Jean Guitton: Espérer
contre tout espoir

Sagesses

Jean Guitton a été l’un des derniers grands philosophes chrétiens du XXe siècle. Il y a plus de trente ans, à passé 91 ans, il nous donnait dans un entretien une éblouissante leçon de jeunesse et d’espérance. Avec cependant la conscience aiguë d’une profonde mutation en cours. Sa parole, prophétique, est plus que jamais d’actualité aux plans tant écosystémique que géopolitique. Nous sommes en effet arrivés à un point de bascule. Il nous revient, individuellement et collectivement, à choisir entre la mutation des consciences et le suicide cosmique. Autrement dit, entre la Vie et la mort.

Jean Guitton (1901-1999) était un tissu de paradoxes. Ardent avocat de la foi catholique, il fut l’un des plus fervents défenseurs de la critique biblique, longtemps fustigée par le Vatican. Esprit non conformiste, il fut élu en 1961 à l’Académie française et, une année plus tard, le premier laïc à parler au Concile de Vatican II. Confident des papes, il fut l’ami et le maître du marxiste Louis Althusser. Sûr qu’un homme ne dit qu’une seule et même chose toute sa vie et que «seul le langage de la prière demeurera», il a écrit des dizaines de livres, parmi lesquels Un siècle, une vie (Robert Laffont, 1988), L’impur (Desclée de Brouwer, 1991) ou encore Mon testament philosophique (France Loisirs, 1998). Disciple du grand philosophe Henri Bergson, il a consacré toute sa vie à dire l’essentiel, à assumer en une unité supérieure tout ce que l’être humain et l’histoire ont séparé: les chrétiens, la foi et la raison, l’idéal et le réel, l’Eglise et la modernité.

La «statue intérieure» qu’il a patiemment sculptée repose sur deux socles. L’exemple de Marthe Robin d’abord, femme stigmatisée qui a porté dans son être le «tout de la souffrance humaine». L’enseignement de Monsieur Pouget ensuite, «Hercule paysan» aveugle et érudit qui l’a ouvert au «tout de la pensée». Nous l’avons rencontré dans son appartement à Paris, près du jardin du Luxembourg, où il passait deux jours par semaine. Le reste du temps, il vivait dans la Creuse où il s’était construit un petit monastère. Chaque année, des bénédictins d’une abbaye voisine venaient y passer huit jours pour l’«édifier et l’évangéliser».

Temps de mutation

Au soir de votre vie, quel regard portez-vous sur la fin de ce siècle?

L’événement le plus important pour moi fut Hiroshima. Jusque-là, l’humanité avait pu se penser immortelle, vivre sur l’idée d’un progrès continu. Avec la bombe atomique, on a assisté à un renversement total de perspective. L’espèce humaine est entrée dans une nouvelle phase de son histoire. Elle a pris conscience soudain qu’elle était mortelle, que le progrès pouvait anéantir le progrès, mettre en péril sa propre survie.

Je pense que nous allons entrer au XXIe siècle dans une période vraiment critique et que nous allons probablement assister à la fin d’une ère.

Depuis lors, on le voit avec la surpopulation, la pollution, la course aux armements, les nouvelles technologies, les médias, nous sommes dans une période d’emballement eschatologique. Le temps s’est accéléré, comme un cheval fou qui veut aller au-delà de ses possibilités. Je pense que nous allons entrer au XXIe siècle dans une période vraiment critique et que nous allons probablement assister à la fin d’une ère. Mais est-ce que ce sera dans 10 minutes, dans 10 ans ou dans un siècle?

La fin du monde?

Non, non. Car la fin d’un temps n’est pas la fin des temps. Simplement, je pense que l’humanité va approcher d’un point vertigineux où elle aura à faire un choix radical entre ce que j’appelle la «métastrophe» et la «catastrophe», la mutation des consciences et le suicide cosmique, l’absurde qui mène au néant et au désespoir et le mystère qui nous élève vers Dieu. De toute manière, même si l’humanité actuelle périt, une autre humanité renaîtra sous une autre forme, à partir de semences infimes, de quelque chose de très élémentaire. A la fin de sa vie, Einstein disait qu’il y aurait deux guerres: la première, atomique, serait presque totale; la seconde se ferait avec des stylex…

Voilà ce qu’on peut appeler «espérer contre tout espoir»…

Une seconde avant ou après l’incident qu’on nomme la mort, à supposer qu’on entre aussitôt dans l’au-delà, il me paraît absolument impossible que Dieu, qui est juste et miséricordieux, ne se fasse pas connaître clairement à l’être humain et ne le provoque pas à un choix dans la lumière. Dans notre vie quotidienne, nous n’avons pas véritablement à choisir d’une manière absolue entre Dieu et le néant. Dans la condition incarnée qui est la nôtre, les choses sont toujours vagues, confuses. Le pur est toujours mélangé à l’impur. Conduire une famille, une entreprise, un pays, c’est le plus souvent non pas avoir à choisir entre le bien et le mal, mais entre le moindre mal et le plus grand mal.

Dans la condition incarnée qui est la nôtre, les choses sont toujours vagues, confuses. Le pur est toujours mélangé à l’impur.

Bref, tout cela pour vous dire que le dernier instant de notre vie ne sera pas du tout semblable aux millions d’instants qui l’ont précédé. Je pense que ce qui existera pour chaque être humain individuellement vaudra aussi d’une manière analogue pour l’espèce humaine dans sa généralité.

Montée des extrêmes

La recherche de pureté que l’on peut déceler dans l’émergence actuelle de certains mouvements intégristes, écologistes ou pseudo-mystiques est-elle pour vous le signe de cette «fin d’un temps» dont nous approchons?

Plus l’humanité se rapprochera de son terme, plus la tentation cathare va se répandre. La tentation cathare, c’est l’affirmation de soi comme «pur» et le rejet, la condamnation des autres comme «impurs». Elle est effectivement le moteur des intégrismes et de toutes sortes de mouvements politiques et religieux, mais elle se trouve aussi dans le cœur de tout être humain. Car nous sommes tous, virtuellement, des cathares qui s’ignorent. Le catharisme, c’est la manifestation par excellence de l’orgueil humain.

J’ai connu un grand spirituel orthodoxe qui ne mangeait que sept dattes par jour. Comme je le félicitais, il me dit: «Je ne mange pas huit dattes parce que je tomberais dans le péché de luxure, et je n’en mange pas six parce que je tomberais dans le péché d’orgueil, qui est pire que la luxure.» C’est très profond. L’orgueil, c’est de ne manger que six dattes en se croyant supérieur aux autres qui en mangent davantage; c’est le type même de l’erreur subtile, du péché des anges.

Au temps hypocrite et pharisien des purs, je préfère donc cette espèce de temps mélangé qui est celui du quotidien et de l’être humain ordinaire, où le pur est mêlé à l’impur, la chair à l’esprit, le temporel à l’éternel. C’est, pour moi, le temps idéal de la vie humaine. Ce n’est qu’à la fin des temps, au moment du jugement et de la moisson, que le bon grain et l’ivraie seront séparés. Les premiers chrétiens vivaient dans le sentiment très fort que le temps allait finir. L’histoire, au fond, n’est pas autre chose que le retard de cette fin du temps qui n’en finit pas de finir.

Du temps à l’éternité

Paradoxalement, vous érigez en «modèles» ces «purs» contre lesquels vous écrivez…

Oui, car en même temps, à travers leur erreur, ils expriment une vérité, le désir d’infini et d’absolu qui est au cœur de l’âme humaine. Je pense que chaque être, quel qu’il soit, est appelé à «sur-exister», c’est-à-dire à escalader l’échelle sur laquelle il est placé, à se sublimer sans arrêt pour faire exister d’une manière toujours plus haute et plus noble tout ce qui existe, la matière, la chair, le corps, l’âme.

Je pense que chaque être, quel qu’il soit, est appelé à «sur-exister».

Au fond, à vivre l’Eternité déjà dans le temps de cette vie…

Loin de l’arrêter, la mort – qui est le passage du temps à l’éternité – va permettre l’accomplissement suprême de ce processus d’élévation. A la mort, l’homme psychique disparaît avec l’âme, et le corps, devenu poussière, est uni à l’esprit pour s’élever du monde charnel à un autre plan, mystérieux, que saint Paul appelle «pneumatique». C’est la résurrection, la communion éternelle avec Dieu.

Cela signifie-t-il que vous attendez votre mort avec sérénité?

Face au mystère de la mort, deux sentiments m’animent. D’abord, la curiosité. Philosophe, j’ai toujours été curieux de tout. J’ai lu les romans de Jules Verne et je continue à lire des livres de science-fiction. Aujourd’hui, je m’intéresse au lancement de la navette spatiale qui s’est déroulé il y a une heure. J’aimerais être avec ces cosmonautes qui sont partis dans l’espace.

Je suis donc aussi très curieux de ce qui se passera après ma mort. Mais en même temps, je suis plein de la crainte de Dieu. J’ai peur du jugement de Dieu. Car s’il peut me dire: «Mon brave Guitton, tu as fait tout ce que tu as pu pour me faire connaître, viens dans ma joie», il peut aussi me dire: «Mais sacré Guitton, qu’as- tu fait des grands dons que je t’avais donnés? Tes péchés d’omission sont innombrables: va au purgatoire pour un million d’années!» (rires).

Symphonie inachevé

Avez-vous le sentiment d’avoir gaspillé vos dons?

Au moment de quitter ce monde, quand je regarde ma vie passée, les milliers de pages que j’ai écrites, c’est non seulement effrayant, mais j’ai l’impression que je n’ai rien dit ce que je voulais dire. Je crois que face à sa mort ou à la mort de l’autre, la femme qu’on aime ou ses parents par exemple, tout être humain a le sentiment de n’avoir pas dit l’essentiel, cette chose unique et indivisible qui est toute son existence.

Tout ce qu’on fait est condamné à rester inabouti.

Toute vie, au fond, est une «symphonie inachevée». Tout ce qu’on fait est condamné à rester inabouti. C’est justement parce qu’on meurt inachevé et incomplet, un peu comme des embryons, que je crois qu’il y a un au-delà. S’il pouvait réfléchir dans le sein de sa mère, un embryon se demanderait pourquoi il a des mains qui n’ont rien à toucher, pourquoi il a des pieds alors qu’il n’a pas à marcher, etc. Pour nous, c’est pareil. Nous possédons des organes pour la vie éternelle, mais qui ne servent pas pour la vie présente.

Quand on lit votre biographie, Un siècle, une vie, on a l’impression d’être en face d’une véritable destinée…

Si la pensée chrétienne, selon laquelle on ne vit qu’une fois pour toutes, me le permettait, je serais assez tenté par l’idée de métempsychose. J’ai parfois l’impression qu’un être inconnu du passé est réapparu en moi ou, comme Alfred de Vigny, qui était très orgueilleux, que mon père, ma mère, mes grands-parents descendent de moi. La vie est quelque chose d’extraordinaire. Mes parents se sont rencontrés par hasard; j’ai été tiré au hasard entre des millions de conjugaisons possibles. Comme la lune, le système solaire, je suis donc un hasard subsistant.

Mais il y a plus. J’ai failli être noyé, tué à la guerre, condamné à mort, et à chaque fois qu’un accident était possible, une espèce d’ange est intervenu pour me sauver. Comme ce genre de coïncidences s’est produit un grand nombre de fois, toujours dans un sens favorable, l’explication par le hasard ne tient plus et je suis bien obligé de penser à la destinée ou à la prédestination. J’ai toujours été tourmenté par cette idée que dans ma vie, les instances, c’est-à-dire les prières, s’étaient trouvées en accord mystérieux avec les circonstances, c’est-à-dire la Providence. C’est un phénomène que tout homme peut vérifier dans son existence et qui est une preuve concrète de l’existence d’un Etre qui accorde tout et que j’appelle Dieu.

Pour moi, la philosophie est, par excellence, l’art de choisir le tout.

Désir d’universalité

Un jour, vous avez dit que vous auriez aimé être comédien…

Il y a une histoire de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus que j’aime beaucoup. Quand elle avait sept ans, son père l’a emmenée dans un bazar pour choisir un jouet. Elle s’est mise à pleurer en disant: «Je ne peux pas choisir. Je choisis tout.» Eh bien! moi, c’est pareil. La vocation du comédien, qui incarne tous les rôles, c’est la vocation d’être universel, d’aimer tous les êtres humains. Pour moi, la philosophie est, par excellence, l’art de choisir le tout. Non pas en allant, horizontalement, dans tous les coins du bazar, mais en m’élevant à son sommet.

C’est ce même désir de totalité et d’unité qui explique votre rôle de médiateur dans l’affaire Lefebvre et votre engagement pour l’œcuménisme?

Le problème œcuménique est corrompu lorsqu’on veut s’unir par le bas en cherchant le plus petit dénominateur commun. Je crois que le vrai œcuménisme consiste à aller jusqu’au bout de sa propre tradition. Il faut que les catholiques deviennent encore plus catholiques, les protestants encore plus protestants, les orthodoxes encore plus orthodoxes, pour qu’à la limite chacun se dépasse lui-même pour arriver à un état que je ne définis pas, mais qui est la communion véritable et l’unité totale.

Quant à Mgr Lefebvre, mon tempérament m’a toujours poussé à m’unir à mes adversaires. J’ai souvent dit que je ferais inscrire ceci sur mon tombeau: «Je ne cherche pas à convaincre d’erreur mon adversaire, mais à m’unir à lui dans une vérité plus haute.» A ce propos, le pape Paul VI, auquel j’étais très lié, me disait: «En somme, Guitton, votre formule c’est: aime ton lointain comme toi-même».

Partagez cet article