La ville entre Dieu et les humains
TransitionOn ne peut plus penser l’écologie et le climat indépendamment de la question urbaine. Quelque 57 pourcent de la population mondiale vivent aujourd’hui en ville contre 38 pourcent il y a cinquante ans. D’origine religieuse, la ville est le lieu névralgique où se joue une part clé de l’avenir de la planète. Nature ou béton, partage ou chômage, intégration ou exclusion, Babylone ou Nouvelle Jérusalem? Figure de proue de la géographie francophone, Jean-Bernard Racine (1940-2026) trace des lignes d’espérance. En guise d’hommage, extraits de l’entretien qu’il nous avait accordé en 1998.
«Fleur de macadam». C’est ainsi que Jean-Bernard Racine aimait se définir. Une manière de dire son amour de la ville qu’il considère comme «co-naturelle» à l’être humain. Fils d’un pasteur neuchâtelois émigré à Nice, diplômé de l’Université d’Aix-en-Provence, il a dirigé de 1973 à sa retraite en 2007 l’Institut de géographie de l’Université de Lausanne, après avoir été huit ans professeur au Canada. Il a consacré sa vie à étudier les villes et les relations qu’elles entretiennent avec leur environnement. La qualité de ses recherches lui a valu de recevoir1997 le Prix Vautrin-Lud, prestigieuse distinction équivalant à un Nobel de géographie. Fidèle à son engagement chrétien, il a nourri sa réflexion par une lecture passionnée de la Bible, véritable lampe accrochée à ses pieds qui lui sert à «éclairer» la réalité. Dans le cadre de la campagne SolidarCité (1998) de Pain pour le prochain et de l’Action de Carême, il nous avait accordé un entretien, repris en partie dans l’hebdomadaire Construire.
Non au paradis perdu
Quelle est la place, l’image de la ville dans la Bible?
Au premier chapitre, l’histoire de l’humanité commence dans un jardin: l’Eden de la Genèse. Au dernier chapitre, elle se termine dans une ville: la Nouvelle Jérusalem de l’Apocalypse. C’est une thématique qui m’a donné à réfléchir. En fait, je l’ai découverte en lisant l’ouvrage de Jacques Ellul, Sans feu ni lieu (1975), à un moment où l’on avait l’impression que tout le monde voulait fuir la ville pour retourner à la campagne. C’était la grande période de ce que certains auteurs ont appelé l’«exurbanisation» ou la «rurbanisation», néologismes désignant le déplacement, l’extension de la ville à la campagne. Pour moi, qui aime les centres urbains et qui ai toujours pensé que la ville était le lieu par excellence de la civilisation, l’espace où se joue notre passion d’exister, c’était à la fois rassurant et passionnant de découvrir que, selon la révélation biblique, la ville est l’horizon de notre destin.
N’est-ce pas un renversement de nos conceptions traditionnelles, souvent nostalgico-bucoliques, de l’âge d’or et du paradis?
Tout à fait. La Bible nous apprend que non seulement nous ne sommes pas condamnés à une vie semi-rurale, à la «cité-jardin» qui est l’une des formes prises par l’utopie urbaine au XIXe siècle, mais que notre avenir est réellement urbain. Il y a, dans cette vision, également l’idée que l’on ne revient pas en arrière. On ne pense pas l’avenir en regardant dans un rétroviseur. Le vrai progrès n’est pas un retour en arrière dans un supposé «paradis perdu». C’est, au contraire, l’attente et le travail, pour une révélation nouvelle. Pour le citoyen que je suis, engagé politiquement dans la défense de l’environnement et la promotion de relations équilibrées entre les hommes et la nature, cette perspective est très importante. Car il y a plusieurs façons de penser l’équilibre écologique du monde: une manière tournée vers l’arrière qui est tout à fait rétrograde, réactionnaire au sens propre du mot, et une manière orientée vers l’avant où l’on travaille à inventer l’avenir.
Vous allez même jusqu’à dire que la ville est «co-naturelle à l’être humain»…
Aristote le disait déjà. C’est une idée qui a été développée par Pierre Sansot, un remarquable sociologue de Grenoble, dans un livre absolument merveilleux: La poétique de la ville (1988). Il y raconte la belle histoire de Gavroche, fleur de pavés qui connaît Paris comme sa poche, y lutte, y vit et accepte d’y mourir tout à fait «naturellement», sans rêver à Dieu sait quelle nature originelle ou terre nourricière qu’il ne connaît pas.
Un lieu ambivalent
Si l’horizon de l’être humain – la Jérusalem céleste – est une ville, il ne faut pas pour autant l’idéaliser. La ville est, dans la Bible, très ambiguë. Elle est même souvent un lieu de perdition…
C’est vrai. Il ne faut pas oublier que, dans la Bible, c’est Caïn qui bâtit la première ville, dans un contexte marqué par la révélation d’un meurtre. Caïn agit en contrepoint, voire en négation de l’ordre de Dieu qui lui dit qu’il irait parcourir la terre et qu’il pourrait le protéger malgré son péché. Il crée la ville probablement pour sa propre sécurité, mais, du coup, il érige une barrière entre lui et Dieu. En d’autres termes, cette histoire de ville a vraiment mal commencé. Et la suite n’est pas mieux, car cela continue avec Babel, Babylone, Sodome et Gomorrhe, etc.
Cela dit, malgré cet aspect négatif de la ville, malgré les malédictions et tous les problèmes que peut susciter le phénomène urbain, Dieu accepte les choix de l’être humain, car il respecte sa liberté. Il les accepte d’autant plus qu’il a pour l’être humain un plan de salut qui se révèle à la fin, à travers une cité nouvelle. Car, fondamentalement, la Jérusalem céleste ne viendra pas de l’être humain, mais de Dieu.
La Nouvelle Jérusalem, certes, est donnée. Mais cela n’enlève pas la responsabilité de l’être humain qui a à en préparer les chemins et, d’une certaine manière, à déjà la manifester. N’y a-t-il pas une synergie, une coopération nécessaire entre la volonté humaine et la volonté divine?
Dans le message biblique, l’une des choses les plus intéressantes est cette dialectique subtile entre l’«à-venir» et le «déjà là», cette combinaison entre le travail de l’être humain et la foi dans la grâce de Dieu, entre la liberté humaine et l’intervention divine. Une dialectique d’autant plus complexe que la liberté humaine n’est absolument pas totale. Pour deux raisons: d’abord, parce que l’être humain est lui-même conditionné; ensuite, parce que les processus qu’il met en place s’autoconditionnent. La ville, qui est à la fois du temps consolidé et du changement permanent, le montre bien: une fois générés par la volonté humaine, projets et phénomènes ont tendance à s’auto-organiser, à tourner tout seuls.
Cela dit, le fait qu’un avenir et une espérance soient dessinés n’enlèvent rien à la responsabilité humaine. C’est le vieil adage: «Aide-toi et le ciel t’aidera.» L’existence d’un dessein de Dieu sur l’être humain et le monde, c’est la lampe à notre pied, l’étoile que nous accrochons à notre charrue. Le travail humain n’est pas bêtement contemplatif. Il se doit d’être prospectif, ancré dans la vie et le changement.
La ville est d’abord vie. Elle est faite d’interactions, de désirs, de rencontres, d’échanges.
Dans cette optique, quel est le rôle de la révélation biblique?
Elle est moins de dire à l’être humain ce qu’il doit faire que de donner un sens, une orientation à ses actions. Car le changement, pour être fécond, doit être éclairé par un modèle, une représentation des devenirs possibles. Le chrétien a l’avantage que ce devenir potentiel, cet univers des possibles est déjà dessiné quelque part. Il lui reste à le découvrir, un peu comme le musicien découvre les lois de l’harmonie. Personnellement, il y a là un ensemble de représentations qui me motivent. La Bible me donne une visée, une direction, un projet.
Une visée ou une utopie? Vous dites dans votre livre, La ville entre Dieu et les hommes (Presses Bibliques Universitaires, 1993), que «l’utopie est consubstantielle à l’idée de ville»…
Les êtres humains, à travers les siècles, n’ont cessé de penser et de rêver la ville, d’imaginer de nouvelles structures pour elle. On n’a pas attendu Thomas More pour cela; l’utopie urbaine a commencé avec Platon. Le problème, avec beaucoup de ces utopies, c’est qu’on construit une vision idéale – qui peut vite devenir totalitaire – dans laquelle on cherche à faire rentrer le réel. Or, cela ne marche pas. Car la ville est d’abord vie. Elle est faite d’interactions, de désirs, de rencontres, d’échanges. Elle est cheminement, parcours, invention au quotidien. Si on la crée comme une boîte de conserve, on la tue. C’est ce qui est arrivé par exemple à Brasilia, où les gens s’ennuient d’une façon extraordinaire. La vraie vie, conviviale, inventive, où des relations vraies s’instaurent entre les gens, on ne la trouve pas à Brasilia, mais à la périphérie, dans les bidonvilles où l’on a parqué ceux qui ont construit la ville.
La vie plus que les plans
La vie compte donc plus que les structures et les plans?
On a, bien sûr, besoin de repères pour se guider, d’échelles de mesure auxquelles se confronter, d’une connaissance théorique non seulement urbanistique et sociologique, mais aussi de ce qu’est l’être humain. Tout cela est utile, mais ce n’est pas l’essentiel. L’invention au quotidien, la culture vécue à travers les pratiques, l’évolution des sensations, l’interaction entre les gens, me paraissent beaucoup plus importants. Il faut faire les choses avec les gens, car le centre de la ville, c’est l’homme. C’est à travers les relations qu’il entretient avec ses semblables, à travers ce qui fonde ses motivations, que la ville peut être créée.
Croire qu’une bonne organisation de l’espace va régler tous les problèmes urbains est une illusion. Ce serait trop facile. La réalité est beaucoup plus complexe. Certes, et c’est mon métier de le dire, on peut aménager mieux l’espace; on peut créer des espaces plus aptes à féconder la convivialité. Il est évident qu’on a construit des lieux qui sont absolument lamentables, qui sont de véritables espaces «incivils», qui bloquent toute possibilité de rencontre. Je pense à certaines cités, à certains grands ensembles comme Sarcelles. Comment imaginer des relations civiles et conviviales dans des espaces de ce type? Il m’appartient donc de les dénoncer, d’aider à les réimaginer.
Cela dit, autant il clair qu’en créant de mauvais espaces on est à peu près sûr de générer un mauvais contenu de la vie sociale, autant je suis certain que le rapport que nous avons à l’espace n’est pas complètement conditionné par l’espace lui-même. On ne peut absolument pas faire de liens directs entre la qualité d’un espace et le contenu de la vie sociale et de la civilité. L’espace n’est pas la détermination ultime, pas plus d’ailleurs que l’économique. Le culturel me paraît beaucoup plus important.
Le culturel et le spirituel?
Dans le «culturel», un élément-clé, crucial, est le fait d’être rattaché à quelque chose qui nous dépasse, d’être «relié», en particulier à ce Dieu qui nous demande de l’aimer de tout notre être et d’aimer notre prochain comme soi-même, c’est-à- dire dans une acceptation totale de l’autre. En ce sens, et c’est le message constant de la révélation biblique, la ville n’a pas seulement besoin de structures nouvelles. Elle a aussi, et surtout, besoin d’hommes et de femmes nouveaux. Car si l’être humain a de mauvaises relations avec la nature, c’est qu’il en a de mauvaises avec son prochain; et s’il en a de mauvaises avec son prochain, c’est qu’il en a de mauvaises avec Dieu.
N’était-ce pas risqué, de la part d’un professeur d’université, toujours appelé à prouver le sérieux scientifique de ses thèses, d’oser affirmer cela au cœur d’un ouvrage de recherche?
J’ai hésité et, finalement, je l’ai dit, parce que c’est ce que je pense profondément. Les réactions ont été complètement dichotomiques. Certains se sont crispés, mais la majorité m’a remercié d’avoir rappelé ce besoin du divin comme médiateur des relations que nous entretenons non seulement avec les autres humains, mais avec l’environnement.
Les risques du sacré
A rebrousse-poil de la plupart des théoriciens de la ville, vous n’hésitez pas à affirmer que l’origine des villes est religieuse avant d’être économique ou politique. Est-ce une provocation ou une réalité historique?
Si vous relisez l’histoire, vous découvrirez bizarrement que les villes les plus anciennes ont toujours été fondées sur des lieux «théophaniques», des espaces de communication entre les êtres humains et l’univers des dieux. La première activité des villes était d’ordre religieux. Dès qu’ils ont pu faire autre chose que travailler la terre pour se nourrir, dès qu’il y a eu surplus agricole et division du travail, les êtres humains ont cherché un centre pour faire quelque chose ensemble. Ce centre était pour eux un lieu sacré, séparé du profane, par où passait une voie de communication qui les reliait aux dieux.
Les êtres humains ont toujours cherché cela. Probablement parce que la principale activité de ceux qui ne grattaient pas le sol était justement de se concilier les dieux. La peur fondamentale, c’était – pour reprendre un personnage d’Astérix le Gaulois – que le ciel leur tombe sur la tête. Pour se protéger, ils pensaient que le culte collectif était plus efficace que le culte individuel. Et pour ce culte, il fallait un personnel spécialisé, des préposés aux relations sacrées, des prêtres. D’où, dans toutes les civilisations et sous différentes formes, la création de temples pour inviter les dieux à venir habiter au milieu des hommes, temples situés au centre d’un plan qui, comme chez les Chinois, reproduit le modèle cosmogonique et sa symbolique. Le temple était donc premier. Il précédait la forteresse qu’on érigeait autour du temple pour garantir la sécurité et le pouvoir de la classe dirigeante sur les habitants.
Les villes les plus anciennes ont toujours été fondées sur des lieux «théophaniques», des espaces de communication entre les êtres humains et l’univers des dieux.
Avec la modernité et l’avènement du capitalisme dès le XVIIIe siècle, n’assiste-t-on pas à une désacralisation de la ville? Le supermarché et la bourse ne sont-ils pas devenus les nouveaux temples et lieux de centralité de la ville?
Certes, mais il faut faire très attention dans l’appréciation de cette mutation. Personnellement, je ne milite pas pour une ville religieuse. Car il est évident que cette relation initiale de la ville au sacré pouvait et peut également être la pire des abjections. Le sacré, c’est aussi Moloch, le sacrifice des enfants, le meurtre systématique, la violence qui se décharge sur un ou plusieurs boucs émissaires, toute une série d’interdits qui érigent des barrières, qui définissent des espaces où l’on n’entre pas.
En ce sens, comme espaces sacrés, il n’y pas seulement la bourse et les supermarchés; aujourd’hui, avec l’insécurité croissante, il y aussi les quartiers protégés des riches dans les grandes cités. Regardez Johannesburg, par exemple: c’est une ville en état de siège! Dans la couronne nord, la richesse s’étale en une succession de superbes villas avec piscines. Mais partout, même sur les murs de la Mission baptiste, il y a des barbelés, des pancartes avec un revolver, une tête de cobra et l’avertissement «armed response»: «réponse armée». Ce mode de «sacralisation» de certains types d’espace domestique, reliés à des systèmes de sécurité et de police privés, se répand de plus en plus, notamment aux Etats-Unis. A Détroit, par exemple, des millions de gens vivent dans des «cités privées» fermées, des espaces d’appartenance où il n’y a plus de citoyens ni, évidemment, d’altérité.
Gare donc à l’idéalisation d’un supposé âge d’or religieux…
L’anthropomorphisation du dieu, sa mise en forme dans la ville n’est pas l’idéal, le modèle de ce que je souhaite. Malgré quelques joyaux artistiques, certaines expériences réussies de villes chrétiennes au Moyen Age, la sacralisation me paraît extrêmement dangereuse. Car à l’anthropomorphisation du dieu finit souvent par succéder la sacralisation du prince ou de certaines institutions comme l’armée et l’argent. Or, il ne faut jamais oublier que les cathédrales, expression sublime d’un acte de foi collectif, ont aussi été bâties sur l’exploitation des êtres humains et avec des motivations pas toujours très spirituelles chez leurs promoteurs.
De fait, selon moi, la révélation biblique n’invite pas au retour au sacré. Elle est au contraire l’expression d’un dialogue avec le sacré, d’une lutte permanente contre le sacré, d’un appel continuel au peuple élu à refuser les idoles, à ne pas se réfugier dans le simple religieux, mais à entrer dans l’adoration du Dieu véritable. Jusqu’au bout de l’Ecriture, il est dit qu’il n’y aura plus de séparation, d’anathèmes, c’est-à-dire – littéralement – d’interdits. En d’autres termes, il n’y aura plus de lieux interdits à l’être humain, donc plus d’exclusion. Il n’y aura même plus de temple. Car Dieu sera tout en tous.
Approche holistique
Si la vie est plus importante que les structures, une planification urbaine tant soit peu rigoureuse n’en est pas moins nécessaire. Le problème des villes dan de nombreuses parties du monde, notamment au Sud, n’est-il pas justement d’être en proie à une croissance affolante, tellement incontrôlable qu’elle confine au chaos?
Plutôt que contrôlée, je dirais que l’urbanisation doit être réfléchie et critique, c’est-à-dire qu’elle doit naître d’une pensée qui, se retournant sur elle-même, va forcément amener à certaines formes de contrôle. Il est évident qu’on ne peut pas laisser s’inscrire au sol un futur qu’on ne pourra plus effacer. A partir d’un certain seuil, les décalages entre contenu et contenant peuvent créer dans la ville des situations quasi irréversibles et devenir très dangereux. Ce qui m’ennuie pour les villes du Sud, c’est quand on cherche simplement à contrôler la ville en oubliant ce qui se passe dans les campagnes, comme le font beaucoup trop souvent les urbanistes. Or, le phénomène d’éclatement urbain dans ces pays est complètement lié à ce qui se passe dans les villages, à l’exploitation des campagnes et à l’impossibilité pour les gens de rester sur place. Résultat: les populations migrent dans les villes comme moyen de survie, attirées par Dieu sait quels mirages. Malheureusement, elles rentrent dans des espaces qui ne sont pas prêts à les accueillir. Elles sont donc inévitablement refoulées vers les périphéries, et la marée commence…
C’est tout le discours et l’expérience de la coopération au développement: il faut résoudre le problème des villes en s’attaquant à la racine, c’est-à-dire en luttant contre l’exode rural et en donnant aux gens les moyens de demeurer sur place.
On ne peut pas régler les problèmes des villes uniquement à travers le contrôle urbain. C’est une réflexion qui doit se conduire à plusieurs niveaux: à l’échelle de la région, à celle de la nation tout entière et à celle des relations que ces nations entretiennent les unes avec les autres. En effet, l’évolution des marchés internationaux, la manière dont on fixe les cours des matières premières et des denrées alimentaires, change complètement la vie dans les campagnes et est l’un des grands moteurs de la migration. Il suffit de se promener dans une ville comme Niamey, par exemple, pour voir à quel point le commerce international dessine le paysage urbain. C’est absolument fantastique. On me dit: «Ça, c’est la flambée de l’arachide; ça, c’est le boom pétrolier», etc. Vous avez ainsi trois à quatre gratte-ciel dans la ville qui représentent un moment économique privilégié et tout à fait provisoire, mais qui a permis de construire ces édifices et fait émerger une espèce de bourgeoisie qui s’est dépêchée de capter à son profit les fruits de l’embellie économique et l’essentiel de l’aide des pays occidentaux.
La ville, l’Etat, la planète, tous ces niveaux s’interpénétrent. C’est tout le problème de la complexité des problèmes. Comment les résoudre?
Aujourd’hui, pour régler un problème quelconque, il faut apprendre à travailler à tous les niveaux, depuis l’échelle planétaire jusqu’à l’échelle purement locale. Nous, chrétiens, nous pensons qu’il faut également travailler à une échelle encore plus intime: non seulement celle de l’espace individuel, mais celle du cœur humain qui détermine la manière dont se vivent et se pensent les relations avec autrui. Il est très difficile d’ajuster tous ces plans, parce que les problèmes changent selon les échelles, les outils de travail, les références théoriques. Cependant, oublier un niveau, c’est non seulement appauvrir et réduire le réel, mais aussi condamner notre action et nos modèles à l’échec.
Le modèle de la Nouvelle Jérusalem
En quoi la Nouvelle Jérusalem peut-elle éclairer, inspirer la ville d’aujourd’hui et de demain?
Il ne m’appartient pas de faire une analyse théologique de la Nouvelle Jérusalem, que ce soit dans l’Ancien ou le Nouveau Testament. Mais il y a, à travers les descriptions qui nous sont données dans Isaïe, Ezechiel et l’Apocalypse, comme l’idée d’un modèle possible, qui est tout à fait fascinant. Vous trouvez des éléments qui ressemblent étrangement au discours que l’on pourrait tenir actuellement sur la nature de la ville: il y a des gens qui vont et viennent, qui entrent et sortent, des choses qui sont produites et vendues. Il y a un territoire bâti, un territoire socio-économique, un territoire affectif. Il y a même un territoire onirique, une part de rêve. La différence, c’est que toutes les significations sont renversées. Ce qui ailleurs est une ville fermée devient une ville ouverte. Ce qui ailleurs est fait pour exploiter l’être humain, lui faire cracher sa force de travail, devient «au service» de l’humain. Les gouvernants sont des bergers, des serviteurs. Comme le dit magnifiquement le texte, les «nations sucent la mamelle des rois»…
Autrement dit, l’étranger est consubstantiel à l’idée de ville.
Une ville aussi multi-ethnique?
Tout à fait. La Nouvelle Jérusalem est le contraire de Babel, qui est la réduction de toute altérité au même, l’uniformisation des personnes. Il y a là, dans ce modèle, la révélation d’un principe fondamental de toute idée urbaine: la ville est le lieu même de l’hétérogénéité. La ville, par définition, ne vit pas de son propre sol. Elle n’existe qu’à travers les relations qu’elle entretient avec l’extérieur. Les populations qui l’habitent ne sont pas toutes nées sur son territoire. Autrement dit, l’étranger est consubstantiel à l’idée de ville. Un lieu devient ville quand tout le monde ne fait pas la même chose, quand l’espace, la société, les activités sont différenciés. Plus on met des choses différentes ensemble, plus on a de chances de créer un «plus», de générer ce que les économistes appellent une «externalité», un bien collectif indivis, indépendant de la productivité des acteurs. Le succès des villes est essentiellement lié à cette invention urbaine, à ce mélange qui crée un milieu créatif auquel de plus en plus de gens veulent se rattacher. Aujourd’hui plus que jamais, il faut que les gens prennent conscience que le bonheur de la ville, c’est qu’il y ait de l’autre.
Cette multi-ethnicité est loin d’aller de soi…
Bien sûr, c’est parfois difficile d’accepter l’autre. Aujourd’hui, le phénomène interculturel suscite des résistances qui me paraissent extrêmement dangereuses quand elles prennent la forme de Le Pen. Parallèlement aux valeurs de la multi-ethnicité se développent ainsi des valeurs inverses qui, sous couvert d’identité, prônent la recherche de l’uniformité, de la pureté, de l’origine. Comment vivre ensemble en étant différents? C’est, à mon sens, l’une des questions fondamentales pour les villes de cette fin de siècle. Car nous n’échapperons pas à la société, à la ville multi-ethnique. De fait, nous y sommes déjà; à Lausanne, par exemple, il y a 33,7% d’étrangers en 1998 [43 pour cent en 2026]. Que peut-on faire, en ville, pour aider la population étrangère à sortir de son exclusion, lui permettre de s’intégrer dans le respect de sa différence, sans forcément lui demander, l’obliger à s’assimiler complètement?
Dignité humaine
Ce problème a pris une acuité particulière dans certaines villes du Nord, avec la question lancinante et brûlante des banlieues, véritables ghettos ethniques qui reviennent régulièrement et d’une manière dramatique à la une de l’actualité…
Depuis une dizaine d’années, les banlieues sont devenues le grand problème des villes du Nord, notamment françaises. C’est assez intéressant de se souvenir que, dans un premier temps, les gens ont été contents de partir en banlieue. On aurait pu imaginer que la banlieue française serait un peu comme la banlieue américaine: l’expression de la réussite de la classe moyenne, la nouvelle cité idéale, la cité-jardin. Or, elle est devenue synonyme de violence, d’exclusion, de racisme, d’inconfort, d’insécurité, etc.
Comment en est-on arrivé là, à toute cette violence hypermédiatisée?
Il me semble y avoir un ensemble de phénomènes corrélatifs qui sont apparus dans les années post-crise, après 1973, et qui se sont accélérés à la fin des années 1980: la montée du chômage, la désaffiliation de toute une partie de la population – jeune notamment – qui s’est trouvée concentrée dans un certain nombre d’endroits, le glissement de certains dans l’économie mafieuse et la drogue pour compenser l’absence de revenu, la disparition progressive de toute possibilité de gratification personnelle, la perte d’imaginaire, l’évaporation de l’idée qu’on allait, un jour, s’en sortir, etc. D’où la violence…
Ce qui est en jeu là, c’est la reconnaissance de l’existence de l’être humain, de sa dignité en tant que personne?
Pour être équilibré, un individu doit pouvoir réaliser quelque chose. Si vous êtes exclu du travail, du centre-ville, de ce qui définit l’urbanité – la rencontre, le rêve, les cafés, les commerces, les monuments, les divertissements, la ville comme spectacle et objet d’art et pas seulement comme espace de production, de consommation, de circulation, voire de reproduction –, si vous ne participez plus à tout cela, comment voulez-vous vous gratifier? Y a-t-il un lieu dans ces banlieues où les jeunes peuvent réaliser quelque chose de leur propre chef?
Se gratifier, c’est pouvoir agir sur son environnement. Si on ne le peut pas, il y a deux solutions: la fuite ou l’agressivité. C’est une sorte de triade infernale: soit vous fuyez face à ce déséquilibre, soit vous agressez, soit vous faites quelque chose. L’expérience le prouve: chaque fois qu’on a offert aux gens la possibilité non seulement d’être des consommateurs ou des usagers, mais de devenir des acteurs, des créateurs, des animateurs ou des gestionnaires de quelque chose, d’un espace, d’une activité, il y a eu sortie progressive de la criminalité et des maladie psychiques.
C’est en accomplissant quelque chose que la personne a alors la possibilité de se réaliser?
Plutôt que de créer un espace purement défensif avec des flics, vous permettez aux gens de le prendre en charge, de l’animer. Par là-même, à travers ce phénomène de gratification personnelle, vous recréez de l’espoir. C’est la vieille idée au cœur du rêve américain. Tous les immigrants qui sont arrivés dans le Nouveau Monde n’ont pas eu de problèmes insurmontables d’intégration, parce qu’ils étaient sûrs d’entrer dans une société en changement, en progression, où, quelles que soient les difficultés du moment, ils allaient pouvoir s’en sortir, notamment par le travail. Aujourd’hui, cet espoir-là semble avoir disparu de l’horizon. Au fond, je dirais, comme géographe urbain, que nous sommes dans des espaces sans horizon. Les gens des banlieues parisiennes ne voient plus Paris. Ils n’ont plus d’horizon, ni géographique, ni social, ni personnel. Il ne reste que la violence et l’économie mafieuse. Ces dernières aimées, ce qui était violence des adultes est devenu peu à peu violence des adolescents, puis violence des enfants. Comme si le mal était en train de se «métastaser», de descendre les âges de la société.
Question des inégalités
Ici, vous mettez le doigt sur un phénomène qui va s’aggravant avec la mondialisation de l’économie: le développement de sociétés à deux vitesses. Dans le modèle du rêve américain, qui est celui de l’économie fordiste qui a prévalu chez nous jusque dans les années 1970, la société – comme l’espace urbain d’ailleurs – est structurée verticalement. Il y a un haut et un bas et ceux qui sont en bas peuvent légitimement espérer, à force de travail, s’élever vers le haut de l’échelle sociale. Aujourd’hui, à cette structuration verticale s’est substituée une structuration horizontale avec un «in» et un «out», un «dedans» et un «dehors». Or, il est très facile de glisser vers le dehors, mais il est beaucoup plus difficile de revenir dedans.
Il y a effectivement une dualisation croissante à tous les niveaux de l’espace et de la société, que ce soit à l’échelle de la ville, de la région ou du pays. En clair, il y a des périphéries, des espaces et des groupes sociaux dont plus personne ne veut, dont l’économie n’a plus besoin, qui n’ont plus rien à faire dans le monde d’aujourd’hui. Ils sont «out», hors-réseau. Ce n’est même plus l’armée de réserve du prolétariat des villes anglaises du XIXe siècle, mais des réserves pures: les nouveaux Indiens. Etre ou ne pas être dans le réseau, telle est bien la question de cette fin de siècle.
Quel est le rôle de l’évolution du travail dans ce processus de dualisation?
Le travail est en train de subir une mutation extraordinaire – qui n’est pas de l’ordre d’une crise économique – à propos de laquelle notre déficit de connaissance est quasiment total. Personne, pas même ceux qui la proposent, ne peut vous assurer que la réduction du temps de travail à 35 heures est vraiment une bonne solution. Il est intéressant de constater qu’auparavant, les conflits – qui étaient des conflits de classes – avaient lieu au sein de l’entreprise, alors qu’aujourd’hui ils se développent entre ceux qui sont dedans et ceux qui n’y sont pas, qu’ils soient cadres ou ouvriers qualifiés.
Je travaille actuellement à une recherche qui essaie de mettre en relation cette mutation du travail et celle de l’organisation de l’espace. Dans les deux cas, le problème semble être celui du dualisme. Comment pouvons-nous trouver une autre solution que ce qui nous est proposé et qui semble découler de la logique du système, c’est-à-dire un fossé croissant entre, d’un côté, l’uniformisation du travail peu ou pas qualifié avec l’émergence d’une «classe servante» qui n’a plus aucune sécurité et, de l’autre, le développement d’une petite élite non moins homogénéisée qui parcourt le monde et ses «world trade centers»? Ce défi rejoint celui de l’interculturalité: comment échapper soit à l’uniformisation – nous devenons tous les mêmes–, soit au repli sur des valeurs d’appartenance identitaire et de pureté qui sont très dangereuses.
Ainsi, dans quelle mesure pouvons-nous aménager la ville et les espaces autrement, pour permettre une nouvelle rencontre au niveau du travail et des systèmes productifs? Dans quelle mesure peut-on aider l’étranger dans la ville, à travers l’organisation de l’espace urbain et la création de lieux d’interculturalité, à sortir de son exclusion et à s’intégrer sans pour autant devoir s’assimiler, c’est-à- dire perdre toutes ses références? Autrement dit, comment pourrons-nous, selon l’expression d’Alain Touraine, vivre tous ensemble, égaux et différents?
Voilà les grandes questions que je me pose. Ici, je retrouve de nouveau le plan du cœur de l’être humain, l’articulation harmonieuse de la relation verticale et de la relation horizontale: être en paix avec Dieu pour être en paix avec son voisin, être suffisamment gratifié dans sa foi pour ne pas avoir besoin de se gratifier en confisquant l’espace de l’autre ou en l’exploitant. Autrement dit, et c’est peut-être la grande leçon de la Nouvelle Jérusalem, comment faire pour renoncer au pouvoir qui est consubstantiel à toute relation?
Propos recueillis par Michel Egger