», avoue-t-il à sa femme. Pour lui, dans sa conscience, il est déjà trop tard.
NJ, la quarantaine, est dans une crise profonde. «Je cherche quoi, moi?», se demande-t-il au début du film. Tout se délite autour de lui: sa boîte informatique va à vau-l’eau, sa belle-mère est dans le coma après une chute près des poubelles de l’immeuble, sa femme est partie dans un monastère bouddhiste soigner sa dépression, sa fille ado de 13 ans, Ting-Ting, vit un premier amour foireux, son beau-frère est à côtés de ses pompes… «Je ne suis plus sûr de grand-chose», confesse-t-il au chevet de sa belle-mère dans le coma sans savoir si elle l’entend – ce qui lui fait penser à une prière : «Je me réveille le matin rempli de doutes et je préférerais ne pas me lever pour affronter les mêmes incertitudes.»
S’il n’est pas, comme sa femme, pris de vertige devant le vide et la vanité de son existence, il vit un profond conflit de valeurs entre la gratuité et la générosité auxquelles il aspire et la dure réalité du monde – moines bouddhistes compris – qui ne tourne qu’autour de l’argent et de l’égoïsme. Il souffre des compromissions et trahisons dont il doit nourrir sa vie pour survivre, notamment dans sa firme qui préfère signer un contrat douteux avec une entreprise de contrefaçon plutôt qu’avec la marque détentrice des brevets. Il en a marre de cette existence inauthentique et contrefaite qui est la sienne et celle de ses proches.
Si NJ et tous ceux qui l’entourent sont malades, incapables de relations simples et saines, inaptes à rester cinq minutes face à un être dans le coma – donc face à eux-mêmes, cruellement renvoyés à leur néant – c’est que la société est malade. Economiquement prospère, mais d’une indigence spirituelle abyssale. Edward Yang a une vision quasi «apocalyptique» – au sens de révélation – de Taïpei, avec son bruit infernal, son chantier permanent, ses autoroutes engorgées qui se croisent entre les maisons, ses mariages et ses fêtes de famille minables, ses caméras de surveillance et ses médias omniprésents qui polluent les âmes et colonisent les esprits, ses buildings vitrés et ses surfaces réfléchissantes en cascade, où les personnages semblent se perdre dans leurs propres reflets.
Marine Landrot (Télérama) l’écrit justement: «Voyez ce plan sublime sur Min-Min, la mère de Yang-Yang, effondrée par le vide de son existence, en larmes derrière la fenêtre de son bureau, un soir de nuit noire. Sur son corps secoué de spasmes se reflètent les phares des voitures embouteillées au bas de l’immeuble. Leur trajet rectiligne suit le chemin exact de l’aorte de Min-Min. A l’emplacement de son cœur, un feu rouge clignote nerveusement… »
Le film pourtant n’est pas sombre et désespéré. Il est au contraire tissé de points de lumière. Un subtil et vibrant équilibre entre joies et tristesses, réjouissances et déceptions, amour et désamour, ordre et désordre. Ces sources d’espérance sont multiples. C’est d’abord, chez NJ, cette énergie venue de l’enfance qui se manifeste dans son idéalisme, son amour des choses gratuites – qui «ne rapportent rien» comme la musique –, son désir de prendre «la distance et le temps nécessaires pour bien penser les choses». C’est aussi l’honnêteté et la sagesse d’Ota, l’original homme d’affaires japonais avec lequel NJ est censé traiter. C’est encore le «pardon» de la grand-mère à Ting-Ting, le petit papillon, en papier qu’elle lui offre lors de son réveil miraculeux, presque surnaturel. C’est la présence de la nature, rare dans ce monde urbanisé à outrance, mais qui vient – en un plan bref – comme scander les émois des personnages, apporter un sentiment de paix, d’ordre, de sérénité. Ainsi ce plan de ciel quand NJ a encaissé le choc du départ sans au revoir de son amour d’enfance retrouvé; ainsi la plante dans le pot qui fleurit enfin après le moment de tendresse de Ting-Ting avec sa grand-mère.
Mais l’espérance et la lumière du film, c’est surtout le petit Yang-Yang, galopin irrésistible et à croquer avec sa coupe hérisson, son espièglerie, ses farces, ses jeux d’eaux et ses questions désarmantes: «Papa, tu ne vois pas ce que je vois et je vois ce que tu ne vois pas. Comment peux-tu savoir ce que je vois? Je ne vois pas ce que j’ai dans le dos: n’a-t-on le droit de connaître que la moitié de la vérité?»
La photographie va lui apporter une première réponse. Avec sa petite caméra, il cherche à capter le microscopique (les moustiques dans la cage d’escaliers) et l’invisible. Plus précisément, ce que les gens ne voient jamais: leur dos – symbole du yin (principe d’ombre et de passivité) – par opposition à la poitrine et au cœur – symbole du yang (principe de lumière et de passivité). Autrement dit, l’autre moitié de la vérité qui nous échappe toujours, les zones d’ombres que nous rechignons souvent à voir.
Yang-Yang, déjà plein de sagesse et de rébellion potentielle, refuse de gober ce que les autres lui disent. Il a besoin de voir et de faire l’expérience des choses par lui-même pour y croire. Plus tard, quand il sera grand, son désir est de «montrer aux gens ce qu’ils n’ont pas encore vu, de leur raconter et apprendre ce qu’ils ne savent pas encore». C’est tout le sens de son discours bouleversant au chevet de sa grand-mère défunte: «Pardonne-moi, mamie, de n’être pas venue te parler quand tu étais dans ton lit. Mais tout ce que j’aurais pu te dire, tu le savais déjà. Sinon, tu n’aurais pas passé ton temps à me dire, comme tu l’as toujours fait: “Ecoute, Yiyi!” Tu es partie, mais sans me dire où tu allais. Puisque tu ne m’as rien dit, c’est sûrement un endroit que je devrais connaître. Mais je sais si peu de choses. Dis, mamie, si un jour je trouve où tu es partie, est-ce que je pourrai le dire aux autres? Est-ce que je pourrai les emmener te voir? Tu me manques tant, mamie.»
Il y là, métaphoriquement, toute l’éthique du regard d’Edward Yang, fondé sur une attention extrême aux moindres frémissements des êtres, aux palpitations intimes de la vie, aux mouvements de conscience, aux sensations du corps et au passage du temps. Le cadre, précis et rigoureux, toujours structuré par un autre cadre, est tendu vers la révélation de ce qui s’y cache et l’habite intérieurement. Le plan est toujours ouvert à qui l’excède, le déborde ou le pénètre de l’extérieur, comme aspiré constamment vers le hors-champ.
Le cinéaste cherche, lui aussi, à capter la vérité des êtres et le mystère de la vie, ce qui se dissimule sous la surface des choses, derrière les masques sociaux et les apparences des êtres: leurs souffrances, frustrations et désarrois, mais aussi leurs émotions, joies et aspirations profondes: «Pourquoi le monde n’est-il pas comme je l’imagine? Quand je ferme les yeux, le monde que je vois est magnifique», murmure Ting-Ting. La fonction du cinéma, comme l’art et la musique, n’est-elle pas de montrer aussi la beauté du monde et de la vie, de nous «faire vivre trois plus intensément notre propre vie», pour reprendre l’expression du petit ami de Ting-Ting. Il y parvient, selon Edward Yang, d’autant mieux qu’il réussit à se faire transparence et évidence, sans esbroufe ni effet, dans une forme d’effacement de l’auteur: «J’aimerais que les spectateurs sortent de mon film avec l’impression d’avoir passé un moment avec un ami. Mais si, par hasard, ils se disaient qu’ils ont rencontré “un metteur en scène”, alors j’aurais raté mon film.»
Merci donc au cinéaste pour ce merveilleux moment passé avec ses personnages et, à travers eux, avec lui. Merci pour cette belle leçon de vie et de courage, incarnée par Ota: «Oui, le risque est grand quand on fait quelque chose pour la première fois. Pourquoi a-t-on peur des premières fois? Chaque jour est une première fois. Chaque matin est neuf. On ne vit jamais deux fois la même journée. Pourtant, on n’a pas peur de se lever le matin. Alors, pourquoi a-t-on peur des premières fois?»
Michel Maxime Egger, pour Trilogies
A lire ensuite:
A l’heure où l’on commémore les deux ans de la mort tragique de Mahsa Amini en Iran, il est temps de (re)lire le roman graphique Femme, Vie, Liberté (Editions L’Iconoclaste, 2023). Un ensemble remarquable de textes et de bandes dessinées, qui – avec humour, engagement critique et recul historique – permet de comprendre les tenants et aboutissants du premier mouvement féministe d’envergure en Iran et dans le monde musulman, mené au premier chef par les femmes et suivi par des jeunes et aussi des hommes. Une ode à la libération.
A l’occasion du 80ᵉ anniversaire de l’ouverture du camp d’Auschwitz-Birkenau en janvier 1945, une BD adapte une série de reportages réalisés en 1995 et couronnés par le prix Albert Londres. L’album traduit avec force, finesse et profondeur les témoignages recueillis par la journaliste du Monde Annick Cojean. Une œuvre puissante et nécessaire qui nous dit l’importance capitale du travail de mémoire et de transmission. L’inquiétant et pitoyable spectacle du monde actuel nous rappelle au devoir de vigilance. Il est plus que jamais nécessaire de se souvenir que la barbarie fait partie de l’humanité et peut – comme aujourd’hui – se manifester à tout moment.
À l’heure du look hyperréaliste publicitaire, du naturalisme télévisuel, fade et sans surprise, le chef opérateur Henri Alekan (1909-2001) fait figure de rescapé. Le dernier Mohican d’une époque révolue du cinéma, artisanale, où la beauté du réel était inséparable de la poésie de l’imaginaire. Il a consigné en 1984 sa vaste expérience et ses réflexions dans un livre somptueux, Des lumières et des ombres, qui vient d’être réédité aux éditions du Collectionneur.
«Le Virgile de l’initiation à l’écologie chrétienne.» C’est ainsi que l’écrivain Falk van Gaver définit Jean Bastaire. A l’occasion des dix ans de sa naissance au ciel, un livre lui rend hommage et expose les points clés de sa pensée, de son espérance et de son engagement. Une contribution bienvenue pour promouvoir une figure majeure et insuffisamment (re)connue, qui appelait à une «insurrection pascale» des consciences au service du Vivant.
«Pour qui prête l’oreille, laisse traîner son regard, affûte sa propre sensibilité envers ces êtres du vivant qui agissent, parlent, imaginent et font imaginer», de nouvelles voix et de nouvelles manières d’évoquer les écosystèmes surgissent en Occident.» Plus particulièrement en Suisse romande, «terreau plutôt favorable aux motifs écospirituels». C’est ce que montre Alexandre Grandjean, chercheur à l’Institut de sciences sociales des religions de l’Université de Lausanne, dans un petit livre passionnant: Arborescence – Les voix de l’écologie spirituelle (Hélice Hélas, 2022).
Dominicain, enseignant de méditation «dans l’esprit du zen», Bernard Durel est un homme discret qui transpire l’humilité et qui respire large et profond. Un livre de «conversations à ciel ouvert», remarquablement menées par le journaliste Jean-Claude Noyé, nous dévoile son itinéraire spirituel et la sagesse qu’il en a tirée. Il offre par là-même, en allant à l’essentiel, des ressources inspirantes pour notre propre cheminement. Une parole simple, claire et profonde, qui ouvre le cœur et nourrit l’esprit. Un souffle d’espérance pour, en toute lucidité, traverser le «temps de détresse» actuel et les épreuves personnelles, sortir des impasses en trouvant «le passage pour reprendre la route vers l’avant».
Un petit livre clair et roboratif où Jean-Claude Guillebaud explique sa conviction que «le message évangélique garde une valeur fondatrice pour les hommes de ce temps, y compris pour ceux qui ne croient pas en Dieu». A trois conditions cependant: le refus de l’injonction au profit du témoignage vécu et du dialogue, la réinterprétation créative incessante des textes, le renouvellement profond du langage. L’auteur raconte son propre voyage intellectuel et existentiel à travers trois cercles. D’abord, la redécouverte des sources judéo-chrétiennes de la modernité comme les droits humains et une conception du temps source d’espérance. Ensuite, la «subversion évangélique» qui proclame l’innocence des victimes, révèle l’aveuglement mimétique des persécuteurs, appelle à lutter de manière non violente contre la tyrannie, les injustices et les logiques de domination. Enfin, «le saut personnel et subjectif de la foi, qui permet de franchir les abîmes du doute».
Il manquait une présentation de l’œuvre et de la vie de Jean-Marie Pelt. L’écobiographie de Claude Evrard vient combler cette lacune. Elle reprend comme titre une citation de l’écologiste: «On m’a parfois comparé à un arbre.» Cette métaphore convient bien à cet homme protéiforme et fécond. Elle permet, en la filant, de structurer les différentes dimensions d’un «écologiste spontané et prématuré, lucide et passionné», ainsi que le qualifie Edgar Morin dans la préface.
La nature a joué un rôle très important dans la vie et la pensée de Carl Gustav Jung. Elle apparaît, de manière transversale et arborescente, à de nombreux endroits de son œuvre. Nourrie par la fréquentation d’autres cultures, l’approche du psychanalyste se révèle d’une grande actualité et fécondité pour répondre en profondeur aux défis écologiques. Par son exploration des interrelations intimes entre le vivant et la psyché humaine, elle constitue une source d’inspiration pour l’écopsychologie. Il manquait un ouvrage en français pour appréhender la richesse et la pertinence de l’apport du psychiatre suisse en ce temps de bouleversements écosystémiques. Le livre d’Aurélie Choné, Jung et la nature. Vers une écologie de l’âme (Labor et Fides, 2025) comble cette lacune de belle manière.
Dans Le Visage écrit apparaît le danseur et chorégraphe Kazuo Ohno (1906-2010) dans une performance au carrefour de l’expressionnisme et du butō, dont il est l’un des maîtres et précurseurs. Totalement fasciné par sa présence irradiante et sa gestuelle magique, Daniel Schmid capte la grâce de cet homme travesti qui semble flotter sur l’eau dans le bleu crépusculaire du port de Tokyo. Il a fait de cette séquence le cœur d’un court métrage (1995).
Double salut nazi d’Elon Musk à l’investiture de Donald Trump, montée de l’antisémitisme et du racisme, succès des idéologies nationales-populistes, floraison des régimes autoritaires… A l’heure où l’on commémore le cinquantième anniversaire de la libération des camps de concentration, il est plus urgent que jamais de nous souvenir et d’être vigilant. Revoir un film comme_ Nuit et brouillard_ (1956) d’Alain Resnais peut nous y aider. Pour reprendre les mots de l’écrivain survivant Jean Cayrol, il reste plus que jamais un «appel, un dispositif d’alerte contre toutes les nuit et brouillards» qui n’en finissent pas de «tomber sur une terre qui naquit pourtant dans le soleil, et pour la paix» [1]. Il dénonce l’effroyable accoutumance à l’oubli et la banalisation du mal qui en découle. Un cri on ne peut plus d’actualité.
«Ceux qui vivront dans cent ans, dans deux cents ans après nous, pour qui nous frayons maintenant le chemin, est-ce qu’ils s’en souviendront, est-ce qu’ils auront seulement un mot gentil pour nous?», se demande Anton Tchekhov (1860-1904) à travers l’un des personnages d’Oncle Vania. La cinéaste suisse Dominique de Rivaz lui répond directement et positivement par une évocation touchante en forme d’essai cinématographique très personnel. Un petit joyau finement ciselé qui redonne vie au grand écrivain russe en racontant sa mort. Et nous interroge sur notre finitude, le sens de notre existence et l’essence de l’humanité. A (re)découvrir grâce au DVD sorti en octobre 2025.
«Le chaman traverse les mondes, il est le pont, il va discuter de l’autre côté du rideau de l’invisible», déclarait l’écrivaine Anne Sibran à propos de son envoûtant ouvrage, né de son vécu avec les peuples amazoniens: Enfance d’un chaman (Gallimard, 2017). On pourrait dire la même chose du peintre Paul Cézanne qu’elle met en scène dans Le premier rêve du monde (Gallimard, 2022). Transfigurée par une écriture poétique finement ciselée, une quête initiatique de la beauté de la Terre où nous vivons, d’un «inespéré» surgissant de «l’éternel présent», «au-delà du temps des hommes et de ce qu’ils voient».
Écrivain, poète et conteur, Patrick Fischmann œuvre depuis des lustres à transmettre les sagesses ancestrales du monde entier et à libérer le souffle de l’Esprit nécessaire à l’accomplissement de la grande transition. Avec Loup blanc, Loup noir (Rue du monde), magnifiquement mis en images par Aurélia Fronty, il nous offre une méditation sur les lumières et les ombres qui cohabitent dans le cœur humain, d’après une légende cherokee. Avec cette question: entre le loup blanc (amour et bienveillance) et le loup noir (haine et violence), lequel est le plus fort? Réponse: le loup qui l’emportera est celui que nous choisissons de nourrir…
A l’heure où l’écoféminisme gagne en puissance comme éventail de réponses fécondes aux souffrances de la Terre, la revue en ligne Esprit de Nature a choisi de consacrer son troisième numéro au triptyque «Femmes, Nature et Sacré». Une riche et inspirante exploration de dimensions essentielles pour la métamorphose à opérer.
Quelle est la place des animaux dans les diverses cultures de l’humanité et quelles sont leurs relations à l’être humain et au divin? C’est à ces questions qu’est consacrée la nouvelle édition du Calendrier des religions (éditions Agora). Couvrant la période de septembre 2022 à décembre 2023, il propose un regard à la fois anthropologique, historique et iconographique qui documente et questionne nos rapports au monde animal. Avec des textes de spécialistes, agrémentés de belles photographies et œuvre d’art.
«La Terre, notre Mère-Nature, est au bord du gouffre», déclare Carolyn Carlson, immense figure de la danse contemporaine. En partant de ce naufrage, elle nous offre avec The Tree un puissant et envoûtant poème dansé, visuel et musical, sur les liens brisés et à restaurer entre l’être humain et le vivant. Entre mélancolie et espérance, un cri d’amour à la nature, magnifié par les toiles à l’encre de Chine du peintre Gao Xingjian.
L’intérêt pour les sorcières et le combat pour leur réhabilitation ne faiblissent pas. Un signe des temps et une manifestation de la «puissance invaincue des femmes» (Mona Chollet), indissociable de leur lien profond avec le vivant célébré par une partie de l’écoféminisme. Pour preuve, le remarquable spectacle musical Sorcière, porté par le duo pop Aliose et mis en scène par Sophie Pasquet Racine. Une œuvre habitée qui à la fois nous touche au cœur, nous enchante et nous fait réfléchir sur hier et aujourd’hui.