Youssef Chahine: Eloge du dialogue

Visions

Youssef Chahine, «Jo» pour les intimes, aurait eu 100 ans le 25 janvier dernier. Au fil d’une œuvre prolifique mêlant tous les genres, l’autobiographie et l’histoire, l’intime et le politique, cet immense cinéaste n’a eu de cesse de célébrer l’ouverture à l’autre, le dialogue et l’amour, en fustigeant les intégrismes, la violence et la haine. L’acuité et la générosité de son regard nous manquent en ces temps de déflagration. Entre deux avions, il nous avait reçu au Caire en décembre 1985, quelques mois après la sortie de son puissant Adieu Bonaparte. Ses propos, portés par une parole de feu, ont gardé une étonnante actualité.

Comment peut-on être à la fois de père libanais et de mère grecque, éduqué à l’anglaise, élevé dans la religion catholique, marié à une Française, formé au cinéma hollywoodien et fier de son arabité? Demandez à Youssef Chahine (1926-2008), enfant fougueux et écorché de la grande et mythique Alexandrie. Aucun dogme, aucun tabou ne résiste à ce réalisateur dont on disait qu’il avait une caméra dans le cœur, le ventre et les pieds.

Quelques années après la défaite de la Guerre des Six Jours (juin 1967), il plonge dans le traumatisme que ce moment d’histoire a représenté pour le peuple égyptien, trompé par la propagande officielle (Le Moineau, 1972, interdit pendant des mois). En pleine furia puritaine et anti-israélienne, il met en scène l’homosexualité et raconte une histoire d’amour entre un juif et une musulmane (Alexandrie pourquoi, 1978). Au moment où les intégrismes religieux flambent, il en montre la violence, le danger et l’absurdité à travers la figure du grand philosophe Averroès dans l’Andalousie du XIIe siècle (Le Destin, 1997).

Alors que je réalisais un reportage sur la situation des coptes en Egypte, il m’avait accordé un entretien dans les locaux de MISR International Films, sa maison de production au cœur du tourbillon cairote. Il était en train de tourner un mélo, tiré d’un roman d’Andrée Chedid, avec la chanteuse Dalida: Le Sixième jour (1986). J’entends encore sa voix crépiter comme une cataracte du Nil, répondant d’abondance à mes questions.

Fossé de génération

Tour d’abord, comment allez-vous, Youssef Chahine?

J’ai eu récemment une très dangereuse opération à cœur ouvert; les médecins m’ont formellement interdit de fumer. [Il rit, allume une cigarette avec son dernier mégot…]

Et comment voyez-vous la réalité actuelle du monde arabe?

C’est le chaos, destructeur, absurde. L’équation est simple: plus il y a de bordel dans les pays arabes, moins le pétrole est cher. C’est clair, et c’est dans l’intérêt des Occidentaux. Le pire, c’est que les gouvernements arabes sont tombés dans le piège, participent pleinement à ce jeu-là. L’ouverture à l’Occident a abouti à ce que le monde arabe nanti «baise» le monde arabe qui n’a rien. Regardez le Liban et les différents points chauds au Proche et Moyen-Orient! Ce marasme commence à coûter très cher. Les dégâts humains et matériels sont énormes, les gaspillages imbéciles.

Comment vivez-vous cette situation?

Il est temps de réagir! Les jeunes ne sont plus dupes des vieilles illusions. Croyez-moi, ils sont, politiquement, beaucoup plus conscients qu’on ne le pense! Ils comprennent très bien ce qui se passe autour d’eux, toutes les chimères qu’on leur a fait avaler, qu’on nous a fait gober, moi et tous les autres, en tant que citoyens arabes. Ils voient bien que nous ne cessons de nous faire bafouer au plan diplomatique, que nos énergies sont affaiblies par la collusion entre les pouvoirs en place.

C’est ce que vous signifiez avec le jeune Ali qui, à la fin d’Adieu Bonaparte, marche seul dans le désert…

Oui, il a fait ses expériences, pris conscience progressivement de ce qui arrivait autour de lui. Il y a un fossé de génération dans les pays arabes, qui est en train de se creuser de manière dramatique, profondément. Les gens d’âge mûr, les intellectuels de ma génération, les vieux militants se bouchent les yeux. Ils ont vieilli sans s’en rendre compte, empêtrés dans leurs discours archaïques.

Ainsi, comment peut-on encore parler de la «umma», la belle identité et communauté arabe fraternelle? Elle n’existe plus, parce que la création d’un Etat artificiel comme Israël l’a définitivement fait éclater? Il est temps d’en finir avec ces mythes et ces slogans boursouflés et caducs. La réalité s’est transformée et il est dangereux de continuer à combattre avec de fausses armes.

Besoin de l'autre

Ce constat accusateur, qui est au cœur d’Adieu Bonaparte, a dérangé tout le monde et suscité des réactions violentes et négatives à l’égard du film…

Je me suis fait traiter de traître des deux côtés. En Orient, parce qu’ils ne veulent pas y croire, en Occident parce qu’ils se sentent mis à nu dans leur soi-disant mission civilisatrice. Or, toutes les idéologies – nationalistes ou religieuses –, toutes les solutions proposées pendant les trente-huit années d’existence d’Israël, n’ont mené qu’au chaos. Le monde est déchiré par les fanatismes, juif, islamiste, reaganien, catholique – même le pape [Jean-Paul II] est un réactionnaire inouï! J’ai l’impression qu’aujourd’hui tout divise, que plus rien ne réunit. On coupe tout en morceaux, les cultures, les communautés, en fonction de la race, de la langue, de la religion. Ici les coptes et les musulmans, là les sunnites et les chiites…

Que faire?

Il faut redonner une importance capitale à l’arme du «verbe», seul moyen de dénoncer notre moyen-âge électronique. Jamais nos moyens n’ont été si puissants, mais ils ne servent que notre imbécilité. Comment se fait-il que la plus grande part des budgets nationaux de nombreux pays soient consacrée à l’armement? C’est comme si on vivait à l’ère des marchands d’armes contre l’humanité. C’est aberrant quand on y pense: depuis le commencement de l’histoire, ce sont toujours les militaires qui ont sapé les énergies positives du monde. Toutes ces violences, tous ces conflits, ce n’est pas logique. Comment notre gouvernement, qui a jusqu’ici lamentablement échoué, peut-il à la fois espérer gagner la prochaine bataille et être en collusion avec les Etats-Unis, alors que ceux-ci ne font rien d’autre que nous fourguer de la ferraille, dans la mesure où Israël reste leur partenaire privilégié? Il faut inventer autre chose, changer d’approche et de vision. C’est une question de survie.

Qu’entendez-vous par «moyen-âge électronique»?

Avant, les humains avaient l’excuse de ne pas savoir. Aujourd’hui, avec les moyens de communication, on sait que l’autre est en train de souffrir à cause de notre exploitation et de notre politique. On sait, mais on continue à faire comme si on ne savait pas. La conscience humaine a régressé. Pour se dédouaner, on affirme que c’est inévitable, que c’est l’intérêt national ou religieux. Ce dernier justifie tout. Qu’on tue au nom de Dieu ou d’Allah, c’est pareil: une boucherie!

Aujourd’hui, le monde arabe est en proie aux fanatismes. La montée de l’intégrisme est un phénomène complexe, mais c’est aussi la réaction à la création et à la politique d’Israël, qui se veut le patrimoine exclusif du juif. Un fanatisme en suscite et en chasse un autre. La division est totale, la violence sans limite. Mais dans tout cela, que devient le dialogue? C’est l’un des enjeux les plus graves en ce moment, à tous les niveaux, en particulier entre le monde arabe, Israël et l'Occident. Car aujourd’hui chacun prétend avoir raison et pouvoir vivre seul, sans les autres.

C’est un chemin qui conduit à la catastrophe, car il y a des choses que je ne comprends pas et d’autres que vous ne comprenez pas. On a donc besoin de se parler. Veut-on un dialogue? Les intégristes de tous bords disent «non», moi je dis «oui». Mais le dialogue ne va pas sans une forme d’universalisme. Si on ne veut pas répéter les mêmes bêtises à l’infini, il ne faut pas oublier l’histoire. Il convient aussi d’apprendre à la revisiter et à relire les religions de manière critique. Mon rôle, c’est de contribuer à ce dialogue, à mon petit niveau, cinématographique.

L’amour, mieux que la passion

C’est là, ainsi que vous le montrez en particulier dans Adieu Bonaparte, le vrai enjeu qui est culturel…

L’Occident parle toujours de tolérance et de dialogue, mais il n’en précise jamais la nature. La vraie tolérance – un mot dont je me méfie, car il revient souvent à regarder l’autre de haut – suppose l’absence de toute condescendance ou mise à distance. Le vrai dialogue implique le respect de l’autre, l’élimination de toute forme de rapports de force, une égalité entre les partenaires. L’inverse de l’égoïsme et de la défense de ses intérêts, qui génèrent la peur et la duplicité.

Or, pour l’Occident, cette égalité est problématique, car il se veut volontiers paternaliste, se croit surdéveloppé technologiquement. Personnellement, à travers mes films et mon travail de cinéaste, je tente de dialoguer avec tout le monde: les Américains, les Français, les Arabes. J’entretiens une complicité, non une connivence.

C’est-à-dire?

Je fais une différence morale entre ces termes. La complicité est plus difficile, car elle porte sur le bien. La connivence, en revanche, est un accord, une décision sur le mal. Le malheur est que beaucoup de gens voient dans la complicité une forme de connivence, de « collaboration » au sens négatif du terme. C’est la raison pour laquelle j’ai été si violemment attaqué à propos d’Adieu Bonaparte, tant ici qu’en Occident.

La complicité est un jeu délicat, elle comporte des risques. Mais c’est aussi une source de moments extraordinaires, une oscillation entre l’amour et la haine. Une scène, un mot peuvent suffire à ébranler la confiance que les gens ont en vous, mais en même temps, cette défiance est compensée par l’amour et la confiance qui découlent de toute votre œuvre.

Au fil de mon parcours de cinéaste, ma conscience n’a cessé de croître. Avec Le Moineau (1972), j’ai compris le clivage entre le pouvoir et moi. Il s’est précisé encore dans Le Retour de l’enfant prodigue (1976). Dans Alexandrie pourquoi (1978), j’ai parlé d’une chose qu’on a oubliée: une forme d’universalisme. Je préfère ce terme à celui de cosmopolitisme, qui évoque trop une connaissance superficielle des cultures. Le meilleur exemple est l’Alexandrie de mon enfance où – alors même qu’on massacrait des juifs en Occident – musulmans, juifs et chrétiens «baisaient» en parfaite harmonie. Une vraie civilisation, un mode de vie, un art de penser.

Vous faites aussi une différence entre la passion et l’amour?

En fait, le grand drame, l’origine de tous les maux, ce qui empêche l’égalité et génère la violence, c’est la passion. Car elle implique l’invasion du territoire de l’autre, l’exploitation plus que l’échange, l’agression plus que la compréhension et, au bout du compte, la mort. Cela vaut à tous les niveaux, tant dans les rapports interpersonnels qu’interculturels.

Quand je dis à l’autre «je t’aime», est-ce une relation d’exploitation ou d’échange, de domination ou de réciprocité? A l’inverse de la passion, l’amour postule le respect de l’autre, l’acceptation de son être et de ses spécificités, le refus de toute contrainte. C’est un peu la leçon d’Adieu Bonaparte. Emporté par sa passion, le général Caffarelli a joué des rapports de force pour occuper le territoire d’Ali, un peu comme Bonaparte s’est emparé de l’Egypte. A la fin, sur son lit de mort, il comprend son erreur et s’excuse auprès du jeune homme: «Je t’aime moins, mais tellement mieux.»

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