La sobriété joyeuse, antidote au consumérisme

Transition

Qui suis-je? Quel est mon désir? De quoi ai-je peur? Ces trois questions sous-tendent notre participation au système de croissance démesurée, productiviste et consumériste, qui ravage la Terre, dérègle le climat et épuise l’humanité. Y répondre de manière conséquente et profonde engage dans un chemin de métanoïa. Individuel et collectif.

© Han Soete (CC BY-NC-SA 4.0)

À l’heure de l’Anthropocène, la Terre a mal à la démesure humaine. L’hubris stigmatisée par les philosophes grecs est devenue le trait majeur de l’économie dominante. La sanction (nèmesis) ne vient plus des dieux, mais de la nature dont nous peinons à entendre les cris d’alarme et de souffrance. Ces clameurs ont pour noms réchauffement climatique, extinction massive des espèces ou encore épuisement des ressources naturelles.

Cette démesure est la résultante du mode de développement occidental, déjà largement répandu sur la planète. Un système croissanciste, productiviste et consumériste (CPC) [1]dont la logique suicidaire – fouettée par la quête du profit et le culte iconique du PIB – est implacable. Pour nourrir la croissance, il faut produire. Toujours plus, plus vite et moins cher. Et pour soutenir cette fièvre productiviste, il faut consommer, gaspiller et jeter. Ce faisant, nous excédons les limites de la biosphère et de l’être humain, ainsi que leurs capacités de régénération. Avec, au bout du compte, des risques d’effondrement civilisationnel [2].

Nécessaire changement de paradigme

La pandémie du Covid-19 ainsi que les mégafeux et l’été caniculaire de l’été 2026, qui prennent racine dans ce système globalisé, ne cesse de nous le rappeler: l’humanité est à un carrefour de son histoire. La «crise» écologique, climatique, sociale et sanitaire est, en ce sens, à comprendre dans l’acception du mot grec krisis: le moment du discernement et de la décision. Une invitation à revenir à l’essentiel. Et à choisir: entre «la catastrophe et la métastrophe» (Jean Guitton), «l’abîme et la métamorphose» (Edgar Morin), «le business as usual et le changement de cap» (Joanna Macy).

À cet égard, dans son inspirante encyclique Laudato si’, le pape François appelle à «avancer dans une révolution culturelle audacieuse». Afin, ajoute-t-il, de «récupérer les valeurs et grandes finalités qui ont été détruites par une frénésie mégalomane» [3]. La mutation à opérer ne consiste pas uniquement à apporter des correctifs au système, mais à effectuer un véritable changement de paradigme. C’est le sens fort de ce que l’on appelle la transition écologique et sociale, à entendre dans son étymologie latine « trans-ire », qui signifie « aller au-delà ».

Pour cela, tout nécessaire qu’elle soit, l’écologie extérieure – tissée de normes internationales, de lois, de technologies vertes et d’écogestes au quotidien – ne suffit pas. Car elle manque de de profondeur et reste horizontale. Or, le bouleversement systémique actuel ne questionne pas seulement ce que nous faisons et nos comportements, mais aussi ce que nous sommes. Il convient donc d’aller aux racines des problèmes, qui sont de l’ordre de l’être et de la culture. Une métamorphose doit se produire aussi dans les consciences et les cœurs. La transition extérieure doit être verticalisée, nourrie par une transition intérieure, c’est-à-dire une transformation profonde de nos manières de voir, de penser et de vivre.

Il n’y aura pas de transition sans un travail de conscience sur les ressorts les plus intimes de notre être.

Cela vaut en particulier pour la sortie hors de la démesure consumériste. Car si les innombrables appels à la sobriété joyeuse – comme condition incontournable du bien commun – sont majoritairement restés lettre morte, c’est que le système CPC vit en nous. Il colonise les cerveaux, formate notre imaginaire et nos valeurs, modèle nos comportements et notre être-au-monde par son fétichisme de la croissance, sa culture matérialiste et narcissique, son idolâtrie de l’argent, sa vision désenchantée de la nature réduite à un stock de ressources et une marchandise.

Ces dimensions psycho-existentielles expliquent pourquoi le système CPC résiste si bien aux crises et critiques dont il est l’objet. Il n’y aura pas de transition sans un travail de conscience sur les ressorts les plus intimes de notre être qu’il n’a de cesse de capturer et instrumentaliser à ses propres fins: le besoin d’identité et de reconnaissance, notre puissance de désir, notre peur du manque et de la mort [4]. Pour orienter cette mutation, l’inspirer et lui donner du sens, la philosophie – au même titre que la spiritualité – est une ressource précieuse.

Qui suis-je ?

La crise écologique interroge les fondements mêmes de notre être – individuel et collectif – et le sens de notre vie. Elle pose en particulier une première question, primordiale: « Qui suis-je?» Une telle interrogation est incontournable pour sortir du consumérisme, tant celui-ci repose sur une anthropologie mutilée, héritée du paradigme de la modernité occidentale. Cette vision tronquée a pour nom Homo economicus, avec ses dérivés contemporains consumens et numericus. Un individu égocentré et sans transcendance, identifié à ses rôles sociaux, prisonnier de ses conditionnements, déconnecté de la toile du vivant qu’il cherche à dominer et dont il ne respecte ni les lois ni les limites. Un être à l’identité d’autant plus fragile et instable que nous vivons dans une «société liquide» [5], où la transmission s’est étiolée et où les repères sont faibles. Un «homme-instant» [6] enfin, impatient et intolérant à la frustration, soumis à l’accélération aliénante du temps sous l’effet des technologies de l’immédiateté.

Dans ces conditions, la consommation tend à devenir un lieu d’investissement privilégié du moi individuel. Au «je pense donc je suis» de Descartes a succédé le «je consomme donc je suis» du système CPC. Au-delà de la satisfaction de besoins utilitaires, consommer obéit, entre autres, à deux fonctions. Primo, répondre au besoin d’appartenir à un monde commun, c’est-à-dire d’être comme les autres. Secundo, se différencier pour être reconnu et valorisé par autrui. Ces deux fonctions en apparence antinomiques se soutiennent mutuellement. Elles sont entretenues en permanence par le système à travers ce que Robert Dany-Dufour qualifie d’«égoïsme grégaire». Le titillement de l’ego est ce qui permet de capter les consommateurs, de les agréger en «société troupeau» pour les «promener d’objet en objet» [7]. Mais c’est aussi ce qui répond au besoin de l’individu – une fois dans la sécurité du troupeau – de pouvoir affirmer son moi. On se trouve ici en plein dans la «rivalité mimétique» chère à René Girard, par laquelle nous nous comparons aux autres et sommes en concurrence avec eux. En conséquence, il est des biens et services que nous acquérons non pour leurs qualités propres ou le plaisir qu’ils nous procurent, mais pour plaire aux autres, chercher à les imiter, les égaler ou les surpasser. Ou plutôt, nous en jouissons à travers l’effet – admiration, sympathie, envie, jalousie – qu’ils ont sur les autres.

Faux moi consommateur

Le consumérisme est-il à même d’assouvir la quête d’identité, d’appartenance et de distinction des individus? La réalité est que les satisfactions qu’il offre se révèlent souvent illusoires. Car l’identité et l’épanouissement personnels sont de l’ordre de l’être et non de l’avoir ou du paraître. De fait, la recherche d’identité et de singularité par la consommation débouche paradoxalement sur son contraire: la perte d’individuation. Il en résulte ce que certains écopsychologues appellent la création d’un «faux moi consommateur» [8].

La recherche d’identité et de singularité par la consommation débouche paradoxalement sur son contraire: la perte d’individuation.

Altéré et trompeur, ce moi l’est pour plusieurs raisons. Il repose sur une distorsion des besoins et des désirs humains authentiques. Il soumet l’idéal personnel à l’opinion moyenne, aux injonctions du marché, à une image normative fabriquée par la mode, les médias et les réseaux sociaux. Si individualisation de l’offre il y a, elle n’est en réalité qu’une stratégie servant à la standardisation des produits et à la massification du public. De plus, le «faux moi consommateur» nourrit le narcissisme contemporain, exalté aujourd’hui par la mode des selfies et l’autocélébration de l’ego qui fleurit sur Facebook et Instagram. Pour le philosophe Anselm Jappe, le narcissisme est même la «forme psychique correspondant à la société fétichiste marchande» et au «monde sans limites» que cette dernière produit [9]. L’Homo consumens cherche une jouissance de soi à travers le paraître et la consommation d’objets, tout en masquant des sentiments profonds mais non reconnus de manque de valeur et de vide intérieur. Paradoxe qui met bien en relief la dualité de l’individu narcissique : maîtrise de soi et autosuffisance dans l’apparence extérieure, vertige déprimant du néant et de la dépendance à l’intérieur.

De l’individu à la personne

L’un des enjeux de la transition pour sortir du système CPC est d’acquérir une nouvelle conscience de qui nous sommes. «Connais-toi toi-même!», peut-on lire à l’entrée du temple d’Apollon à Delphes. «Qui suis-je?», demandait à ses disciples le sage indien Ramana Maharshi comme sésame du chemin spirituel. Une question qui concerne le sens de notre vie, notre idéal d’accomplissement humain, mais aussi nos interrelations avec la nature et nos potentiels engagements écocitoyens. Une mutation est donc à opérer pour retrouver une vision plénière de l’être humain. Sa finalité est, d’individu, de devenir une personne. Cela demande de percer à jour les masques du moi pour dévoiler notre visage authentique; dissoudre l’illusion de l’ego séparé et séparant pour faire émerger notre soi relié et reliant; transcender ce qui en nous participe de la nature finie en l’ouvrant à l’infini. Trois dimensions, de fait, caractérisent la personne: l’unicité, la relationalité et la transcendance.

La personne se définit par ce qu’elle est et devient en profondeur et non par ce qu’elle fait, a ou paraît en surface. Autant la différenciation individuelle – promue par la consommation – est synonyme de conformité, de déjà vu et de fixation, autant l’authenticité personnelle est synonyme de diversité, d’inconnu et de mouvement dans l’ouvert. En même temps, cette unicité n’est pas absolue. Elle ne se manifeste qu’à travers des relations. Être, c’est être avec. Vivre, c’est vivre avec. En grec, la personne se dit prósôpon. Un mot formé de prós (« vers ») et ópsis (« visage »), qui signifie « faire face à ». La personne implique d’emblée une rencontre. Avec les autres humains et non humains, c’est-à-dire avec tous les êtres qui habitent la toile du vivant dans laquelle notre existence se déploie continuellement. Car nous faisons partie de la nature qui fait partie de nous, avec sa longue histoire, ses éléments, ses règnes et son âme – jusque dans les cellules de notre corps et les strates les plus archaïques de notre psyché. Plus notre perception de qui nous sommes inclura toute la création, plus nous serons touchés par les maux qui l’affectent, et plus nous pourrons réduire le hiatus entre l’information sur la gravité de la situation écologique et l’insuffisance de nos changements de comportement, notamment en matière de consommation.

Devenir une personne, c’est aussi être en relation avec le mystère sacré du divin, du «plus grand que soi», à la fois transcendant et immanent, au-delà de tous les noms qu’on peut lui donner: l’Un, l’Esprit, le Souffle, la Présence, la Réalité ultime, Dieu… Ce mystère ineffable est la Source de tout ce qui existe. La personne – dans son unicité et sa profondeur relationnelle – est donc spirituelle, méta-ontologique. Si elle est «terrestre» et image du cosmos (imago mundi) avec un corps (sôma en grec) et une âme (psychè) ayant des besoins matériels et psychologiques, elle est aussi «céleste» et – pour prendre une terminologie biblique – «image de Dieu» (imago Dei), avec un esprit (noûs) capable de transcender la matière, un désir de participer à la vie divine. Dans cette dimension de verticalité, la personne s’accomplit en plénitude en unissant ces deux ordres de réalité entre lesquels elle est appelée à devenir un pont: le visible et l’invisible, le temporel et l’éternel, le fini et l’infini. Là où l’individu – fragmenté et dissocié dans son moi – dé-visage l’humain et défigure la nature en étant le plus souvent un facteur de division, la personne en-visage l’humain et transfigure la nature en étant un agent d’union et de réconciliation.

Quel est mon désir ?

Une deuxième question essentielle pour sortir du consumérisme est: quel est mon désir? Le désir est au fondement même de la vie. Il ne se réduit pas au besoin et à la pulsion avec lesquels on le confond souvent. Il est plus que la conséquence d’un manque ou d’une frustration. Il participe de notre ADN ontologique. Spinoza en parle comme de «l’essence de l’homme» et d’une «puissance d’être» [10]. Si Freud a mis en relief sa dimension sexuelle et inconsciente avec la libido, les Pères de l’Église ont vu dans le désir une composante essentielle de l’image divine en l’être humain. Aller vers soi-même, chercher une forme d’existence en adéquation avec son être profond pour devenir une personne, c’est habiter le lieu et le mouvement de son désir.

Nous avons donc en nous une formidable puissance de Désir (en majuscule) qui va se décliner en d’innombrables désirs (en minuscule). Cette puissance est la source de nos aspirations les plus élevées: à l’amour, la beauté, la justice, la solidarité, la vérité, l’absolu. «La relation à l’Infini n’est pas un savoir, mais un Désir» [11], écrit Emmanuel Levinas. De ce fait, notre désir est fondamentalement de l’ordre de l’être, de l’absolu et de l’infini. Vouloir le satisfaire par des réalités de l’ordre de l’avoir, des biens matériels ou des agréments psychiques forcément limités et relatifs, est une illusion. Or, tout le système CPC fonctionne sur ce leurre. Avec le marketing et la publicité, il capte notre puissance de désir, il la désoriente, la dégrade en envies – pulsionnelles et plus ou moins compulsives – qu’il conditionne pour les conformer à la logique économique, les faire passer pour des besoins que le marché soi-disant pourra satisfaire.

Les illusions de l’envie

On a là notamment une confusion entre le désir et sa contrefaçon : l’envie. Si le désir pousse l’être à se dépasser vers un au-delà du moi, l’envie l’emprisonne dans les limites de l’ego et le fait régresser à un stade immature de frustration chronique. Le désir permet la réalisation de l’unicité singulière de la personne, l’envie conduit au formatage social de l’identité individuelle. Là où le désir implique une ouverture à l’autre – humain, non humain et divin –, l’envie induit une fermeture dans le «même», narcissique ou mimétique. Le désir élève l’autre à la dimension de sujet singulier, l’envie le réduit à un objet que l’on possède et utilise pour sa propre satisfaction.

L’envie a d’autant plus de prégnance sur l’être et l’existence qu’elle marche main dans la main avec l’argent. Véritable «fétiche», ce dernier est à la fois le moyen et l’objet de la possession et de l’avidité. Il représente la capacité non seulement de tout acquérir et s’approprier, mais aussi de repousser à l’infini les limites de l’envie. Laquelle est en permanence réactivée par le marketing, la publicité et les réseaux sociaux, dont la fonction est de produire sans cesse de nouveaux «besoins» artificiels. L’objectif est de cultiver le goût pour la nouveauté et le rejet de ce qui est démodé, tout en distillant le message que l’éventail de plus en plus large de choix et de possibilités est un ferment de liberté, et que l’accumulation de biens apporte le bonheur.

À partir de quand le «plus» que nous acquérons n’ajoute-t-il rien à notre degré de contentement?

Telles sont les promesses du système CPC. Le problème, c’est qu’il n’en tient aucune. À partir de quand le «plus» que nous acquérons n’ajoute-t-il rien à notre degré de contentement? Nous touchons là à un autre leurre: le syndrome du «bonheur paradoxal», attesté par nombre d’études. Au-delà d’un certain seuil, la croissance du revenu et de la quantité de biens non seulement ne s’accompagne plus d’une augmentation du sentiment subjectif de bonheur et de satisfaction, mais tend à générer des formes de mal-être: saturation psychique, angoisse, épuisement du goût de vivre, sensation d’absurdité, voire dépression.

Si le système CPC ne nous rend pas heureux, il ne nous rend pas plus libres non plus. Ainsi, l’abondance de l’offre engendre du stress et de la surcharge mentale. Les comportements et habitudes induits par le consumérisme relèvent d’une structure addictive. Nous voulons toujours plus. La consommation entretient le manque qu’elle prétend remplir. La satisfaction est avant tout de l’ordre de la décharge pulsionnelle, qui ne dure en général pas très longtemps. À chaque envie momentanément soulagée succède immédiatement une nouvelle, électrisée par le culte de la nouveauté, la mode et la rivalité mimétique. D’où la ronde aliénante de la frustration-envie permanente, l’une se nourrissant de l’autre. D’où également un épuisement de l’énergie désirante, donc de l’être.

Vers la sobriété joyeuse

Sortir des pièges que nous venons de décrire n’a rien d’évident, tant le magnétisme de la consommation est puissant et ancré dans notre être. Le dévoiement du désir en envies n’est cependant pas une fatalité. Car nous avons une conscience et une volonté. Il existe en chacun une «personne secrète indemne» [12], capable de changer et de se transcender, de s’ouvrir «au vent qui souffle où il veut» (Jn 3, 8) et à l’Esprit qui «fait toutes choses nouvelles» (Ap 21, 5). Nous pouvons, par un cheminement spirituel, nous affranchir de notre moi consommateur et des conditionnements aliénants de l’Homo economicus. La seule question est de savoir si nous sommes prêts à nous engager dans cette voie de longue haleine.

Cela implique trois démarches, indissociables. Premièrement, la (re)définition de notre idéal d’accomplissement humain et de notre conception du bonheur. Pas celui fabriqué par les publicitaires, indexé sur le pouvoir d’achat et le confort matériel, mais celui lié à la vérité de l’être et à l’exigence de sens. Deuxièmement, l’autolimitation pour prendre en compte les limites de la biosphère. «La civilisation, au vrai sens du mot, ne consiste pas à multiplier les besoins mais à les réduire volontairement, délibérément. Cela seul amène le bonheur, la véritable satisfaction» [13], affirmait Gandhi. Troisièmement, la réorientation de notre puissance de désir. Non en la réprimant ou la refoulant, mais en la libérant de ce qui la dévoie et la rend captive, aliénée et dispersée. Il convient pour cela de la re-lier à son origine, la Source au centre de l’être. Mais aussi d’apprendre à discerner entre l’essentiel et le superflu – Epicure oppose les «désirs naturels», qui sont «nécessaires», aux désirs non naturels, qui sont «vains».

Concrètement, il s’agit de passer de «sources secondaires» à des «sources primaires» de satisfaction. Les premières relèvent de l’avoir et du paraître, comme les biens matériels et de consommation auxquels correspondent des valeurs extrinsèques (le statut social, la carrière, le pouvoir…). Les secondes appartiennent à l’être et à la profondeur, comme les liens de qualité avec les autres, la nature et ce qui nous dépasse, auxquels correspondent des valeurs intrinsèques : l’amour et l’amitié, le souci du bien commun, la coopération. Lorsque la soif de relations est assouvie, celle de consommer diminue.

Un épisode enlevé sur super Amandine en quête de sobriété

Dynamique de vie

Ces éléments constituent autant de jalons sur le chemin vers la «sobriété joyeuse», peut-être la seule alternative crédible au système CPC. Le pape François en fait l’éloge comme un nouveau mode de vie «prophétique et contemplatif, capable d’aider à apprécier profondément les choses sans être obsédé par la consommation» [14]. Elle figure en bonne place dans toutes les traditions de sagesse. «L’homme est riche en proportion du nombre de choses dont il peut se priver» [15], affirmait Henry David Thoreau. Un écho à Lao-tseu: «Qui se contente est riche. […] Qui sait se borner aura toujours assez.» [16] Rien d’autre que l’idéal de la Grèce antique, qui est une éthique de la modération dans la fidélité aux enseignements de la nature. On pense bien sûr à Epicure: «Ceux-là jouissent le mieux de la richesse qui en ont le moins besoin.» [17] Mais aussi à Sénèque: «Il est indispensable de s’habituer à vivre de peu.» [18]

Contrairement à ce que prétendent certains esprits chagrins, la sobriété n’est pas une régression, mais une valeur dynamique vers une qualité d’être et de vie accrue. Ce qu’Ivan Illich nommait «la sobre ivresse de la vie» [19]. Elle implique certes un renoncement. Non pas pour se frustrer, mais pour (re)créer un vide pour autre chose. Non pas pour se serrer la ceinture, mais pour se recentrer sur l’essentiel. En cela, la sobriété n’est pas une privation, mais une libération. Un espace ouvert à la créativité. Le pape François la décrit comme la «capacité de jouir et de vivre intensément avec peu» [20]. Si diminution il y a, c’est dans la conscience que le «moins» est un «plus».

De la sobriété joyeuse émanent plusieurs principes intérieurs: le choix volontaire de la simplicité; la valeur accordé à ce qu’Illich appelle le «vernaculaire», c’est-à-dire «l’ensemble des activités réalisables chez soi et par soi-même, qui échappent ainsi au contrôle du marché» [21]; la qualité de «pleine présence» à l’ici et maintenant; l’appréciation de chaque chose, aussi infime ou anodine soit-elle comme un sourire, un rayon de soleil, un chant d’oiseau; le contentement qui revient à désirer ce que l’on a et à s’en satisfaire plutôt qu’à désirer ce que l’on n’a pas et à s’en plaindre.

De quoi ai-je peur?

Une troisième question essentielle pour sortir du consumérisme est: de quoi ai-je peur? La démesure, l’hubris, ce n’est pas la société seulement du trop, mais du trop-plein. Qu’est-ce qui se cache derrière la boulimie d’achats et d’activités? Aux moteurs intimes déjà évoqués s’ajoute un autre ressort essentiel: la peur. En l’occurrence, celle de manquer derrière laquelle se terre la peur de la mort.

La peur de manquer est un affect fondamental et archaïque de l’être humain, inhérent à sa condition. Ses racines sont culturelles, psychologiques et spirituelles. Elle est engrammée dans notre cerveau reptilien et notre mémoire, collective et individuelle. Elle a été profondément ancrée dans la psyché humaine par des siècles de lutte contre la pénurie et d’obsession de la rareté. Au point qu’elle subsiste dans les pays du monde dit «développé», alors qu’ils vivent globalement dans une opulence matérielle – certes très mal partagée – jamais connue auparavant. Sur un plan plus inconscient, l’angoisse du manque est liée à plusieurs «trous» dans l’être, liés à des séparations, en particulier avec la mère, la Terre et le divin. Ces trois matrices sont essentielles pour la croissance de la personne vers la maturité et la plénitude. Quand elles sont ignorées ou perdues, l’individu va chercher des compensations ailleurs, dans des choses extérieures et matérielles, une profusion d’activités de remplissage, de consommation et de relations «bouche-trou».

La peur de manquer peut prendre des formes très diverses: l’horreur du vide souvent corrélée à l’absence de sens; le vertige de la solitude et de l’abandon; la crainte de l’inconnu, de la perte et de l’ennui. Autant de symptômes d’un manque de plénitude et d’une vie inaccomplie, dont le consumérisme va faire son beurre. Nombre d’amateurs de shoping en témoignent: acheter peut être l’occasion de se délivrer temporairement d’une angoisse intérieure et faire l’expérience d’un pouvoir, du sentiment d’exister et de contrôler sa vie.

Angoisse de la mort

La peur de manquer est sous-tendue en profondeur par une autre donnée anthropologique fondamentale: la peur de la mort. Si derrière tout désir se cache une aspiration à l’infini, derrière toute peur se trouve un refus de la finitude. L’angoisse de mourir est d’autant plus prégnante dans nos sociétés que la mort est cachée, refoulée et niée. En se coupant de la nature et de la profondeur du temps, mais aussi des enseignements des grandes traditions de sagesse, nos sociétés ont appauvri sinon évacué toute réflexion de fond sur les questions du sens et du sacré. Difficile de ne pas être dans la négation ou la fuite de la mort, quand l’existence n’est qu’un compte à rebours avant une fin funeste qui ne débouche sur rien.

Sur cette peur de la mort individuelle s’agglutinent aujourd’hui les angoisses générées par les catastrophes climatiques à répétition et les menaces d’effondrement qui planent sur les écosystèmes et la civilisation thermo-industrielle. Ces perspectives sombres ont engendré des formes de détresse et de souffrance psychique ou existentielle regroupées sous le terme de «solastalgie» ou écoanxiété.

Celées au tréfonds de l’inconscient, les peurs du manque et de la mort influencent et colorent, souvent à notre insu, nos manières d’être et de vivre. Elles sont aussi les carburants du système CPC. Ce dernier fait partie des dispositifs culturels que l’humanité n’a eu de cesse, au cours de son histoire, d’élaborer pour les neutraliser et les gérer [22]. À cet égard, Tim Jackson n’hésite pas à considérer le consumérisme comme une forme séculière de «théodicée», c’est-à-dire un système de croyances réconfortant et compensatoire pour répondre aux questions fondamentales comme «l’inéluctabilité de notre propre mort» [23], offrir une consolation et un exutoire aux dures réalités de l’existence. De fait, les angoisses du manque et de la mort alimentent d’innombrables stratégies de diversion, qui participent du divertissement pascalien: se distraire pour échapper à la conscience de notre condition de mortel; dépenser pour ne pas avoir à penser; chercher le «toujours plus» pour juguler le «jamais plus»; se remplir pour oublier le vide…

Les antidotes à l’angoisse de la mort offerts par le système sont illusoires, pervers et contre-productifs.

La «théodicée consumériste» n’offre cependant aucune réponse crédible aux angoisses existentielles de l’être humain. Pour Jackson, elle ressemble plutôt à «un exercice continu de déni de notre propre mort et de la souffrance généralisée dans le monde» [24]. On ne peut que lui donner raison. Les antidotes offerts par le système CPC sont illusoires, pervers et contre-productifs. Illusoires, parce que ce n’est pas en accumulant des biens et en garnissant son compte en banque que nous allons répondre de manière sérieuse à notre vide de sens ainsi qu’à notre peur du manque et de la mort. Pervers, car le consumérisme est moins un remède qui guérit et libère qu’un anesthésiant ou euphorisant qui divertit et crée des effets d’accoutumance, voire de dépendance; l’abondance (de l’avoir) comble moins le manque fondamental (de l’être) qu’il ne s’en nourrit et ne l’alimente pour se perpétuer. Contre-productifs [25], car les soi-disant assurances contre la mort ne sont autres que les moteurs mêmes de la dégradation de la planète. La croissance économique devient létale en polluant, réchauffant et épuisant la Terre. L’accumulation sans trêve génère des montagnes de déchets.

Vers une conscience d’abondance

La transition vers un autre paradigme et la sortie hors du consumérisme ne pourront pas avoir lieu tant que nous n’aurons pas reconnu, exploré et transformé ces différentes peurs. Tout ancrées qu’elles soient dans les plis de nos âmes, elles ne sont pas une fatalité. « N’ayez pas peur!» disent tous les maîtres de sagesse, de Bouddha à Jésus. Là aussi, une métanoïa est requise. Le secret est de toujours faire un pas de plus: au-delà du manque, des séparations matricielles, du vide existentiel, de l’écoanxiété.

L’enjeu est notamment de passer d’une «conscience de pénurie à une conscience d’abondance» [26]. Abondance non pas de l’avoir, mais de l’être. Celle-ci n’est pas à acquérir ou conquérir, mais à découvrir en nous-mêmes. Car elle est déjà là, donnée par la vie et l’Esprit à partir du moment où nous nous reconnectons à la nature et à la Source mystérieuse du créé. Quitter le paradis artificiel de la consommation, se sevrer d’achats, d’activités et de technologies, peut être vécu comme une perte (à accepter) et une forme de deuil (à accomplir). Mais cela peut aussi être ressenti comme une occasion de gain et de plénitude retrouvée. Une manière de se délivrer des fausses libertés et assurances promises par le système, attachées aux possessions matérielles, aux acquis sociaux et à une image de soi. Cela revient à accepter de se mettre à nu et – dans cette fragilité – à identifier, éveiller et nourrir les capacités dormantes de notre être. La seule chose qui ne nous sera pas enlevée, c’est ce que nous aurons donné. À cet endroit, il n’y a plus rien à prendre ni à perdre.

Apprendre à vivre

Cette traversée nous conduit à l’angoisse de la mort. «Vivre, c’est apprendre à mourir», disait Montaigne. Certes, mais comment ? Et le peut-on vraiment ? A moins qu’apprendre à mourir, ce soit avant tout apprendre à vivre. En travaillant à donner un sens à notre existence, qui sera aussi unique que l’est chaque personne. Un long chemin qui demande de briser le tabou de la mort, en réintégrant celle-ci dans notre champ de conscience et en changeant notre regard sur elle. Cela signifie accepter notre finitude, mais aussi découvrir l’infini de notre être. Ne sommes-nous que des êtres terrestres et des composés psychosomatiques temporaires, ou aussi des êtres célestes forts d’une dimension de profondeur qui transcende notre être mortel?

Il y a plus en l’être humain que ce qui respire, pense, souffre et meurt.

Pour les grandes traditions de sagesse, il y a plus en l’être humain que ce qui respire, pense, souffre et meurt. Ce plus est précisément ce qui nous permet de vivre, d’aimer, de souffrir et même de mourir autrement, à partir du moment où nous nous laissons animer et habiter par ce qui est plus grand que nous. Apprendre à mourir, n’est-ce pas – dans cette vie déjà – «mourir» à une vie de «mort vivant» pour re-naître à une vie dans l’Esprit où nous mourrons vivants? On ne naît pas «fini» et pour en finir un jour, on naît «in-fini» pour commencer et se (re)crée à l’infini [27]. On ne vient pas au monde pour aller vers la mort, mais pour se donner à la vie.

Méditer sur cette dimension inexorable de notre condition peut être l’occasion d’un (r)éveil, une «réalité vigoureuse» (Teilhard de Chardin) qui «nous oblige à prendre conscience de nos valeurs les plus profondes, nous invite à créer, à penser, à chercher un sens» [28]. Quelle que soit sa durée, le temps offert dès notre premier souffle et qui nous reste à vivre est infiniment précieux. Si nos facultés physiques sont condamnées à décliner, notre capacité à recevoir les dons du Souffle, à créer du sens et surtout à aimer peuvent continuer à croître sans limites. À cet égard, le théologien Jean-Yves Leloup, avec beaucoup d’acuité, voit «à la racine de la peur de la mort une peur d’aimer ou de se laisser aimer» [29]. D’où cette interrogation, cruciale: si apprendre à mourir, c’est d’abord apprendre à vivre, apprendre à vivre n’est-ce pas d’abord apprendre à aimer? Quoi de plus puissant et fécond que l’amour pour se délivrer de la passion de consommer?

Le dehors et le dedans

Qui suis-je? Quel est mon désir? De quoi ai-je peur? Ces trois questions sous-tendent notre participation au système CPC qui ravage la Terre. Y répondre de manière conséquente et profonde engage dans un chemin de métanoïa. Individuel et collectif. Le changement de cap vers des sociétés post-croissance et post-consumérisme – fondées sur des liens plutôt que des biens, la convivialité plutôt que la consommation – exige une approche holistique et une pensée complexe. Pour le réaliser, les mutations personnelles profondes que nous avons évoquées devront être articulées avec des transformations structurelles qui relèvent notamment de l’ordre du politique.

Si les individus ont leur part de responsabilité, les grands acteurs comme les États et les entreprises ont aussi la leur. Et pas des moindres. Le questionnement de soi doit donc aller de pair avec la critique du système. Il convient d’intégrer le dehors et le dedans, l’individuel et le collectif, les modalités de l’affirmation subjective et celles du devenir social. Dans la conscience que ces sphères s’interpénètrent et s’influencent mutuellement. Cette intrication signifie qu’il n’y aura pas d’échappée hors du système CPC sans une triple dynamique. Premièrement, la création d’un imaginaire porteur d’une nouvelle vision du monde, d’un autre système de valeurs et d’horizons désirables. Deuxièmement, la promotion d’une éducation citoyenne permettant de résister aux «intoxications de civilisation» (Edgar Morin) et de faire émerger des sujets responsables, libres, reliés, ouverts aux autres et capables de s’engager dans et pour la chose publique. Troisièmement, un soutien politique au mouvement de la transition socio-écologique, avec ses innombrables alternatives qui, aux quatre coins de la planète, préparent le monde de demain. Toutes ces initiatives réinstaurent de la liberté et des espaces de choix dans les modes de vie. Elles manifestent la possibilité d’un renouvellement en profondeur de nos manières de consommer, de travailler, d’être et de vivre ensemble avec les autres – humains et non humains – dans le respect de la justice, du bien commun et des limites de la biosphère. Elles doivent être impérativement encouragées par les pouvoirs publics.

Michel Maxime Egger

Notes

[1] Nous empruntons cette expression à l’économiste Christian Arnsperger pour définir le système économique capitaliste dominant.

[2] Voir par exemple Pablo Servigne & Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Paris, Seuil, 2015.

[3] Lettre encyclique Laudato si’ du pape François sur la sauvegarde de la maison commune, 2015, §114.

[4] Pour un développement sur ces dimensions, voir Michel Maxime Egger, Se libérer du consumérisme, Jouvence, 2020.

[5] Voir Zygmunt Bauman, La vie liquide, Paris, Fayard, Pluriel, 2013.

[6] Expression de Nicole Aubert, La culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Flammarion, 2003.

[7] Dany-Robert Dufour, « La fin du grand récit néolibéral », in Regards sur la crise (Antoine Mercier, éd.), Paris, Hermann, 2009, p. 69.

[8] Allen D. Kanner et Mary E. Gomes, « The All-Consuming Self », in : Ecopsychology (Theodore Roszak, Mary E. Gomes et Allen D. Kanner éd.), San Francisco, Sierra Club Books, 1995, p. 77ss.

[9] Anselm Jappe, La société autophage, Paris, La Découverte, 2017, édition numérique.

[10] Spinoza, Ethique III, VI et VII.

[11] Emmanuel Levinas, Éthique et infini, Paris, Fayard et Radio-France, 1982, p. 97.

[12] Paul Shepard, Nous n’avons qu’une seule terre, Paris, José Corti, 2013, p. 189.

[13] Mahatma Gandhi, Lettres à l’âshram, Paris, Albin Michel, 2013, p. 61.

[14] Laudato si’, § 222.

[15] Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Paris, Gallimard, 1990, p. 97.

[16] Lao-tseu, Tao-tö king, xxxiii et xlvi, Gallimard/Folio, 2014, p. 52 et 68.

[17] Epicure, Lettre à Ménécée, par 130.

[18] Sénèque, Lettres à Lucilius, 123.

[19] Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Seuil, 1973, p. 222.

[20] Laudato si’, § 223.

[21] Thierry Paquot, Ivan Illich pour une ascèse volontaire et conviviale, Lyon, Le Passager clandestin, 2019, p. 26.

[22] C’est la thèse de tout un courant socio-psychologique – la « théorie du management de la peur » (Terror Management Theory) – issu notamment des travaux d’Ernest Becker sur le déni de la mort : The Denial of Death, New-York, Free Press, 1973.

[23] Tim Jackson, « Sévader de la cage de fer du consumérisme », in : Les nouveaux modes de vie durables (Dominique Bourg et al., éd.), Lormont, Le Bord de l’eau, 2016, pp. 35ss.

[24] Ibid., p. 46.

[25] L’expression est empruntée à Ivan Illich qui, déjà dans les années 1970, a montré comment – passés certains seuils critiques de développement – les soi-disant progrès se retournent contre eux-mêmes.

[26] Philippe Derudder, « De la logique de la rareté à la conscience de l’Abondance », La Chair et le Souffle, 2010, no 2, pp. 29-34.

[27] Frédéric Spinhirny, Naître et s’engager au monde. Pour une philosophie de la naissance, Paris, Payot, 2020, édition numérique.

[28] Marie de Hennezel, Jean-Yves Leloup, L’Art de mourir, Paris, Pocket, 2013, p. 50.

[29] Ibid., p. 84.

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